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Incendie de l’usine Lubrizol à Rouen : le point sur la situation

Durée de lecture : 6 minutes

1er octobre 2019 / Garance Diaconu (Reporterre)

Cinq jours après l’incendie de l’usine Seveso, le manque de transparence est toujours patent. Quels sont les dangers pour les populations et les conséquences pour les agriculteurs ? Comment est mesurée la pollution de l’air ? Reporterre a cherché des réponses.

Dans la nuit du mercredi 25 au jeudi 26 septembre, vers trois heures du matin, de fortes explosions ont été entendues à Rouen. Elles provenaient de l’usine Lubrizol, qui avait pris feu. Dans cette usine chimique sont produits des additifs pour des lubrifiants industriels, des huiles de moteur ou des gels pour peinture. Située dans la zone industrielle rouennaise, elle n’est séparée que par une rue des habitations les plus proches.

Quel est le niveau de dangerosité de l’usine Lubrizol ?

Le site Lubrizol de Rouen est classé « Seveso seuil haut ». Cette désignation correspond à un classement des installations industrielles selon leurs dangers potentiels. « Seuil haut » signifie le plus haut danger, exliqué ici par la présence de différents produits très toxiques pour les organismes aquatiques.

Le dernier Plan de prévention des risques technologiques (PPRT) de l’usine Lubrizol date de 2014. Il détaille les différents risques liés à l’activité de l’usine, et en particulier dans l’atelier C2, où sont mélangées les substances nécessaires à la production des additifs. Les risques sont thermiques et toxiques, en cas de fumée émise suite à un incendie. Depuis cinq ans, aucune autre étude de danger n’a été réalisée à Lubrizol Rouen.

L’usine Lubrizol en flammes jeudi 26 septembre au matin.

Malgré le classement Seveso et la connaissances des risques liés aux produits circulant dans l’usine, la préfecture a autorisé en janvier 2019 l’augmentation des quantités de substances dangereuses utilisées à Lubrizol. Cette décision n’a été soumise à aucune évaluation environnementale. Fabienne Buccio, alors préfète de Seine-Maritime, estimait que ce n’était pas nécessaire.

Quelles sont les conséquences de l’accident pour les agriculteurs et les agricultrices ?

Depuis dimanche 29 septembre, des restrictions sanitaires ont été mises en place dans 112 communes proches de Rouen. Bêtes et récoltes sont mises à l’abri jusqu’à ce que des analyses toxicologiques soient réalisées, et la commercialisation des produits est gelée. Les analyses toxicologiques seraient à la charge des agriculteurs. « Le problème, c’est qu’on ne sait pas quelle molécule on doit chercher. Si on les cherche toutes, ça va coûter très cher », s’inquiète Jean-Claude Malo, membre de la Confédération paysanne, « Dans la région, il y a beaucoup d’agriculteurs déjà en difficulté. Il n’est pas sûr que les banques acceptent de leur prêter de l’argent pour faire les analyses. »

Les informations quant aux procédures à venir sont transmises au compte-gouttes. « C’est une situation inédite, on doit gérer au jour le jour. En plus du confinement des produits, il y aussi le problème des fortes pluies qui sont tombées le jour de l’incendie. Pour le moment rien n’a été mis en place pour le traitement de la suie dans les sols », dit Jean-Claude Malo. Selon lui, la zone de restriction pourrait s’allonger vers le nord de la France.

Comment est mesurée la pollution de l’air ?

« Les analyses de l’air prélevé par les pompiers font état d’un niveau habituel de la qualité de l’air sur le plan sanitaire, à l’exception de la mesure effectuée sur le site de Lubrizol pour ce qui concerne le benzène (substance cancérigène, NDLR) », assure Damien Adam, député LREM de Seine-Maritime. Le lundi 30 septembre, il a posté sur sa page Facebook un récapitulatif de la situation.

L’usine Lubrizol jeudi 26 septembre.

