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PortraitPesticides

« J’étais prêt à mourir » : Michel, miraculé du cancer en lutte contre les pesticides

Michel Daviet a eu un lymphome de Burkitt, un cancer très agressif qu'il relie notamment aux pesticides.

Michel Daviet, ex-salarié d’un groupe semencier, a frôlé la mort : un cancer dû aux pesticides. Aujourd’hui, l’homme veut en finir avec les pesticides. « Qu’attendez-vous pour arrêter de nous empoisonner ? »

Chartres (Eure-et-Loire), reportage

Ces fragments lui reviennent comme des fantômes. L’odeur des couloirs aseptisés de l’hôpital de Chartres, s’étirant comme des veines blafardes sous une peau de néon. Et ces cris, que dix années n’ont pu effacer de sa mémoire. « Je hurlais. Jamais je n’avais ressenti une telle douleur », murmure Michel Daviet. Ses pupilles sondent son café bientôt froid, à la poursuite de ces ombres qu’il n’osait jusqu’ici réveiller. « Le diagnostic est tombé une poignée d’heures plus tard : lymphome de Burkitt. » Un cancer considéré, à ce jour, comme le plus agressif de tous.

Les ruelles du chef-lieu d’Eure-et-Loire sont orphelines de passants en cette matinée d’août. À la terrasse du Marigny, seuls séjournent un vieillard plongé dans son journal et… deux tables plus loin, Michel Daviet. Il y a tout juste une décennie, cet homme, aujourd’hui âgé de 57 ans, frôlait la mort. « Une tumeur grande comme une orange s’était logée entre mes organes, dit-il. Elle avait déjà grignoté mon foie, mon pancréas et mon estomac. » Une excroissance silencieuse due aux contacts quotidiens avec les pesticides, aujourd’hui officiellement reconnue comme une maladie professionnelle.

Trente-quatre années durant, le technicien agricole a travaillé pour un même groupe semencier du territoire. Sa tâche principale : cultiver des semis — de maïs, de blé et de tournesol — et participer à l’évolution génétique de ces spécimens. « Un métier passionnant », à ceci prêt qu’il fallait, pour ce faire, manipuler des sachets de semences enrobées de résidus toxiques de toute sorte. Pesticides, fongicides, corvicides, antilimaces… « Et bien sûr, du glyphosate, énumère l’ex-employé. J’avais le nez dedans toute la journée. Alors forcément, j’en inhalais les poussières. »

S’il avait des protections ? Un rictus suffit à deviner la réponse. Ni gants, ni masque. « Personne ne s’imaginait — ou ne voulait s’imaginer — le risque que l’on encourrait. » Du temps de son BTS, l’enfant de la Vienne l’a pourtant bûchée, la « bible » des classifications de ces produits. « Que voulez-vous, bien des descendants d’agriculteurs peinent encore à saisir la dangerosité de ces conneries. »

Benjamin d’une fratrie de six, Michel a grandi dans une ferme entre Poitiers et Limoges. Son père élevait des Berrichons du Cher et des Suffolk, brebis anglaises aux pattes noires. À défaut de rouler en mobylette comme ses frères aînés, lui enfourchait son vélo pour avaler les 2 km le séparant du bourg. Et hors de question de crever un pneu le dimanche. Ici, aucun ramassage scolaire à l’horizon. « Le cinéma et les booms… Je n’ai découvert ça qu’une fois le bac en poche. »

Une boîte de paracétamol

Du vieil ampli du Marigny s’échappe la voix de Jean-Jacques Goldman. Michel extirpe d’une chemisette cartonnée quelques feuilles A4, badigeonnées d’un historique médical débutant à l’aube de l’année 2015.

« Deux dents m’assaillaient de douleurs et les antibiotiques n’y changeaient rien. » Incrédule, sa dentiste les lui arracha. S’en est suivi la perte d’appétit — jusqu’à afficher 15 kg de moins sur la balance — et la prescription par un médecin traitant paresseux d’une boîte de paracétamol, que le patient jeta aux ordures à peine franchi son paillasson.

Michel Daviet avec son historique médical débutant à l’aube de l’année 2015. © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Ce mal insidieux a continué à ronger son corps — devenu verdâtre — jusqu’à le rendre incapable de marcher, dormir et parler. Christine [*], sa compagne, le transporta aux urgences et supplia les praticiens d’intervenir. Agacée par les hurlements de la victime à l’introduction d’une sonde dans son tube digestif, la gastro-entérologue demanda aux aides-soignantes de tenir « ce monsieur beaucoup trop douillet ». Jusqu’à tout stopper, et brutalement changer de ton : « Rentrez immédiatement chez vous faire vos valises. Nous devons vous hospitaliser sans tarder. »

« J’étais à deux doigts de quitter cet hôpital par la petite porte »

De ces heures, Michel n’en conserve que « d’affreuses bribes ». La piqûre de morphine, et l’effroi de sa belle-tante à l’annonce d’une chimiothérapie express : « Vous allez le tuer. Regardez comme il est faible. » Déjà dans la moelle épinière, le lymphome menaçait de pénétrer le cerveau. « Je n’ai plus le choix », rétorqua le docteur.

