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JCDecaux veut censurer une association anti-publicitaire

21 novembre 2017 / Marie Astier (Reporterre)



La Ville de Paris voudrait implanter des écrans videos publicitaires dans les rues. Un gâchis écologique contre lequel proteste l’association Résistance à l’agression publicitaire (RAP). Mais le gestionnaire de ces écrans, JCDecaux, menace l’association d’un procès.

Plutôt que le tapis rouge, un tapis de pubs. Il a été déroulé lundi 20 novembre par une vingtaine de militants de l’association Résistance à l’agression publicitaire (RAP) devant l’Hôtel de ville de Paris. Ils protestaient contre une ambition de la majorité municipale : développer les espaces publicitaires numériques, c’est à dire remplacer les traditionnelles affiches par des écrans LCD projetant des vidéos.

Plus précisément, le Conseil municipal de Paris devrait voter ce mardi soir ou demain mercredi la procédure de révision du « Règlement local de publicité » (RLP), afin d’autoriser l’installation de tels écrans, pour l’instant interdits.

Action « Stop pub vidéo » des antipubs devant l’Hôtel de Ville, lundi 20 novembre, contre l’autorisation des écrans numériques dans l’espace public.

Les écrans créent une surcharge écologique et cognitive

« Ces panneaux seront plus efficients car il n’y aura plus besoin d’imprimer des affiches et de se déplacer pour les changer, explique à Reporterre le service presse de la ville de Paris. Le message pourra être modifié via un système central. Par ailleurs, ils permettront plus de réactivité – par exemple pour informer les Parisiens lors des pics de pollution ou d’une alerte terroriste – et ils permettent une interactivité. Enfin, ils consomment moins d’énergie et en consommeront de moins en moins grâce aux progrès technologiques. »

Une série d’arguments contestés par RAP. « Pour nous ces écrans sont le summum de l’agression publicitaire, dit Thomas Bourgenot, chargé de plaidoyer de l’association. Leurs conditions de production écologiques et sociales sont aussi dramatiques que celles des écrans plats ou des smartphones. Ils consomment aussi 6 à 14 fois plus d’énergie que les écrans classiques, selon qu’il y a une ou deux faces numériques. Par ailleurs, ils sont animés et lumineux, donc l’œil y est très réceptif. D’après les neurologues que nous avons pu consulter, notre œil repère en priorité ce qui est en mouvement. Ces écrans créent une surcharge cognitive. »

« Il faut libérer l’espace public de la publicité commerciale, a ajouté le président du groupe des élus écologistes de Paris, David Belliard, présent lors de l’action. Le règlement local de publicité avait interdit ces panneaux numériques en 2011, et maintenant on veut les ré-autoriser avec l’argument que c’est le progrès et qu’ils consomment moins. Nous voterons contre. »

Actuellement, la Somupi, une filiale de JCDecaux, gère les panneaux d’affichage des rues de Paris. « Le prestataire assure l’affichage municipal, et se rémunère sur la publicité », explique-t-on à l’Hôtel de ville.

RAP a pu se procurer et publier les documents fournis par la Somupi à la Ville. Ils indiquent ainsi que les panneaux actuels - ceux qui permettent de faire défiler les affiches sur deux faces - consomment de 748 à 948 kWh, chacun, par an. Un panneau numérique de même taille, permettant de diffuser des vidéos des deux côtés, consommera, lui, 12.565 kWh par an. Soit au moins 13 fois plus. Pourtant, les documents indiquent que la consommation totale d’énergie de la ville pour l’affichage devrait diminuer avec le passage aux écrans numériques... C’est un argument avancé par JCDecaux et la Mairie... qui oublient de préciser que la baisse de consommation d’énergie sera en fait dûe à la suppression d’un autre type de panneaux énergivores : les grands 8 m2.

Sur ce photomontage, la Mairie de Paris dévoilait en mars 2017 l’apparence des nouveaux panneaux publicitaires de la capitale.

JCDecaux invoque le « secret des affaires »

La divulgation de ces informations, et plus généralement des documents liés à la « procédure de concession de services » entre la ville de Paris et la Somupi n’ont pas du tout plu à cette dernière. Ainsi, la firme a envoyé à l’association RAP, le 13 novembre dernier, une lettre la mettant en demeure de « procéder au retrait de toutes les mentions » qui « évoquent » ou « reproduisent » « le contenu de l’offre remise par la société Somupi à la ville de Paris ».

