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IdéeLes fictions de Reporterre

« Happyculteur » : une fiction inédite de Catherine Dufour

« Happyculteur. »

Un apiculteur, équipé d’une ruche posée sur un drone, emmène ses abeilles prendre un petit déjeuner de pollen. Jusqu’à tomber sur son pire cauchemar. Une fiction écrite par Catherine Dufour.

Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables. Ce mois-ci, c’est Catherine Dufour qui prend la plume. Autrice prolifique et multiprimée de romans et nouvelles, elle est l’une des fondatrices du collectif d’écrivaines et écrivains de science-fiction Zanzibar, qui s’est donné la mission de « désincarcérer le futur ». Bonne lecture.

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Le jour où Croisille l’apiculteur découvrit une réserve clandestine de glyphosate resta, dans sa mémoire, comme un moment moins dramatique que prévu, mais cependant assez vexant.

Croisille était apiculteur ambulant et ça le remplissait d’une telle joie qu’il se disait happyculteur. Tout le monde ne comprenait pas sa plaisanterie, mais ce n’était pas très grave. Chaque matin, Croisille se levait avec entrain et sortait pour saluer ses abeilles. Les premières butineuses, mal réveillées, bourdonnaient à bas bruit en émergeant des rayons embaumés. Les faux bourdons commençaient à évacuer, du bout de l’aile, la chaleur accumulée la nuit au cœur de la ruche. Les autres abeilles, sûrement, dormaient encore, ou bien elles prenaient un bon petit déjeuner de pollen.

Croisille avait passé la nuit dans une grange située en banlieue de Westreham. Ce matin-là, une fois sa toilette faite et son café bu, il mit un large chapeau à voilette et bourra son enfumoir de vieux chiffons. Il envoya doucement quelques bouffées au-dessus de la ruche pour la prévenir du départ imminent. Puis il la chargea sur un drone qui déploya lentement de délicates ailes solaires, et déplia de multiples hélices.

Les abeilles de l’essaim de Croisille étaient issues d’un croisement de Caucasienne et d’Italienne, avec un rien de Carniole. Douces et gourmandes comme des Italiennes, velues et résistantes comme des Caucasiennes, elles étaient d’un abord facile, appréciaient les voyages et se plaisaient en ville aussi bien que des Carnoliennes. Croisille s’entendait à merveille avec elles toutes, une par une et en essaim.

Le seul souci, c’est qu’elles étaient obsessionnellement propres. Elles nettoyaient leur ruche avec assiduité et la rembourraient de propolis, une forme de mortier. Ce mortier était fabriqué avec de la résine de fleurs que les butineuses ramenaient à la ruche en même temps que le pollen, le miellat et le nectar. Les butineuses livraient la résine aux maçonnes, qui l’amendaient avec de la cire et de la salive. Bien malaxée entre leurs mandibules, la propolis leur permettait de colmater les fissures de la ruche, renforcer les rayons qui en avaient besoin et réduire la taille de la porte d’entrée de la ruche, ce qui était de loin la meilleure défense contre les frelons — après les poules de Janzé.

Elles répandaient aussi leur propolis à l’intérieur de la structure, à la manière d’un enduit, pour traiter à la fois l’humidité et les champignons, et en fine couche à l’intérieur de toutes les alvéoles, où elle jouait le rôle de vernis aseptisant. Et Croisille était presque certain qu’au fond de la ruche, une souris trop curieuse, et trop grosse pour être évacuée par les abeilles, reposait désormais sous une gangue de propolis, telle une reine morte dans son sarcophage. Ainsi momifiée, elle ne risquait pas de pourrir et d’infecter la ruche.

Toute cette débauche de propolis était efficace, solide et très hygiénique, mais le résultat de tant de mortier, c’est que la ruche pesait un âne mort. Chaque jour, le drone porteur peinait un peu plus, ses petites ailes tremblant sous l’effort. Croisille attendait la récolte de fin d’été pour ôter subrepticement quelques couches de propolis en priant pour que le drone tienne jusque-là.

« La ruche gronda et oscilla, comme saisie d’un spasme de gourmandise »

Croisille et sa ruche entamèrent leur journée printanière sous un beau ciel bleu pâle, encore voilé par la brume du matin. Autour d’eux, la rosée roulait dans l’herbe en perles de verre et brillait au bord des feuilles. Croisille siffla doucement : trois petites poules de Janzé se précipitèrent vers lui, secouant leurs belles plumes noires et luisantes. Croisille leur tendit une poignée de maïs :

– Allez, mes belles. Avalez ça et en route !

