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Il n’y a pas besoin d’être zadiste pour contester avec courage

31 mai 2016 / Des habitant-e-s de la zad



François Hollande a désigné les « zadistes » comme initiateurs du mouvement social qui agite la France. Des habitant-e-s de la Zad de Notre-Dame-des-Landes expliquent dans cette tribune que le discours gouvernemental vise à diviser la contestation entre « bons » et « mauvais ». Mais c’est une colère générale qui monte, et dont la Zad n’est qu’une facette.

Des habitant-e-s de la zad.


Car c’est un mouvement qui vient des zadistes et qui quelquefois peut comporter des personnes qui sont étrangères. »
François Hollande, le 17 mai, sur Europe 1

Le gouvernement fait face depuis plus de deux mois à une fronde d’ampleur contre la casse sociale et les politiques libérales incarnées par la loi travail. Il passe en force avec le 49-3, les interdictions individuelles et collectives de manifester, les blessé-e-s par les armes de la police et les arrestations par centaines. Pourtant, le mouvement en cours a l’air de ne pas vouloir se donner de fin : des dizaines de milliers de personnes restent dans les rues lors des manifs, des Nuits debout, les blocages et les grèves s’amplifient...

À chaque fois qu’un gouvernement se sent menacé par la rue, les mêmes fictions politiques et médiatiques s’énoncent : une ultraminorité de violents, qui n’auraient rien à voir avec le reste des manifestant-e-s, s’infiltrerait mystérieusement dans les cortèges ou sur les places à la nuit tombée, ne jouerait pas le jeu convenu... Ces fictions ont toujours le même but : diviser et taire le fait qu’une large partie de la population ne ravale plus sa colère. Il leur faut absolument passer sous silence les foules de personnes remuantes qui prennent la tête des cortèges dans de nombreuses villes en France, qui refusent de rentrer chez elles après la fin des manifestations officielles et n’entendent pas se laisser docilement tabasser par la police. Il leur faut cacher que lorsque les forces de l’ordre tentent de couper les cortèges en deux à Nantes pour séparer le bon grain de l’ivraie, la majorité des « bons » manifestants fait reculer depuis les cortèges syndicaux les lignes de CRS en criant « tous ensemble ! ». Il s’agit de faire oublier les leçons du CPE, de la lutte anti-aéroport ou des mouvements antinucléaires : ceux qui nous gouvernent ne lâchent rien sans qu’on leur mette la pression, pour de bon. Il leur faut absolument rendre invisible que ce que la plupart des opposant-e-s à la loi travail trouvent réellement violent, ce ne sont pas les dégâts infligés pendant le mouvement aux banques et autres institutions qui organisent la misère et pourrissent la planète, mais bien l’arrogance des Macron et des paradis fiscaux à Panama, les suicides en série d’employés pressurisés et les yeux crevés par les Flash-Ball, les humiliations subies pour se payer une vie et les rues réservées à la consommation.

« Nous sommes présent-e-s parce que cette loi et le monde hostile qu’elle construit nous concernent » 

Mais les fictions sur les obscurs « casseurs » ont leurs limites. Malgré leur relais aveugle et journalier dans certains médias et les éditos de combats des grands quotidiens pour le retour à l’ordre, les rues ne désemplissent pas. À cette fable éculée, M. Hollande en a ajouté une de circonstance, le 17 mai au matin, sur Europe 1, en laissant entendre que tout ce qui ne conteste pas de la bonne manière et dans les clous serait en réalité l’œuvre « d’un mouvement qui vient des zadistes et qui quelques fois peut comporter des personnes qui sont étrangères ».

Passons ici sur la rhétorique, là aussi classique mais abjecte, des « étrangers » au territoire français venus perturber l’ordre du pays, puisqu’il n’est pas possible pour le président d’assumer que sa propre population le fasse. Par contre, si l’on prend au mot les révélations de M. Hollande sur ce « mouvement qui vient des zadistes », il faut en conclure, au vu de ce qui se vit dans la rue, qu’une partie notable et agissante de la jeunesse mais aussi des salariés et précaires dans de nombreuses villes du pays serait devenue « zadiste ». Est-ce à dire que, pour ce président à bout de souffle, sans doute marqué pendant son quinquennat par la détermination du mouvement anti-aéroport, le terme de « zadiste » soit devenu progressivement un synonyme générique de « contestataire » ?

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Manifesation en faveur de la zad de Notre-Dame-des-Landes, à Paris, en décembre 2015.

En réalité, le président espère sans doute faire ici d’une pierre deux coups. D’une part resserrer artificiellement le spectre de ce qui lui fait face en construisant une figure identifiable de l’ennemi intérieur, figure qui apparaisse comme une espèce insolite et sauvage séparée du reste des manifestants. D’autre part, relancer la campagne de stigmatisation des dits « zadistes » en vue de sa consultation, nouvel enfumage censé légitimer une fois encore la destruction de 2.000 ha de bocage, et une nouvelle grande opération policière César 2 en vue de la construction de l’« Aéroport du Grand-Ouest ».

