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ReportageSanté

« Ici, c’est un trou à cancers » : contre la loi Duplomb et les pesticides, elles luttent à la campagne

Caroline Proust, 43 ans, réside à Moussac-sur-Vienne (86). Elle est atteinte d'un cancer du pancréas, comme trois autres personnes de cette commune d'environ 440 habitants.

Le collectif Cancer Colère, qui vise à politiser cette maladie, s’est implanté dans les campagnes, là où l’exposition aux pesticides est la plus forte. Pour Caroline et Fabienne, militer est devenu essentiel.

Moussac (Vienne), reportage

La télévision allumée sur France Info, un sapin de Noël orné de boules et de guirlandes lumineuses trône au milieu du salon, en cette journée de fin janvier. « On n’a pas eu le temps de s’en occuper, c’est pas vraiment la priorité », s’excuse presque Caroline, avant de poser du café sur la table au milieu des boîtes de médicaments et des ordonnances.

À 43 ans, la mère d’une petite fille de 10 ans a d’autres urgences : elle se bat contre un cancer du pancréas. Le genre de cancer qui, à chaque fois qu’elle l’évoque, « fait frémir le regard des gens », précise Caroline.

À Moussac, village de 400 habitants dans la Vienne bordé de champs et de prairies, désormais presque tout le monde est au courant. La veille de notre rencontre, Caroline a envoyé sa newsletter à 700 de ses connaissances. Patronne du bar En plein Virage — qui fait aussi épicerie bio, salle de concert, d’exposition et accueil d’évènements militants — elle avait annoncé six mois plus tôt la fermeture pour des raisons de santé. « Cette fois, j’ai parlé de mon cancer et de Cancer Colère. »

Créé par Fleur Breteau il y a un an, ce collectif milite pour politiser la maladie en la liant directement aux politiques agricoles et à l’usage des pesticides. Caroline l’a rejoint l’été dernier. « C’est grâce à eux que j’ai réussi à parler de mon cancer », dit-elle en s’asseyant, momentanément, dans un fauteuil. À cause de ses douleurs au ventre, elle ne peut pas rester assise trop longtemps.

« Ici, c’est un trou à cancers »

Aussi membre du bureau national du collectif, la militante a sauté le pas juste après l’intervention de Fleur Breteau à l’Assemblée nationale contre la loi Duplomb, à l’été 2025. « Ça a confirmé ce que je pensais depuis longtemps. Ici, c’est un trou à cancers : dans mon hameau, il y a déjà trois cancers du pancréas, les gens meurent de la même chose. »

Caroline, qui souffre d’un cancer du pancréas, à Moussac, village de 400 habitants dans la Vienne. © Hildegard Leloué / Reporterre

Pour elle, le diagnostic est arrivé après deux ans d’errance médicale. Ballottée de professionnels en professionnels qui lui répétaient que ses douleurs atroces au ventre étaient liées au stress, « lorsque j’ai enfin su ce que j’avais le 12 avril 2025, j’ai voulu savoir pourquoi ». Réponse de son oncologue : elle fait partie de l’explosion de cas de cancers chez les jeunes adultes, le sien est probablement d’origine environnementale et, malheureusement, « on n’y peut rien ».

25 antennes du collectif en régions

Sauf que si, justement, « on peut faire quelque chose », estime la quadragénaire aux yeux marron, ses cheveux noirs attachés dans un chignon. Une fois le collectif rejoint, « lors de la première visio avec les autres membres, je sortais tout juste de chimio et comme moi, certains avaient la tête toute blanche et étaient dans leur lit, je me suis dit que j’étais au bon endroit ». Caroline s’est ensuite impliquée dans plusieurs groupes de travail, notamment ceux chargés de recueillir les témoignages de membres de Cancer Colère et d’interpeller les députés qui avaient voté pour la loi Duplomb.

« Très vite, quand la question de créer des antennes en région s’est posée, je me suis dit qu’il fallait que je porte cette lutte autour de chez moi. » Avec plus de 500 membres dans toute la France et même en Belgique et en Suisse, le collectif compte désormais environ 25 antennes locales.

Les médicaments s’accumulent dans la plupart des pièces de la maison. © Hildegard Leloué / Reporterre

L’idée d’une antenne en Nouvelle-Aquitaine, trop vaste, est rapidement écartée pour s’organiser à l’échelle du département. Mais dans la Vienne aussi, les distances sont longues : Jacques, l’autre membre actif du collectif dans le département, habite à Châtellerault, à 70 km de Moussac.

« On se voit surtout quand je vais à Poitiers pour certains rendez-vous médicaux, si je ne suis pas trop fatiguée après. » La ville se trouve à près d’une heure de route de chez elle et son quotidien est déjà saturé de consultations chez le médecin traitant, le kiné, l’infectiologue, le psy et le chirurgien.

« À force de passer des heures dans les salles d’attente, je me suis prise de passion pour les grilles muettes, c’est le niveau le plus difficile dans les mots-croisés car il n’y a aucune définition pour les mots, c’est très addictif », sourit Caroline.