Les poules de Janzé se perchèrent d’un coup d’ailes sur le drone porteur, au plus près de la ruche. D’après ce qu’avait observé Croisille, il n’y avait pas plus efficace que ces poules contre les redoutables frelons asiatiques. Ceux-ci avaient l’habitude de venir se poster à l’entrée de la ruche, attendant patiemment de gober la première butineuse venue. Et c’était un vilain spectacle, de voir un frelon dépecer une abeille pour n’emporter que son torse. Mais si les abeilles considéraient le frelon asiatique comme un affreux prédateur en vol stationnaire devant leur porte, prêt à dévorer une par une tout l’essaim, les poules de Croisille n’y voyaient qu’une bouchée de calories en suspension et s’en régalaient d’un coup de bec précis. Croisille caressa le jabot de ses poules, vérifia d’un coup d’œil qu’il n’oubliait rien et s’engagea d’un bon pas sur le chemin.

Cent mètres plus loin, un petit pré sur sa gauche révéla un trésor de fleurs mellifères : des coquelicots tout juste défroissés, dont la tête rouge vif dodelinait au-dessus de l’herbe très verte, des capucines oranges, de longues marguerites toutes blanches, des coucous jaune vif, des boutons d’or plus jaunes encore et, à leur pied, de petits bleuets ébouriffés qui moussaient entre deux rondes de primevères pâlottes et de pâquerettes encore fermées. Derrière Croisille, la ruche gronda et oscilla, comme saisie d’un spasme de gourmandise.

– Allons, mes toutes belles. Nous avons rendez-vous, ne l’oubliez pas. Rendez-vous dans un verger qui compte sur nous.

Et Croisille renvoya, d’une bouffée de fumée de chiffon, les premières exploratrices qui se risquaient déjà hors de la ruche, en direction du petit pré si tentant. C’était dommage : non seulement le pré abondait en fleurs bleues et jaunes (les couleurs préférées des abeilles de Croisille), mais les capucines étaient des plantes à pucerons, dont son essaim tirait un excellent miellat.

– Ce sera pour la prochaine fois, promit-il autant à lui-même qu’à sa ruche.
Et il nota l’emplacement du pré sur son appli BzzApp. Le verger, heureusement, n’était pas loin.

Dévalant un flanc de coteau entre deux haies de merisiers, le verger se composait de superbes griottiers qui ressemblaient, sous leur voile de fleurs blanches, à des nuages de beau temps descendus très bas pour dormir sur l’herbe. Les abeilles de Croisille s’égayèrent en vrombissant. Entre les griottiers, Croisille rencontra quelques clémentiniers plantés à l’abri du vent et des buissons de groseilliers. Or les abeilles de Croisille n’aimaient rien tant que les griottiers, sinon les merisiers et surtout, les clémentiniers et les groseilliers. Croisille comprit que ses butineuses ne reviendraient à la ruche que fourbues, gorgées de nectar et titubant sous le poids des pelotes de pollen. Aussi s’allongea-t-il sur la mousse pour compter patiemment les papillons.

Deux heures plus tard, ayant fait une bonne sieste, Croisille sortit le gâteau de miel préféré de l’essaim et l’agita à bout de bras. Les butineuses revinrent docilement à la ruche, les poules remontèrent sur le drone et la caravane partit vers Westreham. Comme il négociait un rallongis à travers le bocage pour éviter un tilleul argenté aussi tentant que toxique pour les abeilles, Croisille aperçut un convent de faux-bourdons. Le terme technique était ZCM, Zone de Congrégation des Mâles, mais Croisille préférait le mot convent.

Quinze mètres au-dessus du sol, sur cinquante mètres de large, des milliers de faux-bourdons et de reines vierges dansaient une folle ronde d’amour sur fond de ciel bleu. Croisille, le cou renversé, admira un moment le ballet endiablé mais la ruche se mit à gronder, inquiète. Croisille passa au large.

« Des bidons de Round Up ? »

Westreham était une cité vouée à la poterie vernissée. On n’y trouvait pas de tissu industriel mais des maisons basses, un centre-ville cosy, quelques fabriques et d’innombrables hangars qui étendaient leurs longs toits plats passés au blanc rafraichissant. De part et d’autre des rues, d’antiques voitures à pétrole, sciées au ras des vitres, formaient autant de jardinières. Mangées par la rouille et débordant de feuillages et de fleurs, elles avaient un charme fou, du moins telle était l’opinion de Croisille qui adorait le genre « friche urbaine reverdie ».

