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Il faut s’appuyer sur la nature pour préserver l’accès à l’eau

22 mars 2018 / Mathilde Dorcadie (Reporterre)

Cette semaine au Brésil, le Forum mondial de l’eau examine les solutions pour préserver cette ressource. Loin des « prouesses » techniques, les processus naturels sont à privilégier, selon un rapport de l’Unesco.

« L’eau en partage ». C’est le thème du forum organisé par le Conseil mondial de l’eau, une plateforme multipartite qui invite les décideurs à réfléchir à des politiques mondiales pour une meilleure gestion des ressources. Depuis dimanche 18 mars, près de 40.000 personnes sont venues à Brasilia, la capitale brésilienne, pour s’informer, échanger avec des experts et, peut-être, mettre en place des mesures globales pour préserver l’or bleu.

Dans les couloirs à l’architecture moderniste de l’Itamaraty — le ministère des Affaires étrangères brésilien — et les allées du stade « éléphant blanc » Mané Garricha se croisent ainsi une quinzaine de chefs d’État, les maires de près de 300 villes du monde et des militants écologistes, tous préoccupés par les pénuries et les sécheresses qui touchent un nombre croissant d’habitants de la planète. En effet, selon l’ONU, la moitié de la population mondiale — 3,6 milliards de personnes — vit dans des zones où l’eau peut manquer au moins un mois par an.

L’ouverture du Forum mondial sur l’eau, au Brésil.

Pour les experts, les difficultés d’accès à l’eau potable ne viennent pourtant pas tant de la raréfaction que de problèmes de gouvernance et de gestion non durable des ressources. L’agriculture est notamment pointée du doigt pour sa consommation excessive et la pollution chimique qu’elle engendre. La qualité de l’eau, notamment celle des réserves souterraines, se dégrade aussi à cause des contaminations dues aux eaux usées industrielles et domestiques.

Les processus naturels ou semi-naturels sont souvent plus efficaces et moins coûteux à long terme 

Parmi les grandes pistes proposées et discutées, l’Unesco est venue plaider à Brasilia pour des solutions qui « s’inspirent de la nature ». Dans un rapport publié à l’occasion du Forum, les scientifiques du Programme mondial pour l’évaluation des ressources en eau préconisent aux dirigeants et maîtres d’œuvre locaux de favoriser les processus naturels ou semi-naturels. Cela signifie, par exemple, protéger les zones de captage en limitant la déforestation et les pompages pour l’irrigation dans les bassins hydriques qui alimentent les villes, ou bien développer des toitures végétalisées. D’après les scientifiques, ces pratiques sont souvent plus efficaces et moins coûteuses à long terme que de construire des barrages et des stations d’épuration, ce que les spécialistes qualifient de solutions « grises ».

Mettre en place les solutions naturelles ou semi-naturelles permet aussi de lutter contre l’érosion et la dégradation de la qualité des sols, tout en limitant les risques de catastrophes naturelles telles que les inondations et les sécheresses. « La couverture végétale, la présence de zones humides ou l’existence de forêts sont autant d’éléments qui influent sur le cycle de l’eau et sur lesquels on peut agir pour améliorer la quantité et ainsi que la qualité d’eau disponible », soulignent les auteurs du rapport. Ils mettent en avant l’importance qu’il faudrait donner au « génie écologique », qui se fonde sur l’autorégulation des écosystèmes, en complément du « génie civil ».

Une rizière balinaise, exemple de gestion raisonnée de l’eau.

Malgré les bénéfices observés lors de nombreuses expériences menées à travers le monde, le recours aux solutions fondées sur la nature est le plus souvent perçu comme « un avantage marginal et non une solution de premier ordre ». Les infrastructures « classiques » restent choisies en priorité et reçoivent la quasi-totalité des investissements. Or, face à l’urgence du problème et aux risques de « guerre de l’eau », toutes les solutions doivent être envisagées. « D’ici 2050, environ cinq milliards d’êtres humains vivront dans des zones à accès pauvre en eau si nous ne faisons rien », a rappelé la directrice générale de l’Unesco, Audrey Azoulay, lors de l’ouverture du Forum.

Le rapport de l’agence onusienne ne fait pas que présenter ces solutions, mais propose également quelques pistes pour accélérer leur mise en place. Ainsi le Forum de l’eau est une bonne occasion de sensibiliser les décideurs à :

  • Stimuler les financements, non pas en mobilisant des ressources supplémentaires, mais en utilisant plus efficacement celles disponibles. Il s’agit par exemple de rémunérer des acteurs qui contribuent à la protection des écosystèmes (agriculteurs, communautés autochtones…). Les investisseurs doivent être sensibilisés également aux externalités positives qu’engendrent les « solutions vertes » ;
  • Renforcer les lois et les règles qui concernent la préservation des écosystèmes, à différentes échelles ;
  • Encourager la collaboration internationale, interrégionale et institutionnelle et harmoniser les politiques économiques et agricoles ;
  • Améliorer les connaissances scientifiques afin de convaincre les décideurs de la viabilité de ces solutions.

Le rapport conclut « que nous avons bien commencé ce processus [de changement transformationnel], quoiqu’il arrive un peu tardivement. Mais le chemin à parcourir reste encore bien long ».

Le Brésil en première ligne pour repenser ses pratiques de gestion pour une approche durable 

Que le Brésil accueille ce Forum sur l’eau n’est pas un choix anodin. Bien que le géant d’Amérique latine dispose de près de 18 % de l’eau potable de la planète, il n’est pas à l’abri des sécheresses, comme celle qui sévit dans la région du Nordeste depuis six ans, ou celle qu’a subie le sud du pays et la mégalopole de São Paulo en 2014. L’agriculture brésilienne, qui fournit au monde d’importantes quantités d’aliments, est notamment très consommatrice de ressources hydriques : 50 % de l’eau des fleuves et des lacs servent à l’irrigation, rappelle l’AFP. Le pays tire également 62 % de son énergie de la force hydraulique. Le pays hôte est donc en première ligne pour repenser ses pratiques de gestion pour une approche durable.

Présents au Forum, les responsables brésiliens ont mis en avant les prouesses techniques comme des systèmes d’irrigation intelligents de l’agrobusiness, utilisant des drones ou des satellites ou encore des engins agricoles connectés à des bases de données. Ils ont ainsi présenté le projet titanesque de déviation du fleuve São Francisco pour lutter contre l’aridité dans le Nordeste, où vivent 12 millions de personnes.

Le Forum mondial de l’eau alternatif, à Brasilia, le 20 mars. Sur la banderole : « Nos fleuves ne sont pas à vendre. »

Mais à côté de cette modernité, le pays a encore des efforts à fournir pour lutter contre la dégradation accélérée des écosystèmes forestiers, la source des « rivières volantes » — des masses de nuages qui se forment au-dessus des forêts tropicales — qui alimentent les pluies du continent ou pour endiguer la pollution de l’eau douce par le manque d’égout, auquel la moitié de la population du pays n’est pas reliée.



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Lire aussi : « Il n’y a pas de crise mondiale de l’eau »

Source : Mathilde Dorcadie pour Reporterre

Photos :
. chapô : Dans le sud de l’Australie lors de la sécheresse de 2007/2008. Wikimedia (Peripitus/CC BY-SA 3.0)
. Forum mondial de l’eau : © Andre Borges/Agência Brasília
. rizière : Flickr (Samuel Gentilhomme/CC BY-ND 2.0)
. Forum alternatif : Fotospublicas

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