L’économie peut-elle protéger la nature ? Le pari douteux des « crédits biodiversité »
- © Sanaga / Reporterre
- © Sanaga / Reporterre
Durée de lecture : 9 minutes
Les promoteurs des « crédits biodiversité » à la COP16 jurent que donner une valeur monétaire aux écosystèmes permettra de les protéger. « Naïf », « absurde » et porteur de « dangers insurmontables », selon les écologistes qui s’y opposent.
Puisque l’économie capitaliste ravage le vivant sur Terre comme jamais auparavant, il suffirait d’intégrer le vivant dans l’économie capitaliste pour arrêter le massacre. Un tel raisonnement, qui n’a certes rien de nouveau, tient du sophisme scandaleux pour les uns, et du pragmatisme nécessaire pour les autres. La tentation de financiariser la nature pourrait quoi qu’il en soit franchir un cap décisif dans les prochains jours. Ce sera l’un des sujets scrutés par les participants à la COP16. Cette 16ᵉ conférence internationale de la Convention sur la diversité biologique se tient à Cali, en Colombie, du 21 octobre au 1ᵉʳ novembre 2024.
Les termes « crédits biodiversité » devraient notamment occuper les discussions. Ceux-ci consisteraient à évaluer le gain économique que représenterait la préservation ou la restauration de tel ou tel écosystème. Par exemple : la valeur du service écosystémique que représente la filtration de l’eau par une zone humide restaurée, la protection contre la submersion d’une mangrove que l’on renonce à détruire, etc. Les actions vertueuses en faveur de la protection de la biodiversité auraient ainsi une valeur monétaire, convertible en crédits que pourraient générer ou s’échanger les acteurs sur le marché.
Un mécanisme soutenu par Emmanuel Macron
Un tel mécanisme fait l’objet d’un travail de lobbying intensif depuis quelques années, poussé notamment par la France, à l’initiative d’Emmanuel Macron. Avec le Royaume-Uni, la France a lancé en 2023 l’International Advisory Panel on Biodiversity Credits (IAPB), un groupe promouvant la mise en place d’une « initiative mondiale pour structurer les marchés des crédits biodiversité au service des peuples et de la planète ».
Deux autres instances majeures plaideront également la cause de ces crédits à la COP16 : la Biodiversity Credit Alliance, soutenue par les Nations unies, et la Biodiversity Credits Initiative, portée par le Forum économique mondial, avec l’appui du cabinet de conseil McKinsey. À l’échelle européenne, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a elle-même vanté en septembre les intérêts potentiels des « crédits nature ».
Soutenue par de tels poids lourds, l’idée d’un marché international des crédits biodiversité a de fortes chances de se concrétiser rapidement. L’IAPB, qui doit présenter sa « feuille de route mondiale » durant la COP, propose d’ores et déjà de lancer 30 projets pilotes à travers le monde.
« Je suis extrêmement confiante sur le fait que l’on va voir démarrer ces marchés, notamment en Colombie, Australie, Nouvelle-Zélande ou en Afrique », a aussi confié Sylvie Goulard, coprésidente de l’IAPB, au site Actu environnement en septembre.
« Les crédits biodiversité sont encore pires que leurs cousins crédits carbone »
L’enthousiasme est loin d’être aussi général du côté des associations écologistes. 239 d’entre elles, issues du monde entier, ont signé début octobre une déclaration commune condamnant « les dangers insurmontables » d’un tel mécanisme de marché, appelant les gouvernements à y renoncer et à « donner la priorité aux changements transformationnels en s’attaquant aux causes sous-jacentes de la perte de biodiversité, notamment en promouvant une réglementation plus stricte des activités nuisibles réalisées par les entreprises ».
La crainte la plus évidente, pour les ONG, est de voir se reproduire les dégâts occasionnés par les crédits carbone. Pensé sur le même principe que les crédits biodiversité mais appliqué aux émissions de gaz à effet de serre, le marché des crédits carbone est régulièrement entaché de scandales de fraudes, s’avère largement inefficace, et génère une spéculation et un accaparement des terres, souvent au détriment de populations autochtones. Plus de 90 % de ces mécanismes seraient même « systématiquement manipulés » selon une récente enquête internationale.
« Les crédits biodiversité sont encore pires que leurs cousins crédits carbone », peste Frédéric Hache, directeur de l’ONG Green Finance Observatory. « Il est infiniment plus compliqué de transformer la biodiversité, c’est-à-dire des millions d’espèces dont une majorité est encore inconnue, et leurs réseaux d’interdépendances hypercomplexes, en crédits financiers, que des crédits carbone qui se résumaient à six principaux gaz. C’est totalement voué à l’échec. »
Les carences de la compensation
Au cœur des contestations figure également la notion de compensation. Les crédits biodiversité auront notamment vocation à servir d’outil pour compenser la destruction d’un écosystème. Il serait ainsi possible d’acheter un crédit certifiant de la préservation ou de la restauration d’un autre écosystème supposément équivalent à celui que l’on souhaite par exemple couvrir de béton.