Trêve de révélations, depuis la zad de Notre-Dame-des-Landes, nous ne nous cachons pas de participer avec enthousiasme et de diverses manières à la mobilisation contre la loi travail : cantines et galettes sur les places et à la fac, échanges avec les étudiant-e-s, lycéen-ne-s et syndiqué-e-s, présence dans les manifs, sur les Nuits debout, blocages et piquets de grèves. Nous sommes présent-e-s parce que cette loi et le monde hostile qu’elle construit nous concernent. Nous sommes dans la rue parce qu’il doit absolument exister des solidarités entre les différents mouvements qui cherchent à combattre la marchandisation des territoires, de nos vies ainsi qu’à se donner des espaces pour expérimenter d’autres possibles.

Ce fil historique insolent, qui nous relie d’une génération à l’autre, nous le revendiquons fièrement 

Pourtant, il est bien clair, pour quiconque observe les manifestations avec des yeux encore un tant soit peu ouverts, que celles et ceux qui restent dans les rues un peu partout en France depuis des mois et continuent à refuser radicalement le passage en force de la loi travail ne sortent pas en masse des broussailles de la zad. Il est assez évident aussi qu’ils n’ont pas vraiment besoin des pouvoirs magiques ou de l’autorité des dits « zadistes » pour continuer avec le plus grand courage à contester.

Pour apporter de l’eau au moulin du complot zadiste, de savants analystes ont aussi cru bon de remarquer que les villes où la contestation actuelle était apparemment la plus intense étaient Rennes et Nantes et que — comme par hasard — la zad se situait entre ces deux villes. Pour retourner l’affirmation et élargir la focale, nous leur répondrons que, si la zad vit et que le mouvement anti-aéroport rayonne, c’est bien parce qu’existe dans cette région une tradition de luttes : celle qui a successivement permis d’empêcher la construction de plusieurs centrales nucléaires, celle de la Commune de Nantes en 1968, celles des paysans-travailleurs dans les années 1970, de la force débordante des grèves et manifestations de 1995 à Nantes ou du mouvement anti-CPE à Rennes en 2006 et de tant d’autres combats porteurs d’espoir.

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Manifestation de soutien à Notre-Dame-des-Landes, le 27 février, en Loire-Atlantique.

Les quelques victoires obtenues dans ces luttes — le retrait des lois et projets, les liens de solidarité et les mises en partage, les vies plus belles et libertés nouvelles — ne l’ont jamais été sans heurts. Il n’a pas fallu attendre la zad pour que les habitant-e-s de Plogoff protègent leur bourgade avec des barricades et des lance-pierres, pour que la place du Parlement de Rennes soit le théâtre d’intenses combats avec les forces de l’ordre ou pour que des paysan-ne-s occupent en force des terrains de gros propriétaires et bloquent les routes de la région.

Ce fil historique insolent, qui nous relie d’une génération à l’autre, nous le revendiquons fièrement et nous nous en sentons pleinement partie prenante. Nous espérons qu’il anime encore longtemps les rues et campagnes alentour et soit contagieux. Ce que nous pouvons continuer à transmettre de ce vent d’Ouest depuis la zad, et qui est proprement insupportable aux gouvernants, c’est d’abord l’idée qu’il soit possible de leur tenir tête. Ce que nous avons appris aussi, c’est qu’un mouvement ne peut s’envisager comme victorieux qu’à partir du moment où il accepte diverses formes de résistance et prend le plus grand soin à les faire se tenir ensemble — sans céder aux appels constants du pouvoir à rejeter certaines de ses composantes ni à ses tentatives de s’assurer la docilité des autres.


« NOUS QUI VIVONS, CULTIVONS, HABITONS SUR LA ZAD ET TENTONS DE LA PROTÉGER »

Le 17 avril au matin, au diapason avec les attaques de M. Hollande, les proaéroports ont encollé à Nantes quelques devantures de banques ébréchées avec des affiches reposant sur l’équation simple « casseurs = zadistes = dehors = oui à l’aéroport ». Finalement, rien de nouveau sous le soleil : les « zadistes » ont le dos large. Nous qui vivons, cultivons, habitons sur la zad et tentons de la protéger avons l’habitude d’être montré-e-s du doigt. Il semble que nous gênions à tel point le gouvernement et les porte-voix des patrons locaux que ceux-ci mettent toute leur énergie à nous désigner aussi souvent qu’ils le peuvent comme des « ultraviolents », des « terroristes », nous comparent à « Daesh » et à tout ce à quoi leur cerveau malade peut penser de plus effrayant pour qui croit en leurs boniments. Nous nous doutons bien que ces procédés vont s’amplifier alors qu’ils entrent en campagne électorale pour justifier leur projet. Nous nous attendons au cours des prochaines semaines à être l’objet de « révélations » scandaleuses tombées du ciel et autres faits divers montés en épingle pour formater l’« opinion ». Nous invitons tout un chacun dans ce contexte à rester lucide sur le sens de ces opérations de communication.

Nous continuerons à construire un avenir sans aéroport et à nous libérer de l’économie.
Que la zad fleurisse !

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Lors de la manifestation de soutien à Notre-Dame-des-Landes, le 27 février, en Loire-Atlantique.



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Lire aussi : Le terreau fertile où s’enracine la lutte de Notre-Dame-des-Landes

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos : © Isabelle Rimbert/Reporterre
. chapô : Lors de la manifestation de soutien à Notre-Dame-des-Landes, le 27 février, en Loire-Atlantique.

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