Les dispositifs de surveillances de la qualité de l’air sont gérés par Atmo Normandie. L’association, agréée par le ministère en charge de l’environnement, actualise régulièrement ses mesures.
Lundi 30 septembre, la qualité de l’air était estimée à 4, équivalant à un bon niveau de l’air. Mais l’indice Atmo n’est pas en mesure à lui seul d’évaluer la toxicité de l’air : « Le calcul de cet indice donne une représentation synthétique de la qualité de l’air à l’échelle d’une agglomération et rend compte de la pollution quotidienne (trafic routier, chauffage, activités industrielles etc.). Son mode de calcul ne prend en compte ni les odeurs, ni les polluants atypiques émis lors d’accidents comme l’incendie de Lubrizol à Rouen », explique Atmo Normandie dans un communiqué.

Afin de pallier ce manque de données, l’association est chargée de réaliser des prélèvements. Du fait d’un manque de matériel adéquat pour les analyser, ils ont été envoyés à des laboratoires privés. « La difficulté actuelle est qu’on ne peut que supputer les analyses à réaliser. Je ne suis même pas sûr que les informations sur les produits présents dans l’usine aient été communiquées à Atmo », déplore Claude Barbay, présent au conseil d’administration d’Atmo.

Quels dispositifs sont mis en place pour la pollution de l’eau ?

La situation maritime de Rouen est particulière. Située dans un estuaire, la ville ressent la marée deux fois par jour. En cas de pollution, celle-ci monte et descend au gré des flux et reflux. Pour le moment, seuls des barrages anti-pollution ont été installés sur la Seine. Mais faute de connaître pour l’instant le résultat des analyses, il n’est pas possible de dire si des produits toxiques pour les organismes aquatiques ont été déversés dans le fleuve.

« Dès que j’ai su ce qui se passait, j’ai envoyé un message à la préfecture pour leur dire que j’espérais que toutes les dispositions étaient prises pour gérer la pollution de l’eau », précise Claude Barbay. Aucune réponse, ni accusé de réception ne lui a été adressé. « La commission de suivi du site n’est pas du tout tenue au courant par la préfecture », ajoute-t-il.

Qu’est-il reproché aux autorités ?

« Pour faire face à l’inquiétude légitime des populations, il n’y a qu’une solution : le sérieux et la transparence complète et totale », a déclaré le Premier ministre Édouard Philippe dimanche 29 septembre. Depuis l’incendie, des pompiers et policiers, en intervention sur le site, ont signalé se sentir mal. De quoi renforcer l’inquiétude prégnante liée à l’absence d’information concernant les produits présents sur le site. Lundi 30 septembre à 19 h 30, la liste complète n’avait pas encore été dévoilée. Pour en savoir plus, Reporterre a contacté l’Agence régionale de santé (ARS), qui l’a renvoyé vers la préfecture. Cette dernière a commencé par renvoyer la balle à l’ARS, avant de proposer de répondre aux questions par mail ce mardi matin.

Les ministres de la Santé, Agnès Buzyn, et de la Transition écologique, Élisabeth Borne, ainsi que le préfet de Seine-Maritime, Pierre-André Durand, le 27 septembre, à Rouen.

Ce manque de transparence est vivement critiqué par les associations et syndicats. Tous exigent que soient dévoilés le nom des gaz partis dans l’atmosphère ainsi que leur dangerosité pour la population. Ce mardi, à 18 h, aura lieu une manifestation demandant « la vérité sur l’incendie » devant le palais de justice de Rouen.


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Source : Garance Diaconu pour Reporterre

Photos :
. chapô : la cathédrale de Rouen, jeudi 26 septembre. @massinfabien sur Twitter
. ministres : @Elisabeth_Borne sur Twitter
. vue aérienne : Service départemental d’incendie et de secours de Seine-Maritime via France 3 Normandie sur YouTube
. matin : @thierrychion sur Twitter

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