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Habitat et urbanisme

« C’est un cauchemar » : la suspension de MaPrimeRénov’ paralyse de nombreux chantiers

En 2025, 80 % des aides distribuées via MaPrimeRénov' étaient destinées aux ménages modestes et très modestes.

Suspendu à partir du 1er juillet, le dispositif MaPrimeRénov’ bénéficie avant tout aux plus modestes. L’arrêt brutal décidé par le gouvernement précipite dans la précarité de nombreux ménages qui comptaient sur ces aides.

« J’étais en voiture. Je me suis arrêtée pour mieux entendre la radio. J’étais sidérée : si je n’avais pas les aides MaPrimeRénov’, impossible d’aller au bout de mon projet immobilier. » Quand elle a appris la suspension du dispositif d’aide à la rénovation énergétique du 1er juillet au 15 septembre, Mélanie, arboricultrice bio dans le Maine-et-Loire et mère de trois enfants, a vu tout son montage financier chavirer. Avec son conjoint Jérémy, ils venaient de signer un compromis pour l’achat d’une grande maison à rénover, avec l’objectif d’en louer une partie à l’année.

En raison de leurs revenus modestes, ils étaient éligibles à la prise en charge à 90 % des 70 000 euros de travaux de rénovation énergétique d’ampleur et de changement de chauffage de leur futur logement. Si MaPrimeRénov’ ne rouvre pas à la date prévue ou si les règles changent, Mélanie craint que la banque recule et leur refuse leur prêt. « La maison était inhabitée depuis plusieurs années et n’avait même pas de diagnostic de performance énergétique [DPE]. Si on ne peut pas la rénover, impossible de la louer. Or, la location était censée financer une partie du projet. »

Lire aussi : Le naufrage de MaPrimeRenov’, révélateur de l’impasse des politiques néolibérales

Comme Mélanie et Jérémy, de nombreux ménages aux revenus modestes ont vécu l’annonce de la suspension de MaPrimeRénov’ pour les travaux individuels — les copropriétés ne sont pas concernées — comme une catastrophe. Ce sont eux qui, le plus souvent, vivent dans des logements mal isolés et subissent la double peine de températures glaciales et de factures énergétiques démentielles.

80 % des aides pour les ménages modestes

D’après l’Ademe, en 2024, 75 % des Français ont déclaré avoir restreint le chauffage chez eux pour des raisons financières, 30 % ont souffert du froid chez eux et un million de ménages ont subi une intervention de leur fournisseur d’énergie à la suite d’impayés. Au 1er janvier 2024, 4,2 millions de logements étaient classés « passoires énergétiques » (étiquettes F et G du DPE), soit 13,9 % du parc.

Les conséquences de la suspension de MaPrimeRénov’ sur les personnes les plus précaires sont d’autant plus importantes que le dispositif s’était récemment recentré sur ces ménages. « Il y a quelques années, les aides à la rénovation énergétique étaient surtout utilisées par des ménages intermédiaires à aisés, par le biais du crédit d’impôt, explique Isabelle Gasquet, responsable de projets efficacité énergétique au sein du réseau Cler. MaPrimeRénov’ a été une évolution très positive en termes de ciblage et a réussi son pari : en 2024, près de 70 % des aides ont été versées à des ménages modestes et très modestes. Au premier trimestre 2025, c’est même monté à 80 % ! »

D’où les effets immédiats et dévastateurs de cette suspension pour des personnes qui n’ont pas les moyens de financer leurs travaux autrement. Pour Didier et Leila, cultivateurs de pleurotes et shiitakés bio, cela signifie un deuxième hiver dans le camping-car.

« Je m’attends à des embouteillages au moment du redémarrage en septembre »

Le couple a acquis en octobre 2024 une maison près de Martel, dans le Lot, « un ancien squat en très mauvais état, mais dans un endroit qui nous plaisait beaucoup, avec la Dordogne juste à côté et un hectare de terrain pour planter des légumes », explique l’ancien charpentier. Le montant du chantier d’isolation, 70 000 euros, devait être pris en charge à 80 % par MaPrimeRénov’.