Lentement, l’homme s’affaisse dans son fauteuil, comme une marée quittant la baie. Un grain de sable dans la gorge, sa voix tremble : « J’étais à deux doigts de quitter cet hôpital par la petite porte. » Par miracle, le traitement médicamenteux a stoppé les cellules cancéreuses, et son corps avec. Les reins à l’arrêt, Michel a été transféré au service de réanimation. « Les médecins ont appelé Christine à son boulot pour lui dire de venir dès que possible, craignant que je ne passe pas la nuit. Elle s’est effondrée par terre. »

Goût d’inachevé

La veille ou l’avant-veille — les jours se mêlent et se confondent dans son esprit —, Michel avait décliné la séance de rasage proposée par une aide-soignante. « Je savais que j’allais mourir. J’étais prêt. » Des années auparavant, son père avait été emporté par un cancer du pancréas. Son fils lui avait promis de l’emmener en Algérie, sur les traces d’une guerre à laquelle l’ancien avait eu le malheur d’être mobilisé. « On n’a pas pris le temps… Et puis, il est parti. »

Sa tante et son grand-père paysan ont eux aussi succombé à la maladie. Et l’hécatombe se poursuit chez les Daviet. En octobre 2024, Patrick, l’un des frères de Michel, est mort d’un cancer des voies biliaires. Quatre mois plus tard, en février, c’était au tour de Claude, un autre frangin, de décéder d’un cancer de l’estomac. Le benjamin de la fratrie n’a pas pu lui dire adieu à l’hôpital. Un regret qui le consume encore.

Michel Daviet : «  Mon corps a trop subi pour une vie.  » © Emmanuel Clévenot / Reporterre

Parfois, ce sentiment que tout peut s’interrompre avant d’être accompli effraie Michel. Le petit qu’il était autrefois rêvait de voyages et d’éléphants. « Je dévorais les documentaires diffusés à la télévision, en m’imaginant devenir agent d’un parc national au Kenya. J’irai un jour. » Il le sait, et le dit : « Je ne dois pas tarder. Je suis un miraculé du lymphome de Burkitt, mais si une autre pathologie m’est diagnostiquée demain, ce sera la dernière. Mon corps a trop subi pour une vie. »

« Ni de droite, ni de gauche »

Depuis le 14 février et son licenciement au cœur d’un plan social, les albums de Gilbert Bécaud et des rockeurs bretons Soldat Louis côtoient les murs de la maisonnette que le couple s’est offerte avec ses économies. Loin du chahut incessant de la ville, mais encerclée de champs dopés aux pesticides. Un détail transformé peu à peu en obsession dévorante. Et tant pis si son militantisme naissant dérange les agriculteurs du coin : « À vrai dire, s’ils décident de déverser leur fumier devant mon portail, ça m’aidera à entretenir mon potager. »

Jusqu’ici, Michel se disait « ni de gauche, ni de droite ». Il le dit encore, mais ajuste : « Les centristes me déçoivent. Les médecins projettent une épidémie de cancers affectant les enfants. Le lien avec les pesticides est désormais avéré scientifiquement. Bon sang, qu’attendez-vous pour arrêter de nous empoisonner ? » Quant aux députés de droite et d’extrême droite mentant éhontément et crachant au visage des victimes pour mieux protéger les lobbies de l’agrobusiness, « eux sont des vieux cons… pour rester poli ».

Son acolyte du moment l’a rejoint à table. « Son CV est bien plus étoffé qu’il ne veut le faire croire », le taquine Michel. Paysan à la chevelure blanche coiffée d’un chouchou, Jean-Marie a été l’un des premiers Faucheurs volontaires d’OGM et « compagnon de route de José Bové ». Les chemins des deux comparses se sont croisés dans un collectif de victimes des pesticides. « J’ai une maladie de naissance, affectant mes globules, précise l’invité. Il faut dire que mon père, et son père avant lui, utilisaient des saletés dans leurs champs. »

Cinq fois, le duo a sauté dans le train pour camper devant l’Assemblée nationale et crier sa colère dans les rues de Paris, notamment contre la loi Duplomb aux côtés de Fleur Breteau, du collectif Cancer Colère.

Vie brisée

Prochaine étape : « L’Odyssée ». Un tour de l’Europe à vélo pour politiser la question du cancer. Michel est déjà prêt à boucler son sac à dos… au grand dam de Christine. « Elle n’aime pas que j’en parle. Ça réveille en elle des traumatismes. » Seul dans son lit d’hôpital, face aux diagnostics alarmants du corps médical, c’est ce visage qu’il voyait en fermant les yeux. « Elle m’a donné une force indescriptible. »

Son café est définitivement froid. Dans une ultime confession, Michel conte le jour où il a demandé la main de Christine. « Je n’en avais jamais vraiment eu envie. Elle non plus. » Seulement, cela sonnait comme la fin d’un chapitre épuisant, et le début d’un plus heureux.

Il s’interrompt un instant. Le corps affaibli par la chimiothérapie et les injections dans la moelle épinière, l’ancien technicien agricole semble porter la fatigue d’un homme bien plus âgé qu’il ne l’est vraiment. Chaque soir, à peine la nuit tombée, les bras de Morphée l’emportent : « Ma femme dit avoir l’impression d’être à la maison de retraite, dit-il, les yeux embués. Elle n’a plus la vie dont elle rêvait… et moi non plus d’ailleurs. »

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