L’Afrique de l’Est est envahie par des nuées de criquets pèlerins

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9 avril 2020 / Guillaume de Maisoncelle (Reporterre)



Des myriades de criquets pèlerins s’abattent sur l’Afrique de l’Est depuis plus de deux mois. Dix-huit pays sont touchés et cette invasion a des conséquences dramatiques : à la perte des cultures et aux risques de famine s’ajoute la pulvérisation de pesticides pour combattre les insectes.

Depuis plus de deux mois, l’Afrique de l’Est subit une invasion de criquets pèlerins venus de la péninsule arabique. Il est considéré comme l’insecte migrateur le plus ravageur au monde par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Certains des pays touchés, comme « l’Ouganda, le Kenya ou la Tanzanie n’avaient plus connu une telle crise depuis 70 ans », dit à Reporterre Cyril Piou, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad). Un des essaims regrouperait à lui seul près de cent milliards d’individus sur une surface de 2.400 km², soit la superficie du Luxembourg. M. Piou indique qu’aujourd’hui, « 18 pays sont touchés et 65 sont à risque en Afrique de l’Est et de l’Ouest, dans la péninsule Arabique et en Asie, selon des simulations que nous avons réalisées sur les déplacements possibles des essaims ».

Un des essaims regrouperait près de cent milliards d’individus sur une surface de 2.400 km², soit la superficie du Luxembourg.

Cette crise acridienne a débuté « en 2018 au sud de l’Arabie Saoudite et au nord-est du Yémen et s’est propagée ensuite à la corne de l’Afrique ainsi qu’en Inde, en Iran et au Pakistan », dit Cyril Piou. Cette année-là, deux cyclones avaient frappé les côtes de la péninsule arabique, entraînant de fortes précipitations dans la région. Le climat humide et la pousse de la végétation ont permis aux criquets de proliférer. En 2019, c’est l’Afrique de l’Est qui fut frappée par des variations climatiques extrêmes. L’année s’est terminée par des pluies et des inondations qui ont fait des centaines de morts et qui ont rendu le climat propice à la reproduction des insectes.

La cause de l’invasion : une succession de cyclones

Ces phénomènes sont liés à un dipôle de l’océan Indien extrêmement intense en 2019 déjà en partie responsable des incendies records qui ont frappé l’Australie entre septembre 2019 et février 2020. Il s’agit d’une oscillation irrégulière des températures de surface de la mer, la partie occidentale de l’océan Indien étant tour à tour plus chaude et plus froide que sa partie orientale. Plus l’écart de température entre ces deux parties est élevé, plus le dipôle est intense. Dans un entretien, Keith Cressman, un spécialiste des invasions acridiennes de la FAO, confirmait en avril le lien entre ces phénomènes : « Il est certain que cette succession de cyclones est à l’origine de la crise. Nous constatons depuis dix ans une augmentation de leur nombre. Neuf ont été comptabilisés dans l’océan Indien pour la seule année 2019. Si cette tendance se confirme, alors les infestations de criquets pèlerins dans la Corne de l’Afrique seront également plus fréquentes. »

Cependant, il « est un peu tôt pour lier ces phénomènes au dérèglement climatique », dit Cyril Piou, qui rappelle que les « aléas climatiques et les invasions acridiennes ont toujours eu lieu ». Cité par RTL, Guleid Artan, du Centre de prévision et d’applications climatologiques, rappelle que « l’Afrique de l’Est est une des régions les plus vulnérables au réchauffement climatique. Cette région va connaître de nouvelles variations extrêmes ». En effet, à la suite des fortes intempéries tombées fin mars sur la corne de l’Afrique, la FAO craint « une augmentation spectaculaire des effectifs acridiens en Afrique de l’Est, dans l’est du Yémen et dans le sud de l’Iran au cours des prochains mois ».

Le meilleur moment pour traiter le criquet est tôt le matin ou le soir, lorsqu’il est posé au sol.