« C’est naïf de penser qu’on peut détruire et remplacer un écosystème existant », rétorque Philippe Grandcolas, directeur adjoint scientifique de l’Institut écologie et environnement du CNRS. « Il y a plein de fonctions dans un écosystème qu’on ne connaît pas encore ou qui nous paraissent aujourd’hui inutiles mais pourraient être précieuses à l’avenir. Et même lorsqu’on pense comprendre un système, il peut contenir une espèce responsable d’effets importants, rares et que l’on n’a pas prédits. C’est le danger d’une telle approche utilitariste, qui entraîne une vision réductionniste et court-termiste de la biodiversité. »
Côté promoteur des crédits biodiversité, on assure avoir tiré les leçons des erreurs passées. L’IAPB plaide ainsi pour l’instauration d’une transparence sur les données et la vérification des transactions par un tiers de confiance pour éviter les fraudes. « Les mécanismes de marché ne sont qu’une partie de la solution. Et nous voulons établir un cadre qui évite de marchandiser la nature, et pose un principe d’équité et de justice pour les populations locales. La compensation peut être intelligente, en s’effectuant à proximité du biotope d’origine, comme cela se fait déjà en France lorsqu’on construit une autoroute, par exemple », nous dit-on également au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
L’exemple français a pourtant de quoi laisser sceptique. Dans 80 % des cas, les mesures de compensation ne permettraient pas d’éviter les pertes de biodiversité, selon une étude menée sur 24 projets en Occitanie et dans les Hauts-de-France en 2019. Le cas emblématique de l’A69, projet d’autoroute écologiquement désastreux, dénoncé par de nombreux scientifiques, est aussi un exemple d’échec en matière de compensation.
La pertinence même de l’approche économique pour protéger la nature interroge. L’ONU estime les financements, publics et privés, nocifs à la biodiversité à au moins 7 000 milliards de dollars par an. Le coût de la dégradation des écosystèmes naturels pour l’économie mondiale est quant à lui évalué à 5 000 milliards de dollars par an, rappelle Philippe Grandcolas dans son dernier ouvrage, Biodiversité, fake or not ? (Tara éditions, novembre 2024). Il faudrait, pour restaurer les écosystèmes terrestres, mobiliser 200 milliards de dollars par an d’ici à 2030, calcule encore l’ONU.
Ces chiffres ont-ils le moindre sens ? « Financiariser la nature permet d’utiliser un référentiel qui parle aux gens. Même si cette vision des choses fait partie du problème, je préfère en tant que pédagogue partir de catégories qui soient audibles », défend Marc-André Sélosse, biologiste et vulgarisateur chevronné.
Un être vivant, un écosystème ou un paysage possèdent pourtant aussi une valeur intrinsèque, morale et inquantifiable qui échappe à toute métrique économique. « C’est tout aussi absurde de vouloir compenser un écosystème que si on annonçait détruire un village ou une famille humaine et compenser en en installant une autre ailleurs », lançait ainsi un naturaliste lors d’un rassemblement de défense de la forêt de Bord contre le projet de contournement de Rouen, en mai 2023.
« Cela n’aurait pas de sens de détruire le château de Versailles et d’en construire une réplique plus loin »
« Cela n’aurait pas de sens de détruire le château de Versailles et d’en construire une réplique plus loin, on y perdrait les traces visibles et invisibles de l’histoire. Les gens comprennent ça, ils sont très sensibles au patrimoine culturel mais n’ont pas la même sensibilité au patrimoine biologique », regrette également Marc-André Sélosse.
Quant à la manière de financer le coût réel d’opérations de protection d’écosystèmes, la prévention et une réglementation ambitieuse seraient plus efficaces que le marché, avancent les associations opposées aux crédits biodiversité. « Réglementer est beaucoup plus efficace pour préserver la biodiversité, assure Frédéric Hache. On sait que les mécanismes de marché sont inutiles, ils ne servent qu’à gagner du temps de la part des secteurs économiques qui auraient à perdre à une réglementation et repoussent l’échéance. Exactement comme pour les crédits carbone. »
Les subventions publiques préjudiciables à la biodiversité atteindraient 1 700 milliards par an, selon l’ONU. C’est plus de huit fois le montant des sommes nécessaires aux opérations de protection des écosystèmes.