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Fessenheim : cinq questions sur un projet de fermeture

14 septembre 2016 / Tiffany Blandin (Reporterre)



Promesse du candidat Hollande, répétée après son élection, la fermeture de la plus vieille centrale nucléaire de France n’est pas encore acquise, malgré un accord passé entre l’État et EDF le 24 août. Ce mercredi 14 septembre, le projet est présenté aux représentants du personnel de l’électricien.

Le projet de fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim est présenté ce mercredi 14 septembre aux représentants du personnel d’EDF, l’exploitant du site, à l’occasion d’un comité central d’entreprise (CCE). Ce plan, réclamé depuis des années par les antinucléaires, a pu voir le jour après que l’État et EDF sont tombés d’accord le 24 août dernier sur le montrant de l’indemnisation qui sera versée à l’électricien en contrepartie de la fermeture anticipée des deux réacteurs de la centrale du Haut-Rhin.

L’accord prévoit « une première étape de 100 millions d’euros et des étapes ultérieures en fonction de plusieurs paramètres, dont le prix de l’énergie » dans les années suivant la fermeture, a indiqué à l’AFP un porte-parole du ministère de l’Environnement. Selon l’agence Bloomberg, qui cite des sources proches du dossier, EDF pourrait en définitive recevoir au moins 400 millions d’euros.

Ce plan pourrait aboutir à la fermeture du site de Fessenheim, d’ici à 2018. L’occasion de faire le point, en cinq questions, sur cette centrale devenue le symbole de la descente aux enfers du nucléaire français.

1. Fessenheim est-elle pire que les autres centrales ?

Oui, parce qu’elle cumule plusieurs facteurs d’inquiétude. D’abord, c’est la doyenne des 19 centrales françaises. Raccordée au réseau électrique en 1977, puis mise en service en 1978, elle fonctionne depuis quasiment 40 ans. Or, comme le relève l’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire), « la fatigue mécanique, l’usure, la corrosion, le vieillissement thermique ou dû à l’irradiation risquent d’amoindrir peu à peu leurs performances, avec des conséquences sur la sûreté ». « Tous les 10 ans, des tests et essais de grande ampleur sont menés dans la centrale. Ces “visites décennales” permettent de vérifier que les réacteurs peuvent continuer de fonctionner », précise Julien Collet, directeur général adjoint de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

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Manifestation près de la centrale de Fessenheim, en janvier 2013.

Ensuite, les inquiétudes viennent de la conception même de la centrale, qui ne correspond plus aux standards de sécurité de notre époque. « Par exemple, l’enceinte de confinement, destinée à empêcher les dégagements de matière radioactive dans l’environnement en cas d’accident grave, est constituée d’une seule paroi, alors qu’il y a normalement une double enveloppe », dénonce André Hatz, porte-parole de l’association Stop Fessenheim. Une étude commandée par le ministère de l’Environnement du Bade-Wurtemberg publiée en 2012 et mise à jour en 2015 montre ainsi que Fessenheim ne répond pas aux critères de sûreté allemands et que, si elle était implantée de l’autre côté de la frontière, elle serait fermée.

La situation géographique de la centrale pose aussi question. « Elle est implantée sur une faille sismique, et est située en contrebas du grand canal d’Alsace, informe Charlotte Mijeon, du réseau Sortir du nucléaire. Un séisme ou une inondation pourraient provoquer une catastrophe. Sans compter la présence de l’aéroport international de Bâle à une trentaine de kilomètres. »

2. Les incidents qui s’y passent sont-ils inquiétants ?

Oui. André Hatz, de Stop Fessenheim, a épluché les rapports de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et recensé toutes les pannes et autres problèmes significatifs. Entre janvier 2014 et mars 2015, il y en a eu 18. Dont certains particulièrement inquiétants. « En 2015, une tuyauterie s’est rompue dans la salle des machines, raconte-t-il. Elle a été réactivée sans autorisation préalable de l’ASN, puis a cédé une seconde fois devant les inspecteurs du gendarme nucléaire, déversant 100 m3 d’eau et touchant les boitiers électriques. » Dans une lettre du 12 mars 2015 relatant l’événement, l’ASN dénonce notamment un « manque de rigueur dans le processus de traitement des écarts et la prise en compte du retour d’expérience ». « Pour nous, les incidents qui ont lieu à Fessenheim sont en grande partie liés au mauvais état des équipements, notamment du fait de leur vieillissement et d’un mauvais entretien », analyse Charlotte Mijeon, de Sortir du nucléaire.

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La lettre du 12 mars 2015 de l’ASN.

Évidemment, EDF essaie de minimiser la gravité de ces incidents. « Pour celui de 2015, par exemple, le groupe a communiqué sur un “défaut d’étanchéité”, poursuit Charlotte Mijeon. Plus généralement, ces incidents sont très inquiétants parce qu’ils sont souvent dus à une conjonction de facteurs, et révèlent une quantité de dysfonctionnements qui concernent non seulement le vieillissement des installations et leur mauvais entretien, mais aussi la désorganisation du personnel, la non-transmission de connaissances et la disparition de ce qu’EDF appelle la “culture de sûreté”. »