« La publication de ces éléments procède d’une violation manifeste des dispositions afférentes aux procédures de mise en concurrence (…), d’un recel de violation de secret professionnel (…), et constitue plus généralement une atteinte à la confidentialité et au secret des affaires », écrit encore l’avocat de JCDecaux dans ce document.

Le RAP est ainsi sommé de retirer les documents publiés en ligne, le « n°1 mondial du mobilier urbain » se réservant le droit de poursuivre l’association si elle n’obtempère pas.

Une manœuvre assimilée à une procédure « bâillon » par l’association anti-pub. « À réception de la lettre, nous avons retiré le dossier contenant les documents complets, mais pas notre article ni les extraits des documents, réagit Thomas Bourgenot. Nous voulons laisser à disposition les preuves de notre argumentation car nous estimons qu’il s’agit d’une information d’utilité publique. »

L’association ne sait pas encore quelle sera la réaction de JCDecaux. « Nous risquons un jugement en référé. Si JCDecaux gagne, ce sont tous les journalistes et les associations faisant un travail d’information du public qui auraient une nouvelle difficulté. Cela signifierait que les histoires de gros sous sont plus importantes que l’information des citoyens », poursuit le chargé de plaidoyer.

Le service presse de JCDecaux assure de son côté à Reportrerre que ce courrier « avait pour unique objet de préserver la confidentialité de notre offre concernant les Mobiliers urbains d’information pour la Ville de Paris (…). La publication d’éléments de notre offre sur le site de l’association donne en effet accès à nos concurrents à des informations essentielles dans le cadre du futur marché. » La Mairie de Paris, elle, n’a pas souhaité commenter cet aspect de l’affaire.

JCDecaux pourrait perdre le marché de la pub à Paris

Reste à expliquer la raison de cette colère de JCDecaux… Qui serait peut-être à trouver du côté de ses déboires récents. En mars dernier, le Conseil de Paris avait voté une « concession de service » en faveur de la société Somupi pour la gestion des panneaux d’affichage municipal et publicitaire. JCDecaux conservait le marché de la pub dans la capitale. Une décision contestée par les concurrents déçus. Les juges leur ont donné raison. En cause, justement, ces panneaux numériques : JCDecaux prévoyait qu’ils remplaceraient 15 % des panneaux actuels alors qu’ils sont interdits par le Règlement local de publicité. Le Conseil d’État a donc annulé, le 18 septembre dernier, la concession de service.

JCDecaux repart à zéro : la mairie est contrainte de passer un nouvel appel d’offre pour la période 2019-2023. « Nous l’avons relancé dès la décision du Conseil d’État, mais la procédure dure plus d’un an », précise-t-on à l’Hôtel de ville. « Cela nous pose un problème : nous n’avons plus de prestataire pour l’affichage pour 2018. C’est un gros manque à gagner, plus de 20 millions d’euros par an. »

En attendant que le nouvel appel d’offres aboutisse, la Mairie a trouvé une solution : prolonger le contrat avec JCDecaux.

Ainsi, deux décisions devraient être adoptées successivement par le Conseil de Paris ce soir ou demain :

  • le renouvellement du contrat entre la ville et JCDecaux (ou plus précisément la Somupi) pour 20 mois ;
  • la mise en place d’un processus de révision du Règlement local de publicité, afin, notamment, d’autoriser les panneaux numériques. Mais cela aussi pourrait être long et le règlement ne sera certainement pas modifié à temps pour inclure les affichages nouvelle génération dans le nouvel appel d’offre.

Les panneaux numériques sont donc pour l’instant mis au rencard. La majorité municipale – si elle est renouvelée aux prochaines élections – devra attendre 2024 pour les implanter.

Le RAP, lui, devrait recevoir des nouvelles de JCDecaux dans un délai bien plus courts...




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Lire aussi : Pourquoi la publicité nuit-elle au bien-être des humains ?

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : action de l’association Résistance à l’agression publicitaire (RAP) lundi 20 novembre devant l’Hôtel de Ville de Paris. (Photo Marie Astier)
. nouveaux panneaux : © Mairie de Paris
. manif : Wikimedia (Clem/CC BY-SA 2.0)

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