« L’Union européenne doit choisir : soit elle s’efface, soit elle s’affirme »
L’eurodéputée écologiste Marie Toussaint et la syndicaliste Isabelle Schömann. - © Aurélie Garnier / Reporterre
L’eurodéputée écologiste Marie Toussaint et la syndicaliste Isabelle Schömann. - © Aurélie Garnier / Reporterre
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La droite et l’extrême droite européennes pilonnent les acquis sociaux et environnementaux à coups de lois « omnibus ». Comment résister ? Réponses avec l’eurodéputée écologiste Marie Toussaint et la syndicaliste Isabelle Schömann.
L’hiver politique européen a été rude. Plusieurs piliers du Green Deal ont été fragilisés par une série de textes dits « omnibus » qui modifient en bloc des réglementations existantes. Présentées comme des mesures de « simplification », ces lois affaiblissent en réalité des garde-fous essentiels pour l’environnement, les droits humains et les travailleurs. Dernier exemple en date : le recul sur le devoir de vigilance des multinationales, adopté en décembre, qui limite la responsabilité des entreprises dans leurs chaînes de production.
Dans un Parlement européen marqué par le rapprochement entre la droite et l’extrême droite, Reporterre a réuni deux voix engagées dans la défense d’un modèle social et écologique européen : Marie Toussaint, eurodéputée écologiste et vice-présidente du groupe Greens/EFA, et Isabelle Schömann, secrétaire générale adjointe de la Confédération européenne des syndicats (ETUC).
Ensemble, elles analysent les ressorts de la déréglementation en cours, la bataille culturelle menée par l’extrême droite, et les voies possibles pour résister aux reculs actuels.
Reporterre — Comment qualifier le moment politique que traverse aujourd’hui l’Union européenne ?
Marie Toussaint — Nous sommes à un moment de bascule. L’Union européenne doit choisir : soit elle s’efface, soit elle s’affirme. Au regard de l’actualité des derniers mois, je crains que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, ait choisi le chemin de l’effacement.
Des mots comme « simplification » ou « compétitivité » servent de paravent à une politique très claire, portée par une alliance — explicite ou tacite — entre la droite et l’extrême droite : une déréglementation massive, dont tout le monde sortira perdant, du climat à la santé, des droits sociaux aux conditions de travail. Tout le monde ou presque, puisque les paquets omnibus sont une capitulation face aux lobbies et aux intérêts privés. La Commission ne se contente plus de les écouter : elle anticipe leurs demandes, et va parfois encore plus loin que ce qu’ils réclament dans le détricotage des normes sociales et environnementales.
L’Europe s’est lancée dans une course au moins-disant. Or c’est une impasse : on ne peut pas rivaliser avec des puissances qui pratiquent le travail forcé, détruisent massivement la nature et bafouent les droits humains. Le seul chemin viable, c’est le contre-pied : s’affirmer, en mettant l’intérêt général au centre, en investissant dans un modèle économique qui prend soin des personnes et du vivant, crée des emplois de qualité et innove — dans la réparation du monde, la dépollution, par exemple. C’est ainsi que l’Europe peut rester pionnière et désirable.
Isabelle Schömann — Je partage pleinement ce constat de tournant. Ce que nous vivons aujourd’hui est inédit : pour la première fois, le droit européen ne se contente plus de fixer des normes minimales, il organise une régression. Et cette déréglementation se fait à une vitesse exceptionnelle.
Le premier paquet « omnibus » en est l’illustration la plus frappante. En quelques semaines, il a affaibli le devoir de vigilance, pourtant conçu pour lutter contre le dumping social et environnemental, dans des secteurs comme le cacao, où la concurrence repose sur le travail des enfants et l’usage massif de pesticides. Revenir en arrière, c’est accepter que ces pratiques continuent d’alimenter le marché européen.
Ce mouvement ne tombe pas du ciel. Les omnibus s’inscrivent dans une feuille de route portée de longue date par certains intérêts économiques, comme en témoigne la déclaration d’Anvers de février 2024, qui appelait explicitement à une révision massive des réglementations européennes. Le résultat est contre-productif : les entreprises qui avaient anticipé les règles ne savent plus à quoi s’en tenir, l’investissement est gelé, et l’Europe s’aligne dangereusement vers le bas, en se rapprochant de modèles qui ne sont pas les siens. Ce n’est pas de la simplification, c’est une désorganisation profonde.
Depuis l’alliance entre la droite et l’extrême droite sur le devoir de vigilance, y a-t-il encore des digues qui tiennent ?
Marie Toussaint — Ce que nous vivons n’est pas une dérive imprévue, mais l’aboutissement d’une stratégie politique assumée. Depuis des mois, la droite européenne choisit de gouverner en tordant son propre socle, en s’alliant tantôt avec les forces démocratiques, tantôt avec l’extrême droite, dès lors que cela sert son agenda.
Elle est convaincue qu’en chassant sur les terres idéologiques de l’extrême droite — sur l’écologie, les droits sociaux, l’asile ou la régulation des multinationales — elle retrouvera une assise électorale. Partout où cette stratégie est menée, elle produit l’effet inverse : elle banalise l’extrême droite, la renforce et fragilise profondément la démocratie européenne.
Le cordon sanitaire a sauté, non par accident, mais par choix politique.
Isabelle Schömann — Le vote sur le devoir de vigilance a servi de test : s’il passait, tout le reste pouvait suivre. Et pourtant, à ce moment-là, une digue a tenu, même brièvement. Une mobilisation conjointe a permis de faire reporter un vote en plénière et de mettre au jour le chantage politique à l’œuvre.
