123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageMontagne

Gérardmer, la « perle des Vosges », ploie sous le tourisme

Un spa extérieur dans un lotissement sur les hauteurs de la ville. Dans cette commune des Vosges, le suréquipement touristique déplaît.

Des touristes arrivent en masse à Gérardmer, dans les Vosges, pour profiter de son emblématique lac, des 21 pistes de ski et de sa forêt. C’est trop : l’urbanisation est galopante, les loyers explosent et la biodiversité trinque.

Gérardmer (Vosges), reportage

Installés bien au chaud au café Les Copains d’abord à une centaine de mètres du lac de Gérardmer, ils partagent le même constat : la commune située près de l’Allemagne est devenue « un vrai parc d’attraction ». Sont attablés Anne Huart, hôtelière, Éric Defranould, militant du Nouveau parti anticapitaliste et élu municipal depuis 1989, et Dominique Humbert-Berretti, président de SOS Massif des Vosges, une association qui « s’est fixé pour mission de lutter contre l’artificialisation croissante du massif ».

« Ma famille vit du tourisme depuis quatre générations, comme beaucoup de gens à Gérardmer. Ça ne m’empêche pas de dire : trop c’est trop ! » dit Anne Huart, exaspérée. « Faire le tour du lac à la queue leu leu, ça n’a aucun sens ! »

En quelques années, le tourisme a connu une escalade fulgurante dans cette ville de 8 000 âmes : plus de 1 million de visiteurs par an. Une évolution qui s’accentue « en particulier depuis la sortie du confinement », détaille le maire socialiste Stessy Speissmann, contacté par téléphone. « Les deux pics de fréquentation, en février et en été, existent toujours mais ils se sont largement atténués. Les gens viennent plus régulièrement tout au long de l’année. »

Gérardmer n’en finit plus de construire, notamment pour loger ses touristes. © Amanda Jacquel / Reporterre

La communauté de communes note que 57,7 % des ressources du territoire proviennent des dépenses touristiques. Une manne dont il est difficile de se passer…

Résidences secondaires à gogo

Ces dernières années, Gérardmer n’en finit plus de construire pour loger ses touristes : de nombreux chalets, la plupart avec spa ou piscine intégrée. La ville compte presque autant de résidences secondaires ou dédiées au tourisme que de résidences principales. « 80 % des permis de construire accordés chaque année sont pour des résidences secondaires. Et c’est plutôt de la location saisonnière », dit à Reporterre le maire socialiste Stessy Speissmann.

Résultat : les prix du mètre carré ont flambé, poussant les Géromois à s’installer ailleurs. Gérardmer fait même partie du top 5 des communes du département à avoir perdu le plus d’habitants en six ans. « On est entre 5/6 000 euros du mètre carré pour du neuf et autour de 2 800 euros pour de l’ancien. C’est presque comme dans les grandes métropoles françaises », détaille Dominique Borvon, agent immobilier depuis vingt-et-un ans. « Ici, les emplois sont liés au tourisme, c’est surtout du service en restauration, du ménage, etc. Donc [les gens ont] une capacité d’emprunt qui ne permet pas d’acheter. »

De g. à d., Dominique Humbert-Beretti de l’association SOS Massif des Vosges, Louis-Michel Nageleisen de l’association Oiseaux Nature, Anne Huart, cofondatrice de Gérardmer Patrimoine Nature, et l’élu Éric Defranould en janvier 2025. © Amanda Jacquel / Reporterre

En août 2020, une pétition recueillait près de 30 000 signatures pour activer un plan d’urgence afin de réduire la densification des constructions et mettre fin à la spéculation immobilière.

Depuis, le maire a activé quelques leviers. Il a interdit toute construction au-delà de 700 mètres d’altitude soit sur 80 % de la commune, majoré la taxe d’habitation de 60 % pour les résidences secondaires... Et, même s’il se refuse à parler de surtourisme, il compte s’appuyer sur la loi dite « anti-Airbnb ». Celle-ci permet aux municipalités de réserver des zones à la construction de résidences principales et de réguler le nombre de jours de location annuelle autorisés. « Notre volonté, c’est même d’arrêter la construction de résidences secondaires », assure l’édile à Reporterre.

Lac de Gérardmer, janvier 2025. Éric Defranould et Claude Maurice évoquent, sans se connaître, les mêmes souvenirs de chasse aux papillons ou de forte présence de hérissons dans leur enfance. © Amanda Jacquel / Reporterre

Cette urbanisation galopante a déjà laissé des traces indélébiles. « On a bousillé 70 % des zones humides » s’exclame l’élu Éric Defranould. Celles-ci sont des stations d’épuration naturelle, des éponges qui permettent aussi de recharger les nappes phréatiques lors d’épisodes pluvieux et des niches incroyables de biodiversité. Leur emplacement, en vue de les préserver, a enfin été intégré lors de la modification du PLU de 2022.

