L’écologie et le social, les deux mamelles de La Louve, supermarché coopératif parisien

Durée de lecture : 7 minutes

3 mai 2019 / Marion Esnault (Reporterre)

La Louve est un supermarché coopératif et participatif qui a su reproduire à Paris la méthode du Park Slope Food Coop new-yorkais né en 1973. Reporterre a assisté à « un créneau », période pendant laquelle les coopérateurs participent à la vie du magasin. Reportage en images.

  • Paris, reportage

En Europe, l’étonnante histoire des supermarchés coopératifs et participatifs a redémarré à Paris dans le 18e arrondissement, avec l’ouverture de La Louve en novembre 2016. À l’origine du projet, deux Étasuniens, Tom Boothe et Brian Horihan. Ils se sont rencontrés à une école de cinéma, dans le Wisconsin, aux États-Unis. En 2009, alors qu’il vivait déjà à Paris, Tom a découvert le Park Slope Food Coop grâce à des amis membres de ce supermarché coopératif new-yorkais, qui a ouvert en plein Brooklyn en 1973 : « Je n’avais jamais vu une chose aussi inspirante. J’ai eu envie de faire mes courses dans un supermarché comme ça. Brian et moi habitions déjà à Paris. On a commencé à regarder si c’était possible d’en ouvrir un en France. »

Tom et Brian ont commencé par analyser le modèle de Park Slope Food Coop : « Il y a eu des dizaines de tentatives d’imiter le Park Slope depuis les années 1970, et le taux d’échec était de 100 %. On a donc pris le temps d’étudier les raisons de la réussite et des échecs. Une des choses qu’on a comprises, c’est que ça ne marche pas en mode boutique sur des surfaces de petite taille. Donc à Paris, c’était un défi ! »

« Nous ne sommes pas un magasin bio. Parce que culturellement, ça veut dire qu’on est bourgeois » 

Ce constat n’a pas freiné les deux associés. En 2011, ils fondèrent un groupement d’achats et l’association Les Amis de La Louve. En 2013, ils investirent un local dans le quartier populaire de la Goutte d’or, à Paris. Et en 2014, tout s’accéléra : un local commercial de 1.400 m2 fut trouvé, les statuts de la coopérative déposés et 530 coopérateurs rejoignirent l’aventure. En 2015, l’épicerie éphémère — étape préalable à l’ouverture du supermarché — s’installait dans le local de la Goutte d’or, les fonds nécessaires au financement étaient trouvés et les travaux d’aménagement de la future Louve pouvaient commencer. Le 17 novembre 2016, La Louve ouvrait ses portes pour une phase test avec plus de 3.000 coopérateurs.

« Ce qu’on a fait n’innove pas. On a étudié et imité ce qui a fonctionné avec le Park Slope. Aujourd’hui, on peut dire qu’on a réussi », dit Tom avec modestie.

Pour faire ses courses à La Louve, comme dans tout supermarché coopératif et participatif, il faut en être membre. À La Louve, on n’est pas seulement client, mais coopérateur. Autrement dit, on est copropriétaire du magasin qui s’inscrit dans la tradition des coopératives de consommateurs du XIXe siècle. On participe à son financement, à sa gouvernance et à son fonctionnement. Et si l’on y fait ses courses, on y tient la caisse à tour de rôle, on réceptionne les livraisons, on approvisionne les rayons, on fait le ménage et on participe aux assemblées générales où chacun bénéficie d’une voix, peu importe le nombre de parts qu’il détient.

À première vue, La Louve est un supermarché comme les autres avec une gamme variée de produits s’adressant à tous les publics. Pour Brian, c’est essentiel : « Notre objectif est d’élargir l’accès. On est majoritairement en bio, en artisanal et en local mais, pour que les habitants de ce quartier viennent, il est important de dire : nous ne sommes pas un magasin bio. Parce que culturellement, ça veut dire qu’on est bourgeois. » Dans les faits, cette approche sociale se vérifie : 8 % des coopérateurs de La Louve sont des bénéficiaires des minimas sociaux. Dans l’étude des comportements de ses coopérateurs, La Louve constate que les personnes qui touchent le RSA achètent majoritairement des produits conventionnels, mais ils peuvent aussi se permettre d’acheter des produits bios parce qu’ils sont à La Louve beaucoup moins cher que dans un supermarché classique ou dans un magasin bio.

