L’héritage contrasté d’Éric Piolle dans les quartiers populaires de Grenoble
Éric Piolle, maire écologiste de Reporterre, en 2021. - © Mathieu Génon / Reporterre
Éric Piolle, maire écologiste de Reporterre, en 2021. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Municipales — Après 12 ans à la tête de la mairie, Éric Piolle ne se représentera pas. Son héritage écologiste est plutôt salué, mais les habitants des quartiers populaires ont un regard plus mitigé.
Grenoble (Isère), reportage
Des échafaudages sur les murs, des barrières et du matériel de chantier aux pieds des immeubles. La galerie de l’Arlequin — grand ensemble de logements emblématique du quartier grenoblois de la Villeneuve — est en pleine réhabilitation. « Je sais que des gens sont gênés par ces travaux mais il fallait bien rénover ce quartier, sourit Asuman, retraitée y vivant avec son fils en situation de handicap. Il fallait même probablement le faire avant. »
Il s’agit là bien plus que de quelques coups de peinture. Un total de 260 millions d’euros a été investi par la Ville, la Métropole et les bailleurs sociaux pour opérer ce « renouvellement urbain » massif. Une réhabilitation thermique complète des bâtiments est en cours, et de nouvelles montées avec ascenseurs sont installées.
Ce projet en profondeur est le marqueur le plus visible de l’intervention des collectivités locales dans les quartiers populaires de la capitale de l’Isère. Lors des élections municipales de 2014 et de 2020, leurs habitants ont contribué à l’accession au pouvoir de l’écologiste Éric Piolle — malgré une forte abstention. Pourtant, après douze ans de cette majorité « rouge verte », l’espoir a laissé place à une certaine amertume.
Henri Touati habite ici depuis quinze ans. Ancien directeur de MJC, il considère que la municipalité a délaissé ces quartiers : « Nous n’avons pas senti de vraie volonté d’améliorer la situation. Toutes les choses associatives et vivantes se dégradent. » Et d’ajouter : « La Villeneuve a toujours été un quartier complexe, fragile, mais avec du vivre-ensemble. Aujourd’hui, il n’y a plus la dynamique sociale qui permettait aux habitants de ne pas se sentir débordés par les mauvais côtés. »
Trafic de drogue et fusillades
Parmi eux, figure le trafic de drogue — mouvant mais toujours présent à l’Arlequin comme dans de nombreux autres quartiers de la ville. Les deux mandats d’Éric Piolle ont été marqués par des règlements de compte réguliers et très médiatisés. Particulièrement en 2024, avec « une quarantaine de fusillades et six morts recensés », selon les chiffres du Dauphiné libéré.
Sur ce dossier, l’édile s’est souvent inscrit en faux face aux politiques des ministres de l’Intérieur successifs. « M. Darmanin, comme M. Valls, comme M. Sarkozy, comme M. Retailleau ont fait du trafic de drogue leur fonds de commerce », déclarait-il sur franceinfo en janvier 2025. Il accusait ceux-ci d’écoper « la mer à la petite cuillère » avec des opérations « place nette » n’agissant pas sur le fond du problème : « On ne dit pas que ça sert à rien, mais c’est une goutte d’eau et une absence de vision stratégique. »
Face à ces politiques basées sur une forte présence policière, Éric Piolle a poussé pour une légalisation « contrôlée » du cannabis, une stratégie de santé publique globale et davantage de prévention. Un dispositif visant à accompagner les jeunes décrocheurs ou exclus temporairement d’un établissement, ainsi qu’une police municipale de quartier, ont été mis en place.
