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Reportage — Agriculture

Grippe aviaire : les éleveurs choqués par le massacre des poulets

Avant de ravager les élevages de Vendée, l'influenza aviaire a traversé le nord de l'Europe, comme ici en janvier au Danemark.

Cinq millions de volailles ont été abattues en Vendée ces dernières semaines en réaction à l’épidémie de grippe aviaire. Coincés entre le marteau et l’enclume du modèle productiviste, les éleveurs dépités s’interrogent sur leur avenir.

La Ferrière (Vendée), correspondance

Saturation des outils d’équarrissage, manque de vétérinaires, consignes contraires au bien-être animal… Comme nombre de ses pairs, Christian Drouin, éleveur aux Essarts (Vendée) depuis de longues années, a fait les frais d’une gestion de crise en Pays de la Loire jugée « scandaleuse » par la Confédération paysanne. Il a la mine abattue lorsqu’il évoque le passage du virus tant redouté dans son élevage quelques jours plus tôt.

Contraint d’euthanasier ses bêtes, l’éleveur grisonnant explique avoir appelé le référent vétérinaire de la Direction départementale de la protection des populations (DDPP) qui lui a donné pour consigne orale de « couper la ventilation des bâtiments ». « J’ai été obligé de le faire, les poulets pourrissaient depuis 10 ou 12 jours dans le bâtiment », a-t-il raconté, dépité, à l’occasion d’une conférence de presse organisée par la Confédération paysanne à La Ferrière, près de la Roche-sur-Yon le 24 mars.

« Il y a des endroits où on les "finit" à la pince »

« Concrètement, ça veut dire laisser mourir les volailles par asphyxie toute une nuit. Le lendemain, il m’en restait 1 000 encore vivants », sur un total de 18 000. « Il y a des endroits où on les "finit" à la pince », ajoute-t-il en précisant que c’est ce que lui a suggéré le vétérinaire. Mais l’éleveur a insisté, et un médecin est finalement venu euthanasier les volailles restantes avec une seringue. Ensuite, poursuit-il, « avec les voisins, on a ramassé les 18 000 poulets décomposés, et on les a mis dans une fosse dans un champ à côté de chez moi, avant de les recouvrir de chaux. C’est nous qui avons fait tout le sale boulot, pas les services de l’État. Quand j’ai eu fini, j’étais abasourdi. »

Christian Drouin ne cache pas sa colère vis-à-vis de la gestion de cette épidémie. « Tout ce qui les intéresse, c’est de savoir comment la filière va repartir. Je ne pensais pas qu’on pouvait nous prendre pour des moins que rien », confie-t-il à Reporterre après la conférence de presse. Le porte-parole Vendée de la Confédération paysanne, Pascal Sachot, commente : « On ferait tout ça en temps normal, on se prendrait un procès-verbal ! » Selon lui, « on paie le prix d’un an de fuite en avant du modèle productiviste ». En cause : la forte concentration des élevages et la segmentation de la filière qui entraîne de nombreux déplacements de volailles, accroissant le risque de contamination.

Pascal Sachot, porte-parole Vendée de la Confédération paysanne, s’inquiète particulièrement pour les jeunes éleveurs précaires financièrement. © Sophie Kloetzli / Reporterre

Aujourd’hui, la peur semble s’être généralisée parmi les éleveurs qui n’ont pas été touchés par le virus ravageur. « Tous les matins, en se levant, on se demande si on va découvrir de la mortalité », décrit Pascal Sachot, qui élève des volailles et des vaches à Sèvremont. Mais il se dit surtout « très inquiet pour les jeunes » : « Moi je suis installé depuis 25 ans, mais quand on n’a pas d’assise financière, c’est très compliqué… » 2 millions d’euros ont déjà été versés à des éleveurs touchés par le virus, et le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, a promis que l’effort financier se poursuivrait, mais les éleveurs sont pour l’heure dans le flou.

Face à la multiplication des cas (plus de 500 foyers identifiés dans le département), Julien Denormandie a annoncé lors de sa visite en Vendée le 22 mars le « dépeuplement » des élevages du département dans les « zones à risque de diffusion », où la probabilité de transmission est élevée. D’après Pascal Sachot, cela signifie qu’il faudra avoir vidé tous les élevages à partir de la dernière quinzaine d’avril, tout en gardant dans la mesure du possible les animaux en reproduction et les poules pondeuses. Seront donc concernées des bêtes saines, que les éleveurs pourront continuer à vendre d’ici là.

Selon Cécile Charrier, « si on veut tout respecter à la lettre, on ne peut plus travailler » © Sophie Kloetzli / Reporterre

Une échéance que craignent les producteurs élevant leurs animaux en plein air. « Nos poussins sont en place pour des ventes s’étalant entre mai et juillet. Le plus urgent pour nous est que l’on n’ait pas à les abattre », s’alarme Hubert, du collectif Sauve qui poule Poitou regroupant une cinquantaine de petits éleveurs qui s’élèvent contre « l’abattage massif de volailles saines » — d’autant que l’élevage en extérieur donne selon lui des bêtes plus résistantes aux maladies.

Nombre d’éleveurs en plein air s’opposent également aux mesures de claustration mises en place pour lutter contre l’épidémie, dont la crise sanitaire actuelle démontre selon eux l’inefficacité. « Si on veut tout respecter à la lettre, on ne peut plus travailler », abonde Cécile Charrier, éleveuse de poules à la Roche-sur-Yon. Contrainte de mettre ses bêtes à l’abri après avoir subi de la « délation » — « comme si on était des criminels d’avoir des animaux dehors ! » —, elle raconte que ses volailles, une fois enfermées, sont devenues stressées et malades, et ont commencé à se piquer entre elles. « J’ai commencé à être plus proche de mes bêtes, à leur faire de petits massages », confie-t-elle en critiquant la logique hygiéniste des mesures déployées. « On oublie la nature, et ça ne va même pas avec la rentabilité économique. » Pour elle comme pour nombre de ces petits éleveurs, se pose désormais la question de la poursuite de leurs activités.

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