Risques d’inondations

Plus l’eau a du mal à s’infiltrer dans les sols, plus les risques d’inondations et de dégâts lors de grosses vagues de pluie sont importants. Anne Huart évoque un chiffre édifiant, annoncé par Jean-Louis Marchal, un ancien responsable du Service des eaux : « Il y a seulement vingt ans, l’eau mettait douze heures pour descendre de la station de ski jusqu’au lac. Aujourd’hui, elle met deux heures, conséquence directe des terrassements et de l’imperméabilisation des terrains. Dans sa course rapide, elle entraine de nombreux sédiments qui s’amoncellent dans le lac et finissent par l’étouffer. »

L’eau est clairement une problématique sur le territoire. « L’eau c’est fait pour boire ! Vous massacrez les Vosges » : tel est le message laissé à côté de cinq jacuzzis, au moins, qui ont été percés en pleine nuit en signe de protestation à l’été 2022. La sécheresse avait alors poussé la mairie à puiser dans le lac, pourtant fortement pollué, afin de pouvoir fournir de l’eau à sa population.

Éric Defranould , élu municipal, est né et a passé sa vie à Gérardmer. Il louait un bateau solaire sur le lac pendant trente ans. Il se désespère de la raréfaction des amphibiens autour du lac. © Amanda Jacquel / Reporterre

Cet afflux touristique ne laisse pas l’environnement indemne. « Le nouveau tourisme qui veut quitter les sentiers battus et partir à l’aventure a des conséquences graves pour la faune », explique Jean-Michaël Choserot de l’association naturaliste Berian qui sensibilise au patrimoine de la montagne. « Il y a beaucoup d’espèces sensibles dans les Vosges. Et on enlève les zones de quiétude aux animaux, d’autant plus en hiver, période très dure pour eux. Plus ils se déplacent pour fuir, plus ils épuisent leurs réserves et moins ils ont de chance de voir le printemps. »

Parmi les espèces sensibles, il y a le grand tétras. Une tentative de réintroduction dans le massif s’est soldée par un échec. « Prévisible », selon Claude Maurice, ornithologue de l’association Oiseaux-Nature, créée en 1980 : « Cette espèce ne peut plus vivre puisque les causes de sa disparition sont toujours présentes et même aggravées : le surtourisme, le chaos climatique et l’augmentation des chasseurs et donc des sangliers qui viennent perturber le grand-tétras. On marche sur la tête ! »

Des équipements de loisirs qui coûtent un « pognon de dingue »

Pour accommoder les touristes, Gérardmer met le paquet. « Le tourisme quatre saisons, ils n’ont plus que ce mot à la bouche mais c’est ce qui fait mourir la ville », souffle Dominique Humbert-Beretti. L’élu Éric Defranould pointe du doigt la multiplication des équipements de loisirs pour satisfaire cette fréquentation par tous les temps : « On gaspille un pognon de dingue ! »

Il cite le projet de luge d’été à 3,8 millions d’euros ou le déficit de la régie de ski (gérée par la municipalité depuis 2008) de 3 millions d’euros pour la saison 2023/2024. « Nous, on est pour le “vrai tourisme”. Des gens qui viennent visiter un lieu pour ses richesses propres », enchaîne Dominique Humbert-Beretti. « Pas pour des équipements artificiels construits à tour de bras. »

«  En quittant les sentiers battus, on enlève les zones de quiétude aux animaux  », prévient Jean-Michaël Choserot de l’association naturaliste Berian. © Amanda Jacquel / Reporterre

Ce tourisme « quatre saisons » amène avec lui de nouvelles pratiques, relève amèrement Anne Huart : « On attire une clientèle de fêtards qui va polluer la qualité de vie des locaux. » Tous mentionnent, avec fatigue, les « défilés » de voitures de luxe le week-end — souvent immatriculées au Luxembourg — ou les feux d’artifice sauvages et autres nuisances sonores des nombreux « enterrements de vie de garçon ou de jeune fille ».

Cette année, le manque de neige inquiète. « Finalement, on est plus dans un suréquipement touristique que dans du surtourisme. C’est assez vide cet hiver », constate Anne Huart. Depuis son hôtel thématisé sur les animaux sauvages, elle rêve d’autre chose : « C’est un peu la fête à Neuneu à Gérardmer alors qu’on devrait être un refuge climatique, un eldorado. Venir se perdre en forêt, regarder les brumes qui s’élèvent… »

legende