Bien que le criquet pèlerin soit un insecte solitaire, « il a la capacité de se grégariser lorsque sa population augmente fortement », dit Cyril Piou. Pour éviter ces regroupements, « nous essayons de mettre en place une gestion préventive en utilisant des pesticides dans de petites zones ciblées, là où les criquets se grégarisent ». Cette méthode « marche à condition de l’utiliser suffisamment tôt comme ça avait été le cas en Mauritanie en 2012 et en 2016 ». Malheureusement, avec « la guerre au Yémen, la recherche de ces endroits n’a pas eu lieu. En Afrique de l’Est, l’instabilité politique n’a pas permis de mettre en place cette gestion préventive. Ces invasions sont souvent liées à des crises politiques ». Désormais, Cyril Piou pense qu’il est « déjà tard pour agir et qu’on est passé dans une logique de réaction ». Résultat, il y a désormais des « milliers d’hectares à traiter, ce qui ne peut se faire qu’en larguant des pesticides par avion ».

Mais cette utilisation bien plus massive de pesticides chimiques qu’en gestion préventive a des conséquences sur la faune et la santé des populations locales. En effet, « les pesticides utilisés contre le criquet pèlerin sont à large spectre et ont donc un impact non négligeable sur la faune ». De plus, « ils se retrouvent ensuite dans la chaîne alimentaire et peuvent être nocifs pour les humains ». Cependant, « des progrès technologiques réalisés dans les années 1990 permettent de réaliser des pulvérisations à très bas volumes qui utilisent environ un litre par hectare contre dix à vingt fois plus auparavant ». Il existe aussi « un biopesticide efficace et plus sélectif, bien que tout de même nocif, issu d’un champignon. Il présente cependant l’inconvénient d’être beaucoup moins rapide. Il faut dix jours pour tuer les criquets avec ce biopesticide, contre seulement quelques heures avec des pesticides chimiques ».

À cause du coronavirus, les experts sont plus difficilement mobilisables

Cette invasion fait surtout peser un risque de famine dans une région ou vingt millions de personnes sont déjà en état d’insécurité alimentaire, estime la FAO. En effet, un essaim de quarante millions de criquets peut manger en un jour l’équivalent des besoins alimentaires de 35.000 personnes. Et cette invasion intervient alors que commence la principale saison agricole en Afrique de l’Est. Le président de la FAO, Qu Dougyu, a ainsi rappelé que « la lutte contre les acridiens représente la moitié du combat. L’autre moitié consiste à aider les populations touchées ». Pour répondre à ces deux problématiques, l’organisation a lancé un premier appel en janvier à une mobilisation de la communauté internationale pour réunir 76 millions de dollars. Mais « les ressources qui devaient permettre de contrôler l’invasion ont été trop lentes à arriver », selon la FAO et ce sont désormais 153 millions de dollars qui sont nécessaires alors que 111 ont déjà été récoltés. Cyril Piou explique que « la FAO à besoin d’experts et de pesticides. Or à cause du coronavirus, ces experts sont plus difficilement mobilisables et les chaînes logistiques sont altérées ».

À long terme, ces invasions peuvent être lourdes de conséquences pour le développement des pays touchés. En effet, « les études menées sur les crises acridiennes en Afrique de l’Ouest en 2003 font notamment état d’une forte déscolarisation des enfants en milieux ruraux et d’un exode rural. Généralement, les populations les plus pauvres vont être le plus longtemps impactées », explique M. Piou. L’Institut de recherche pour le développement indique que l’invasion qu’a connu le Mali dans les années 90 a eu des conséquences sévères sur la scolarisation des enfants : les villages maliens touchés ont vu leur taux de scolarisation chuter de 25 %, tombant à moins de 18 %. En cause, la faim qui affecte la réussite scolaire, la perte de revenus pour les agriculteurs et l’envolée des prix des denrées alimentaires.





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Source : Guillaume de Maisoncelle pour Reporterre

Photos :
. Criquets pèlerins. ©FAO/Sven Torfinn

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