Il gagna le centre-ville et salua méthodiquement chaque échoppe d’artisan, chaque boutique de troc et de vente en vrac local. Il en profita pour négocier ses futures récoltes, le miellat ici, les bonbons au miel par là, la gelée royale chez le pharmacien, la cire chez le ciergier, le pollen pour la tisanière et le miel à la coop’ — et à la brasserie d’hydromel, aussi.

Il réserva, au moulin banal, un créneau de fin d’été pour l’extracteur de miel communautaire, le maturateur et la chaudière à cire. Puis il alla se promener au hasard des rues, laissant ses abeilles butiner de-ci, de-là. D’innombrables jardinières volantes erraient autour de lui, en quête de pollinisateurs, et Croisille devait de temps à autre les disperser du bout de son lève-cadre, pour qu’elles ne se cognent pas entre elles.

Comme le soleil s’inclinait au bout de la grand-rue de Westreham, Croisille sortit à nouveau son gâteau de miel. Il ne connaissait pas le nombre exact de ses butineuses, mais il l’estimait assez bien pour savoir quand il en manquait. Et ce soir-là, il en manquait. Croisille revint sur ses pas en agitant le gâteau de miel, tourna en rond, et finit par dénicher un groupe de retardataires qui butinait un petit sorbier au coin d’un hangar très vermoulu.

Pour les convaincre de regagner la ruche, Croisille dut monter sur le toit d’un cabanon adjacent. Il allait redescendre quand il aperçut, à travers une vitre sale, l’intérieur du hangar. Dans la pénombre, il distingua une rangée d’étagères rouillées et, sur ces étagères, un alignement de bidons couverts de crasse mais encore très reconnaissables… Un frisson glacé secoua l’échine de Croisille. Il dégringola du cabanon et courut le plus vite qu’il put à l’antenne locale de Remédiation Rébellion.

Les activistes de Remédiation Rébellion écoutèrent Croisille avec attention, puis avec indignation.

– Des bidons de Round Up ? Vous êtes sûr de ce que vous avez vu ?

– Sûr ! Je les reconnaîtrais à trois kilomètres, ces saletés de bidons verts aux flancs renflés.

– Du glyphosate ! Un salopard se sert encore de glyphosate dans ses cultures !

Cancérigène et défoliant, s’attaquant aux abeilles de toutes les manières possibles (à leur couvain, leur croissance, leur capacité de butinage et leur digestion), le glyphosate était situé très haut dans l’échelle des cauchemars de Croisille. Il était bien au-dessus des frelons asiatiques et pas très loin des néonicotinoïdes. Essoufflé, rouge de rage, Croisille hésitait entre s’évanouir et vomir des injures.

– On s’en occupe de suite, déclara Pélargone, le responsable de la section Remédiation Rébellion de Westreham.

Deux heures plus tard, le commando de Remédiation Rébellion s’en revenait à son QG. Tandis qu’ils enlevaient leur cagoule et leurs gants noirs, Croisille leur tournait autour en répétant :

– Hein ? Alors ? Vous les avez vus, les bidons ? Vous leur avez mis le feu ? Hein ?

Sans mot dire, Pélargone lui tendit un bidon. Croisille sauta en arrière avec une grimace de dégoût.

– Y mettre le feu ? dit Pélargone. Jamais de la vie. On va plutôt s’en servir pour faire le ménage.

Pélargone passa la paume de sa main sur l’étiquette noire de crasse :

– C’est du Round Up nouvelle formule. C’est écrit ici. Composition : vinaigre de vin blanc. Il n’y a pas une trace de glyphosate là-dedans. Mais pour faire le ménage, c’est parfait.

Croisille lut l’étiquette et commença à rougir. Pélargone lui tapota l’épaule :

– Mais c’est bien, c’est bien de nous avoir prévenus. On n’est jamais trop méfiant.

Croisille, lui, tournait à l’écarlate sans parvenir à s’arrêter. Dans son dos, la ruche dormait, couvée par les trois poules de Janzé.




  • Fiction 2 : Rongeurs, par Sylvie Lainé
  • Fiction 9 : Feelin, par Jean-Marc Ligny
  • Fiction 12 : Pirates, par Stéphane Servant
  • Fiction 14 : Estuaire, par Patrick K. Dewdney

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