3. Pourquoi le réacteur numéro 2 est-il fermé depuis plusieurs mois ?

Le réacteur numéro 2 de la centrale a été arrêté le 16 juin par l’Autorité de sûreté nucléaire. À la suite de la découverte de défauts dans la cuve de l’EPR de Flamanville, Areva a ouvert les archives de son usine du Creusot. L’ASN y a découvert des « dossiers barrés », qui diffèrent de ceux remis officiellement. Neuf des dossiers concernent les réacteurs de Fessenheim, auxquels Areva fournit des pièces. « Nous considérons qu’un seul dossier pose réellement problème dans cette centrale, explique à Reporterre Julien Collet, directeur général adjoint de l’ASN. Il concerne un des générateurs de vapeur du réacteur n° 2. L’extrémité du lingot ayant servi à fabriquer une pièce, qui est par nature de moins bonne qualité, aurait dû être retirée à l’usine comme cela se fait habituellement. Cela n’a pas été le cas. Cela entraîne des incertitudes concernant la résistance mécanique de l’équipement vis-à-vis du risque de rupture brutale. »

Conséquence, le certificat d’épreuve — soit l’autorisation — du générateur de vapeur a été retiré. EDF doit démontrer la fiabilité de l’équipement avant d’obtenir le redémarrage du réacteur. Le problème est suffisamment sérieux pour que l’électricien estime la reprise au plus tôt au 31 mars 2017.

4. Qu’ont tenté les militants antinucléaires pour fermer la centrale ?

Dès l’annonce du projet de centrale au début des années 1970, les antinucléaires se sont mobilisés. « Les habitants venaient par milliers aux manifestations. Les militants occupaient le terrain où devait être construite la centrale... se souvient André Hatz, de Stop Fessenheim. Finalement, nous avons empêché la construction d’un troisième et quatrième réacteur. »

Une fois la centrale mise en service, la mobilisation est retombée. Ces dernières années, avec le vieillissement de la centrale et la multiplication du nombre d’incidents, la lutte a repris. En 2009, 10.000 personnes ont manifesté à Colmar à l’occasion de la troisième visite décennale de la centrale. Des actions juridiques ont aussi été tentées. En 2013, un recours en référé a été déposé devant le Conseil d’État par les associations antinucléaires contre des travaux réalisés dans la centrale visant à valider l’allongement de sa durée de vie. Le recours a été rejeté. Par ailleurs, le réseau Sortir du nucléaire a déposé une plainte après la double rupture de tuyauterie qui a eu lieu en 2015 dans la centrale (voir plus haut). Enfin, en 2014, une soixantaine de militants de Greenpeace ont réussi à s’introduire dans l’enceinte de la centrale, dont certains près du réacteur, pour dénoncer notamment sa vulnérabilité.

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Des militants européens de Greenpeace ont réussi à pénétrer dans la centrale de Fessenheim, en mars 2014.

5. La centrale de Fessenheim va-t-elle fermer ?

En 2012, dans son engagement numéro 41, le candidat François Hollande avait inscrit : « Je fermerai la centrale de Fessenheim. » Quatre mois plus tard, lors du discours d’ouverture de la première conférence environnementale, il a déclaré : « La centrale de Fessenheim, qui est la plus ancienne de notre parc, sera fermée à la fin de l’année 2016. »

Depuis, il y a eu la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte, publiée au Journal officiel le 18 août 2015. Ce texte a permis au gouvernement de justifier le report de la fermeture de la centrale. Il indique qu’une nouvelle autorisation d’exploitation d’une centrale ne peut pas être délivrée si elle a pour effet de porter la production d’électricité d’origine nucléaire au-delà de 63,2 GW — la production actuelle. Traduction : l’EPR de Flamanville, en construction, ne pourra pas ouvrir tant que Fessenheim sera encore en activité. « Par un tour de passe-passe, ce plafond de 63,2 GW est devenu plancher dans les discours officiels, analyse André Hatz, de Stop Fessenheim. Tout d’un coup, on ne pouvait pas produire moins que ces 63,2 GW, alors que ce n’est pas ce qui est écrit dans les textes. Avant de fermer Fessenheim, il fallait donc attendre la mise en service de l’EPR — prévue à ce moment-là pour 2018. Nous refusons cette inversion de la logique. Fessenheim peut donc, et doit, fermer immédiatement. »

Le processus de fermeture présenté ce mercredi à EDF pourrait aboutir en 2018. D’ici à fin octobre, le comité central d’entreprise rendra un avis, consultatif. Puis, le conseil d’administration statuera sur le projet de fermeture avant la fin de l’année. Mais ce n’est pas encore gagné. « Les politiques parlent maintenant de retrait d’autorisation d’exploitation, et non plus de fermeture à proprement parler, informe Charlotte Mijeon, de Sortir du nucléaire. Nous craignons qu’un nouveau gouvernement puisse alors très facilement revenir sur la décision. Et, d’ici à 2018, il y a l’élection présidentielle, je le rappelle. »




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Lire aussi : Un réacteur de Fessenheim maintenu à l’arrêt en raison d’un défaut sur un générateur de vapeur

Source : Tiffany Blandin (Collectif La Fourmilière) pour Reporterre

Photos :
. chapô : l’occupation de la centrale de Fessenheim par des militants de Greenpeace, en mars 2014. © Bente Stachowske/Greenpeace
. Manifestation : Wikipedia (Michael Schmalenstroer/CC BY-SA 3.0)
. Greenpeace : © Bente Stachowske / Greenpeace



Documents disponibles

  La lettre du 12 mars 2015 de l’ASN.
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