« Notre dossier était constitué, il devait passer en commission. Je ne sais pas si ça va être possible avant le 1er juillet, s’inquiète Didier, alors que le ministère du Logement avait promis que les dossiers déposées avant la fermeture seraient instruits et payés dans les meilleurs délais, avant d’avancer cette suspension des nouveaux dépôts au 23 juin. Si ça n’est pas le cas, je m’attends à des embouteillages au moment du redémarrage en septembre, sans parler du changement de règles du jeu », annoncé sans plus de précisions par la ministre chargée du Logement, Valérie Létard.

L’agriculteur veut rester philosophe, mais l’amertume pointe quand il évoque cette suspension gouvernementale. « On n’est pas les plus malheureux. Comme on vient du bâtiment et de l’agricole, on est habitués à être dehors. Mais quand je pense à d’autres que nous, un petit couple de vieux avec un chauffage défaillant qui se disait qu’il allait enfin pouvoir passer le prochain hiver au chaud, et qu’en fait non... »

Anne et Steph, mères d’un petit Camille âgé de 4 ans et demi et 940 euros de RSA par mois à elles deux, se demandent même si cette suspension ne va pas les obliger à vendre. Grâce à un héritage d’environ 75 000 euros, le couple a pu devenir propriétaire d’une maison à rénover dans les Cévennes gardoises en octobre 2024. Montant des travaux d’isolation et de chauffage : 50 000 euros, pris en charge à 80 % par MaPrimeRénov’.

« En essayant de sortir de la précarité, nous nous sommes mises au bord du surendettement »

Après plusieurs mois d’échanges, elles ont décroché un rendez-vous avec l’association accompagnatrice Soliha en juin pour finaliser leur dossier et lancer le chantier. « Et là, j’apprends que MaPrimeRénov’ est suspendue. C’est un cauchemar », raconte Anne. En effet, impossible d’attaquer la plomberie, l’électricité et la peinture, donc d’habiter la maison tant que l’isolation n’est pas faite.

« En attendant, nous sommes toujours locataires et cette maison, même vide, nous coûte 200 euros par mois, entre les actes notariés, l’assurance, la taxe foncière et les abonnements. Nous sommes en train de piocher chaque mois sur le peu de réserves que nous avions pour commencer les travaux et nous voyons ces dernières fondre plus rapidement qu’un glacier dans les Alpes. En essayant de sortir de la précarité, nous nous sommes mises au bord du surendettement », poursuit-elle.

Intérêt social et écologique

Financer les travaux autrement ? Anne ne peut pas travailler à cause de problèmes de santé et les bijoux que Steph vend sur les marchés ne rapportent que très peu pendant l’hiver. Vendre ? « Nous avons acheté la maison avec l’héritage de la mère de Steph, morte dans des circonstances tragiques à 60 ans. Même si on vendait, on ne récupérerait pas les 15 000 euros de frais de notaire. Ma compagne n’arrive pas à le digérer », confie Anne.

Certes, les personnes interviewées ne cachent pas la complexité des démarches et du dossier à constituer pour obtenir ces aides. Les délais sont souvent très longs. Malgré tout, 3,29 millions d’euros d’aides MaPrimeRénov’ ont été distribués en 2024, qui ont permis de financer 340 000 rénovations énergétiques. Parmi elles, 91 374 rénovations d’ampleur, qui permettent de gagner au moins deux classes énergétiques et excluent les chauffages fonctionnant majoritairement aux énergies fossiles.

« Ce dispositif avait un intérêt social, avec une amélioration du confort thermique et une réduction des factures, mais aussi écologique, car il permettait de réduire les émissions de gaz à effet de serre via la réduction de la consommation d’énergie, rappelle Isabelle Gasquet. C’est pourquoi nous demandons au gouvernement de s’engager à financer les projets en cours, et surtout à recalibrer le budget à la hauteur des besoins. » L’entourage de Valérie Létard a annoncé le 16 juin que la suspension ne concernerait que les rénovations globales et pas les « monogestes » isolés (chaudière, fenêtres), les chantiers les moins chers et les moins efficaces.

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