Installation agricole : les néo-paysans ne sont pas bienvenus

10 janvier 2017 / Perrette



Perrette a longtemps mûri son projet d’installation agricole dans le sud-ouest de la France. Enthousiaste et motivée, elle s’est présentée au guichet du « point accueil installation transmission » pour… en repartir bredouille et espoirs douchés. Elle raconte son expérience dans cette tribune.

  • Dordogne, témoignage

C’est en Italie, dans les montagnes traversées d’écharpes de brume, que l’idée me vint. Nous étions alors volontaires par le biais du Wwoof [1] dans une ferme caprine dissidente, accrochée à un versant du massif du Pratomagno, dans un village de quelques dizaines d’âmes. Le séjour se révélait assez rude, entre lever à l’aube, lavage des seaux à l’eau des torrents, et gardiennage du troupeau sur les terrasses reconquises par les broussailles. Nous faisions de piètres chevriers, peinant sur les pentes abruptes derrière des bêtes possédées par la malice et un chien de troupeau libéré de ses devoirs habituels par notre baragouin incompréhensible. Nos hôtes évoluaient dans cet univers avec une énergie opiniâtre, en dépit de leur jeune âge, affrontant le froid et la boue comme l’absence d’argent et de terres. Leur détermination à agir ici et maintenant me renvoyait à mes propres chimères : depuis plusieurs années déjà, j’hésitais aux portes du monde agricole, cherchant la bonne entrée, la bonne clé. Alors, lorsque la panse de nos ouailles nous laissait quelque répit et que nous nous écroulions, épuisés, je rêvais un peu à l’avenir. C’est ainsi qu’apparut, avec la clarté brutale d’une ampoule électrique, l’idée, celle par laquelle allaient prendre vie des désirs inanimés, et qui les rassemblerait en un grand dessein universel : planter des fruits rouges !

Sept mois et quelques aventures agricoles plus tard, retour à la réalité. Celle-ci s’incarne aujourd’hui sous les traits austères de la dame du Point accueil installation transmission (PAIT) de mon département. C’est une sorte de cerbère auquel il faut montrer patte blanche pour pénétrer dans le royaume de l’installation agricole. En principe, le PAIT, service financé par l’État et attribué après appel à projets, est un lieu ouvert à toutes les personnes souhaitant se renseigner sur la création d’une exploitation, les démarches administratives, les aides… Dans les faits, après avoir obtenu un rendez-vous avec des délais dignes d’un cardiologue, je me suis retrouvée à poireauter dans le hall grandiose de la Chambre d’agriculture qui, ici comme ailleurs, remporte année après année l’appel à projets.

Une spécialité en canard gras 

Avant toute chose, remplir une fiche. Nom, prénom, date de naissance, diplômes, emplois, profession des parents. Une grande question se pose : suis-je hors cadre familial ? Cette dénomination d’apparence psychiatrique regroupe les personnes s’installant comme agriculteurs sans avoir de lien familial avec la profession. Nous avons grandi à la campagne parmi les bêtes et les plantes, mon père a travaillé comme technicien agricole dans des associations. Un moment d’hésitation, la case est cochée : hors cadre.

Notre cas s’aggrave sans doute lorsque ma sœur, qui m’accompagne sur le chemin de l’installation agricole, évoque son master en sciences du langage. Ayant l’honneur d’être licenciée en agriculture biologique, j’ai pour ma part déjà mentionné ce titre, espérant amadouer notre interlocutrice. Mais son verdict est sans appel : ni l’une ni l’autre, nous ne pourrons prétendre à la DJA (la dotation jeunes agriculteurs). Une douche froide sur nos espoirs. Car la DJA, c’est une subvention substantielle : huit mille à trente mille euros, selon les projets. Et si les conditions d’attribution sont nombreuses, nous ne pensions pas en être si éloignées : nous avons moins de quarante ans ; nous disposons de terres au-delà de la surface minimale d’assujettissement, nous envisageons un temps de travail sur nos exploitations de plus de 1.200 heures par an, ainsi que des revenus supérieurs à 800 Smic horaires par an. Quant au PPP (le plan de professionnalisation personnalisé, qui comprend des formations et des stages censés compléter le profil du candidat à l’installation) et au PE (le plan d’entreprise, une étude économique sur cinq ans destinée à prouver la rentabilité du projet d’exploitation), tout cela se construit, non ?