« Un modèle qui fonctionne bien », assure à Reporterre l’adjointe au maire Chloé Pantel : « Bien sûr, il y a un gros travail de coordination avec les forces de l’ordre et la justice pour réduire les conséquences du trafic. Mais nous voulons aussi assurer une présence aux côtés des jeunes, notamment pour lutter contre l’entrée dans le deal. »
La municipalité met aussi en avant la création d’équipements pour la jeunesse, permettant de proposer autre chose et d’éviter le désœuvrement. À deux pas du chantier de la galerie de l’Arlequin, un nouveau bâtiment de 860 m², appelé Le Carré, a été inauguré à l’été 2025. L’espace flambant neuf mêle services publics à destination des jeunes et espaces de vie. Des salles peuvent être réservées gratuitement par des associations du secteur, d’autres sont accessibles sans surveillance le dimanche à l’aide d’un badge. Ce jour-là, une poignée de jeunes hommes du coin tentent tant bien que mal de cuisiner des crêpes.
Des associations sur la touche
Les habitants croisés à la Villeneuve parlent peu de sentiment d’insécurité. Asuman met plutôt en avant un « quartier agréable ». Nadia, la trentaine, « un quartier vivant, avec beaucoup d’associations » et Jeanne [1], salariée de l’une d’elles, assure qu’« une vie de village est encore possible, même s’il y a des points de deal qui restent très durs ».
Le ressentiment d’une partie de la population à l’égard de l’édile s’est surtout cristallisé autour de l’arrêt du soutien de la municipalité à plusieurs structures locales. En octobre 2022, deux associations socioculturelles — La Cordée et Le Plateau — ont appris la non-reconduction de leur conventionnement par la mairie, qui défendait l’impulsion d’une nouvelle dynamique par rapport à des structures qu’elle estimait à bout de souffle.
« Il y a une grosse volonté de s’implanter dans les quartiers sans tenir compte de ce qui existait déjà », s’énerve Adel Karmous. Osmose, son association, fait notamment du soutien scolaire avec l’aide d’une vingtaine de bénévoles. Après avoir choisi deux fois le bulletin de vote de l’écologiste, il assure qu’il votera « à l’opposé » aux prochains scrutins. « Dans le programme, en 2020, il y avait le développement des services publics dans les quartiers, et on était ravis ! », abonde Willy Lavastre, directeur de BatukaVI, une batucada d’enfants qui tourne dans toute la région et à travers le monde.
Problème de locaux
« Je comprends tout à fait leur discours, rétorque auprès de Reporterre Annabelle Breton, adjointe à l’éducation populaire, la jeunesse et la vie associative. D’autant que je ne suis pas pour tout remunicipaliser, notamment pour ce qui est des centres sociaux [c’est-à-dire prendre sous le giron de la mairie des activités autrefois assurées par des associations d’éducation populaire]. C’est important pour les habitants d’avoir un service public de proximité fort. »
Autre point de discorde : un soutien matériel jugé trop faible. Par exemple, la Batucada doit jongler entre une multitude d’espaces minuscules et plus ou moins insalubres pour stocker le matériel et les répétitions, assure Willy Lavastre. Il précise toutefois qu’après quelques années de vives tensions, le dialogue avec les services municipaux est de nouveau plus fluide. Une salle polyvalente — dont les travaux restent à faire — devrait bientôt lui être accordée. Chloé Pantel admet que de nombreux locaux ne sont pas « au niveau » : « Nous en sommes conscients, mais nous allons finir par trouver un modèle plus équilibré. »
« C’est important d’avoir un service public de proximité fort »
Ultime point de crispation entre les habitants des quartiers populaires et la municipalité : le projet de transformer un bassin situé dans le parc Jean Verlhac en lac baignable clôturé, 20 hectares de verdure nichés au cœur de la Villeneuve. Jugé dispendieux et toujours dans les cartons, celui-ci se serait fait sans que l’avis des riverains soit pris en compte.
« Je suis convaincue que les quartiers populaires n’ont pas été oubliés, souffle Jeanne. Mais quel dommage de ne pas davantage écouter les habitants, sur cette question du lac comme sur d’autres… Ils se sentent dépossédés alors qu’il faudrait leur accorder plus de confiance. »
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