Cela montre que des résistances existent encore, même si elles sont fragiles. Notre force, c’est de défendre une Europe qui protège, et pas une simple zone de libre-échange dérégulée. Contrairement à l’extrême droite, qui se pare d’un discours social mais vote systématiquement contre les droits des travailleurs, nous pouvons démontrer, votes à l’appui, qui défend réellement l’intérêt général.
On observe aussi des fractures internes, notamment au sein du PPE. La dérive vers l’extrême droite ne fait pas l’unanimité, et certains élus se retrouvent en désaccord profond avec cette ligne. Ces tensions ouvrent des brèches. Les digues sont fragilisées, certaines ont cédé, mais d’autres peuvent encore être consolidées.
Quels ressorts permettent à l’extrême droite de gagner du terrain dans sa bataille culturelle ?
Isabelle Schömann — L’extrême droite a conquis des relais décisifs dans l’espace médiatique. Ses narratifs — souvent repris par des intérêts économiques puissants — saturent le débat public : discours anti-européen, dénonciation des normes, obsession de la « bureaucratie ». En parallèle, une idéologie ultralibérale revient en force dans certains cercles patronaux, prête à reprendre ces thèmes dès lors qu’ils servent la compétitivité.
Ce glissement se traduit par le détricotage de textes pourtant adoptés démocratiquement : devoir de vigilance, transparence salariale, droits des travailleurs. Derrière le prétexte du « coût » ou du « reporting excessif », il y a surtout un refus d’assumer des obligations pourtant minimes au regard des profits réalisés. Cette stratégie fragilise le projet européen de l’intérieur.
Marie Toussaint — L’extrême droite prospère parce qu’elle parvient à se présenter comme la défenseuse des classes populaires, alors même que ses politiques leur portent atteinte. Cette confusion est nourrie par la concentration des médias, des réseaux sociaux gouvernés par l’émotion, et par des discours qui désignent les normes sociales et environnementales comme des contraintes plutôt que comme des protections.
Mais il faut aussi regarder du côté des forces progressistes. Trop de décisions sont prises sans celles et ceux qui en subissent directement les effets. Quand une taxe, une réforme ou une norme est adoptée alors qu’elle porte atteinte aux conditions de vie des plus vulnérables, on fabrique du ressentiment social — et on laisse ensuite l’extrême droite prospérer sur ce terrain. Pour reprendre les mots de Mandela, « tout ce qui est fait pour moi sans moi est fait contre moi ».
« L’extrême droite prospère parce qu’elle se présente comme la défenseuse des classes populaires »
C’est pour cela que je défends l’idée d’un droit de veto social. Concrètement, cela signifie qu’aucune politique européenne ne devrait pouvoir être adoptée si elle aggrave les conditions de vie de celles et ceux qui peinent déjà à boucler leurs fins de mois. Ce serait un changement structurel majeur : une manière de remettre la justice sociale au cœur de la décision publique, de retisser un lien démocratique, et de couper l’herbe sous le pied des discours réactionnaires. Et de défendre à la fois la parole et la dignité de toutes les catégories de la société, dont les classes populaires trop souvent piétinées.
Face aux reculs actuels, à quoi ressemblerait une résistance européenne efficace ?
Isabelle Schömann — La résistance doit se déployer à tous les niveaux. Dans la rue, bien sûr, pour soutenir les mobilisations syndicales dans les États membres comme à Bruxelles. Mais aussi au cœur même des institutions, en utilisant pleinement tous les leviers démocratiques disponibles.
Malgré un contexte très hostile, des avancées restent possibles. On l’a vu sur le salaire minimum, le travail des plateformes ou les comités d’entreprise européens. Nous continuons aussi à porter des propositions sur la transition juste, la santé et la sécurité au travail, les risques psychosociaux ou encore la protection des femmes — qui figurent parmi les premières cibles des politiques d’extrême droite. Résister, c’est prouver que l’Union européenne peut encore produire des protections concrètes et améliorer la vie des gens.
L’espoir tient aussi à des victoires parfois inattendues. La reconnaissance, par le Parlement européen, du droit à un accès sûr à l’avortement en est un signal fort. De même que les progrès sur des réalités longtemps invisibilisées, comme l’endométriose ou la ménopause dans le monde du travail.
Marie Toussaint — Il faut effectivement faire feu de tout bois. Résister dans l’hémicycle est indispensable, mais cela ne suffit pas : il faut aussi continuer à innover et à mener des offensives politiques sur le terrain juridique et politique. La saisine de la Cour de justice de l’Union européenne sur le Mercosur ou les actions engagées contre les pollutions industrielles (PFAS) montrent que le droit reste un outil central pour défendre l’intérêt général et les populations exposées.
« Le droit reste un outil central pour défendre l’intérêt général »
Enfin, ce qui permet d’espérer, c’est que rien n’est figé. Des idées longtemps portées par les écologistes — produire en Europe ce dont l’Europe a besoin, conditionner les politiques industrielles, articuler justice sociale et écologie — commencent à s’imposer dans le débat. Le rapport de force peut encore évoluer si l’on construit des alliances solides entre forces sociales, environnementales et politiques.
Isabelle Schömann — Malgré les attaques actuelles, il faut continuer à avancer pas à pas, en défendant sans relâche le processus démocratique, les droits fondamentaux et la justice sociale. Le contexte est rude, mais le pire n’est jamais certain.