Au-delà de quelques actions comme une opération de tractage sur un rond-point le 10 septembre dernier, Caroline a ouvert la page Facebook dédiée à Cancer Colère la veille de notre venue. En vingt-quatre heures, une centaine de personnes l’ont rejointe. « Nous en sommes au tout début, ça prend du temps, surtout quand on est malade. »

Plus difficile qu’à Paris

Caroline a parlé de Cancer Colère à ses connaissances, notamment les agriculteurs bio avec qui elle travaille ou les clients de son bar, dont beaucoup sont « militants dans des collectifs locaux ». Mais depuis qu’elle a dû fermer son bar, « je vois moins les gens ». Si elle connaît aussi « un paquet de malades », elle n’ose pas trop insister : « Ils sont en plein traitement, ils n’ont pas forcément l’énergie ni l’envie de militer, chacun trouve sa manière de tenir. »

Dans ce territoire très agricole, politiser la maladie n’a rien d’évident. « Lors de réunions de parents d’élèves, je croise des personnes qui ne partagent pas mes idées. » Comme ce couple composé d’un agriculteur en conventionnel et d’une prof en lycée agricole. « Ça me titille d’aller leur parler de Cancer Colère mais je ne veux pas les froisser, ce n’est pas forcément l’endroit. » Même auprès des proches, c’est parfois compliqué d’en parler : « Le sujet de la maladie est déjà tellement lourd, alors la politique par-dessus... »

«  La lutte permet de trouver un sens, de se canaliser  », détaille Caroline, pour qui il ne s’agit pas de «  se trouver un coupable, mais de se baser sur des faits établis par la science  ». © Hildegard Leloué / Reporterre

À ces difficultés, il y a aussi l’éloignement géographique qui complique la participation aux actions nationales organisées à Paris. Début janvier, Caroline devait monter à la capitale pour une action liée au débat parlementaire autour de la pétition contre la loi Duplomb. Le report du débat, deux jours avant, a découragé pas mal de membres venus de régions.

Alliances avec d’autres collectifs locaux

Elle a maintenu le déplacement, désireuse de rencontrer les autres membres. « Aller à Paris quand on est malade, c’est l’enfer. Le froid aggrave les neuropathies, j’ai beaucoup de mal à marcher. Avec la neige, c’était le parcours du combattant. Dans le métro je m’accrochais à la rampe des escaliers, j’étais dans la file des personnes âgées. » À son arrivée chez une camarade de Cancer Colère qui l’a hébergée, « elle savait tout de suite que j’avais besoin de faire une sieste ». Trop fatiguée, « je n’ai pas participé à l’opération sur le périph avec les gens de la Conf, j’étais là en soutien en cas de besoin ».

D’où la nécessité de former des alliances avec d’autres collectifs locaux. Le mouvement des Coquelicots, la Confédération paysanne, peut-être bientôt aussi Vienne environnement, Bassines non merci, Les Soulèvements de la Terre… « L’idée est de se soutenir et d’organiser des évènements communs. » Pour Caroline, « on n’a pas forcément besoin d’être les plus nombreux mais d’avoir les meilleurs alliés possibles pour faire passer nos messages ».

Au sein de Cancer Colère, Caroline se sent comprise : «  Personne n’a besoin de se justifier de son état de fatigue.  » © Hildegard Leloué / Reporterre

À l’autre bout de la France, Fabienne, elle, a renoncé à venir à Paris depuis le sud de la Meurthe-et-Moselle, début janvier. À 57 ans, celle qui a eu un cancer du sein très sévère en 2007 a aussi rejoint Cancer Colère l’été dernier, dans l’antenne du Grand Est, qui compte une quinzaine de personnes mobilisées. Presque que des femmes. « À part deux qui habitent dans le même département que moi, on est assez éloignés les uns des autres entre Strasbourg, Nancy, Châlon, Mâcon, Joigny… », explique celle qui est également membre des Scientifiques en rébellion.

Pic d’adhésions avec la loi Duplomb

Hormis des opérations de tractage à trois pendant Octobre rose dans le centre-ville de Nancy et quelques collages, « notre première difficulté, c’est de faire groupe, on ne s’est jamais encore toutes retrouvées ensemble, dit-elle. On souhaite organiser un weekend commun mais c’est compliqué. Il faut prendre la voiture, le train, et beaucoup de gens n’ont pas d’énergie. »

Ici aussi des alliances se multiplient : France Nature Environnement, Les Soulèvements de la Terre, Scientifiques en rébellion et Extinction rébellion. Un évènement commun est prévu lors du procès des eaux contaminées de Nestlé, en mars. À Nancy encore. « C’est paradoxal, souligne Fabienne, l’exposition aux pesticides est plus forte à la campagne mais tout se structure depuis les grandes villes. Mais ces malades-là, il faut qu’on les voit. »

« Tout se structure depuis les grandes villes »

Si construire la lutte depuis les campagnes lui paraît essentiel, « tant que militer exigera autant de ressources physiques, sociales et financières, ce sera toujours plus difficile lorsqu’on est éparpillés géographiquement ».

Après le pic d’adhésions suscité par la loi Duplomb, désormais l’objectif dans le Grand Est est de consolider le collectif. « Après les annonces du Premier ministre, qui a répondu aux demandes de la FNSEA [le syndicat agricole majoritaire, productiviste] et prépare pour mars une nouvelle loi agricole, une sorte de loi Duplomb 2, on va être de nouveau très mobilisés », promet Fabienne.

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