Reste la question des diplômes, la « justification de notre capacité agricole ». J’insiste quant à ma licence, délivrée par une école d’ingénieurs agricoles. La gardienne du temple me tend la liste des diplômes tamponnés : d’agriculture bio, point — mais des licences en agriculture raisonnée ouvrent la porte à la DJA. L’agriculture raisonnée, c’est ce pseudo-label pondu par le Forum pour une agriculture raisonnée respectueuse de l’environnement (Farre), une association où l’on retrouve des entreprises et organismes engagés dans la protection de la nature tels que Monsanto, Dupont de Nemours ou Syngenta. L’« ambition bio » chère au ministère de l’Agriculture est demeurée aux portes du royaume de l’installation.


Nous n’aurons donc parlé ni de nos aspirations ni du contenu de nos projets : seulement de sous et de papiers 

L’obstination finit par produire ses effets et la conseillère admet qu’il existe tout de même la possibilité d’obtenir un diplôme du niveau requis. Elle nous conseille donc le brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole local, dont elle nous remet une feuille de présentation : rien sur l’agriculture biologique, une spécialité en canard gras. C’est tout à fait en phase avec nos projets…

Comme la DJA paraît, tout bien considéré, assez compliquée à obtenir dans notre cas, l’alternative nous est présentée : les prêts. Il y a le prêt d’honneur, un emprunt bancaire à 0 % de 5.000 à 20.000 euros, obligatoirement adossé à un autre emprunt au taux indéterminé ; et les prêts bonifiés, jusqu’à 200.000 euros. Je m’efforce de ne rien laisser paraître de mon malaise face à ces sommes invraisemblables. Nous en avons déjà discuté, avec ma sœur et compagne de route : nous refusons les prêts bancaires, de crainte de nous trouver aspirées dans l’engrenage infernal que subissent tant d’agriculteurs. La moyenne des fermes françaises présente un taux d’endettement de 43 % [2], c’est-à-dire que la moitié de leur capital appartient en réalité aux banques. Reproduire le même schéma, avec son lot de soucis et d’humiliations, ne nous tente vraiment pas, d’autant que nos besoins sont suffisamment limités pour pouvoir recourir à d’autres moyens de financement. C’est pourtant tout ce que le PAIT a à nous proposer.

L’entretien est terminé. Nous avions apporté des documents de présentation de nos projets, dont un budget prévisionnel de quinze pages auquel notre interlocutrice n’a pas jeté un œil ; nous émettons le souhait de les laisser, en gage de notre sérieux. Refus : « Si c’est vous qui les avez produits, ils n’ont aucune valeur. »

Nous n’aurons donc parlé ni de nos aspirations ni du contenu de nos projets : seulement de sous et de papiers. C’est peut-être ça, l’agriculture, aujourd’hui. Je croyais naïvement qu’il s’agissait d’élever des animaux et de faire pousser des plantes ; j’y voyais — suivant les dires de la plaquette du PAIT« un métier complet et passionnant qui demande une grande polyvalence ». Me serais-je trompée ? Après cette rencontre avec le personnel dédié à mon « accompagnement » sur le chemin de l’installation, j’ai ressenti un découragement passager. J’ai eu des doutes. Je me demandais si les autorités allaient me laisser créer une ferme qui ne soit ni énorme, ni spécialisée, ni endettée. Mais j’ai continué à planter fraisiers et framboisiers, à désherber, pailler, cueillir, arroser ; j’ai semé des plantes aromatiques, commencé à traire des chèvres et eu plein d’idées. Et je maintiens cette réflexion profonde : l’agriculture, c’est ça, ce n’est pas remplir son dossier Telepac pour toucher les aides. Que la situation soit actuellement celle-ci ne doit pas nous laisser résignés. Alors, à vos fourches et à vos binettes !




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[1Worldwide Opportunities on Organic Farms est une association internationale de bénévoles travaillant dans des fermes en agriculture biologique.


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Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Perrette

Photos :
. fraisier : Wikipedia (H. Zell/CC BY-SA 3.0)
. framboisier : Wikimedia (Juhanson/CC BY-SA 3.0)

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