L’homme qui voulait sauver les écrevisses à pattes rouges
L'écrevisse à pattes rouges (Astacus astacus) est considérée en danger. - Thor allmighty6 / CC BY-SA 3.0 Deed / Wikimedia Commons
L'écrevisse à pattes rouges (Astacus astacus) est considérée en danger. - Thor allmighty6 / CC BY-SA 3.0 Deed / Wikimedia Commons
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Victimes de la pollution, de parasites et de concurrents invasifs, les écrevisses à pattes rouges ont la vie dure dans les eaux françaises. En Haute-Marne, un éleveur aimerait les voir repeupler ruisseaux et rivières.
Thonnance-les-Joinville (Haute-Marne), reportage
Dans son hangar où clapote l’eau des bassins, Jérôme Moirot empaquette soigneusement ses protégées. Il les dispose une à une dans un matelas de coton, à l’intérieur d’une boîte isotherme. On les croirait mortes, mais elles sont juste sonnées par le froid. « Elles sont conservées à 5 °C, je fais un test sur plusieurs jours pour voir si elles s’en sortent. » Jérôme Moirot élève des écrevisses à pattes rouges (Astacus Astacus), une espèce européenne sentinelle de la qualité de nos cours d’eau à cause de son hypersensibilité à la pollution.
Il est aux petits soins car demain, aux aurores, ses crustacés entameront un périple inhabituel. Il entassera une quinzaine de boîtes dans sa voiture, direction l’aéroport de Roissy. De là, 500 spécimens s’envoleront pour Djeddah, en Arabie Saoudite. « Ça fait bizarre de savoir qu’elles vont prendre l’avion, tout de même. » Peu commun en effet pour une écrevisse d’enquiller six heures de vol.
Jérôme Moirot est un ancien ferronnier reconverti dans l’astaciculture — l’élevage des écrevisses. Pour ses clients saoudiens, il a vendu des spécimens de repeuplement pour un total de 4 500 euros. « Ils veulent démarrer un élevage pour les vendre dans les restaurants de luxe, très certainement », explique le propriétaire du Moulin aux écrevisses, en Haute-Marne.
Restaurateurs et rivières françaises
En bordure de route mais dans un écrin de verdure, il inspecte ses treize étangs à l’arrière de la maison où coule l’eau cristalline du ruisseau « du Mont », soit 5 000 m² d’eau douce bourrés d’algues et de micro-organismes, de mollusques et d’amphibiens.
Jérôme Moirot vend ses spécimens 4 euros pièce quand ils sont destinés à la casserole et 8 à 9 euros ceux qui doivent servir au repeuplement d’étangs ou de rivières. Si la femelle est grainée de centaines d’œufs, il en coûte environ 19 euros pièce. S’il fournit des restaurateurs pour gagner sa vie, son rêve est plutôt de repeupler les rivières françaises d’écrevisses bien de chez nous.
Les écrevisses vivent en eau douce, principalement dans les rivières, canaux et plans d’eau. Environ 600 espèces sont recensées dans le monde, neuf sont actuellement répertoriées en France : trois espèces autochtones (les écrevisses à pattes rouges, celles à pattes blanches et celles des torrents) et six allochtones, c’est-à-dire exotiques, introduites volontairement ou non par l’humain.
Champignon dévastateur
Depuis plusieurs années, les écrevisses locales ont la poisse. Non contentes d’être victimes de l’anthropisation des rivières, de leur pollution, des à-secs de plus en plus récurrents, puis d’avoir été envahies et dévorées par les écrevisses américaines, elles sont également très vulnérables à la peste, un champignon dévastateur pour le crustacé qui provoque une mycose aiguë associée à des signes de décomposition de la carapace.
Introduit dans nos rivières par l’espèce de Louisiane, cet agent infectieux — le champignon Aphanomyces astaci — survit très longtemps sur les écrevisses mortes et forme des spores qui peuvent rester jusqu’à cinq jours dans l’eau. Le parasite perturbe aussi leur comportement. « Elles vont sortir en pleine journée alors que, en temps normal, elles attendent la nuit, elles se mettent sur le dos puis meurent », explique Jérôme Moirot.
Une rivière contaminée et ce sont les écrevisses sauvages qui trinquent. Nicolas Poulet, chargé de mission biodiversité aquatique à l’Office français de la biodiversité, explique que ça va très vite : « En Haute-Loire, la plus grande population d’écrevisses à pattes blanches que je connaisse a été décimée en quelques semaines à cause de ce champignon. Les malades remontent le cours d’eau, butent sur un ouvrage par exemple et se retrouvent dans une eau avec l’agent pathogène. La mortalité est absolue. »
Pourquoi les écrevisses européennes sont-elles plus vulnérables ? « Mystère, on ne sait pas vraiment pourquoi, mais les écrevisses exotiques résistent mieux, c’est vrai. Elles ont grandi, évolué, grossi avec ce pathogène. »
La liste rouge nationale des crustacés d’eau douce classe ainsi l’écrevisse à pattes blanches comme « vulnérable », l’écrevisse à pattes rouges « en danger », et l’écrevisse des torrents « en danger critique ». « À terme, j’aimerais repeupler des zones où l’écrevisse a disparu, explique Jérôme Moirot en examinant les nasses de ses étangs. Mais c’est un travail de longue haleine que de se mettre en contact avec des élus, les services de l’eau, l’office de la biodiversité. Il faut bien connaître l’état écologique des cours d’eau, vérifier l’absence de la variété américaine, etc. »
« Les écrevisses élevées dans des élevages ne résisteront peut-être pas aux conditions de leur nouveau milieu »
Une sorte de mission impossible selon Nicolas Poulet. « Il faut d’abord bien comprendre les facteurs de la disparition avant d’injecter de nouveaux individus dans les cours d’eau. Le repeuplement est la dernière chance que l’on se donne pour sauver une espèce. Cela pose la question de la population donneuse : les écrevisses élevées dans des élevages ne résisteront peut-être pas aux conditions de leur nouveau milieu. »
Aucune mesure de lutte n’est aujourd’hui réellement efficace pour contrer la propagation des écrevisses invasives, à moins d’un travail chronophage et de moyens humains et financiers importants. Les méthodes les plus couramment utilisées sont les captures mais elles ont peu d’effets sur les populations au vu de la prolificité élevée des espèces et d’une maturité sexuelle précoce. Les effectifs explosent de nouveau dès l’arrêt des actions. Repeupler demeure une option, à condition d’aimer Sisyphe et son rocher.