« Notre projet est la coopération. L’aspect social est aussi important. Il y a un équilibre à trouver entre le social et l’écologie » 

« Ça me dérange, cette idée simpliste que si ce n’est pas intégralement bio, ce n’est pas une démarche bio. Notre projet est la coopération. L’aspect social est aussi important. Il y a un équilibre à trouver entre le social et l’écologie. Pour nous, tout le monde est bienvenu. Sinon, c’est un club. Et ça ne nous intéresse pas d’être un club ! »

Pour atteindre cet équilibre entre les enjeux sociaux et écologiques, La Louve a établi une liste de six critères (parfois contradictoires, avoue-t-elle) pour le choix des produits : impact environnemental, proximité, équitable, goût, prix, responsabilité de répondre aux choix besoins culinaires du quartier.

« On s’améliore petit à petit. La Louve est un projet expérimental, un processus, mais l’objectif à terme est bien de proposer une alimentation de qualité, à prix réduit, avec une gamme large répondant aux souhaits des coopérateurs », explique Catherine, une des bénévoles très active.

Pour mieux comprendre comment tout ceci est huilé, Reporterre s’est invité à La Louve pour vivre « un créneau » : trois heures par mois que chaque membre consacre à son supermarché pour assurer son fonctionnement.

REPORTAGE EN IMAGES

8 h du matin, une vingtaine de coopérateurs entrent dans La Louve. Le café chaud les attend. Tout le monde inscrit son nom sur le registre et met son badge. En 10 minutes, les consignes sont données par les deux coordinateurs du jour, Catherine et Bruno, et les bénévoles se répartissent dans la bonne humeur aux quatre coins du supermarché. Au sous-sol, on réceptionne les livraisons et on fait l’inventaire.

Ce matin, c’est arrivage de fromage ! Il faut faire l’ensachage, et c’est un des points sensibles pour l’hygiène : les coopérateurs sont très vigilants et suivent les procédures à la lettre. « Nous avons même eu les félicitations des services de contrôle d’hygiène », se réjouit Catherine, une des deux coordinatrices du créneau.

Parmi la vingtaine de coopérateurs présents ce matin-là, trois sont nouveaux. La Louve organise deux réunions d’accueil par semaine. Chaque mois, plus de 150 personnes prennent des parts dans la coopérative.

La majorité des coopérateurs souligne la convivialité qui règne à La Louve et ce qu’on y apprend : « On acquiert plein de compétences, on apprend plusieurs métiers », s’amuse Hélène.

Deux motivations dominent : la volonté de reprendre en main son alimentation et l’attrait pour des produits de qualité à un prix raisonnable. « Maintenant, ça me fait mal au cœur d’aller dans un supermarché classique. Ça m’agresse : la musique, la publicité, beaucoup trop de choix, des produits de mauvaise qualité », dit Auriane, qui s’occupe de la pesée des fruits et légumes ce matin.

Et au fait, La Louve, pourquoi ce nom ? Tom explique : « À l’époque où on cherchait un nom, je venais d’apprendre ce mot en français, beaucoup plus agréable à dire qu’en anglais : she-wolf. La Louve, ça nous a plu car on ne tombait pas dans la catégorie “mignon”, comme loutre ou hérisson. Et, surtout, la création des coopératives de consommateurs vient de l’envie de se protéger. Une louve est nourricière, mais elle peut aussi protéger vicieusement si besoin. Pour nous, ça montrait un sérieux qui correspondait à notre désir de ne pas créer un complément de ce qui existe actuellement, mais de remplacer, à terme, les supermarchés classiques, dont l’objectif est la recherche de profit. »

Aujourd’hui, La Louve compte 10 salariés qui orchestrent la participation des 5.000 coopérateurs dans les 1.450 m2 de surface. Pour comparaison, le supermarché Park Slope, à New York, ouvert en 1973, compte 80 salariés pour 17.000 coopérateurs sur une surface similaire à La Louve. Celle-ci compte bien atteindre un jour le niveau de son homologue new-yorkais.


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Lire aussi : Allez, viens, on crée notre supermarché !

Source : Marion Esnault pour Reporterre

Photos : © Marion Esnault/Reporterre

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