L’ivoire de mammouth ne sauvera pas les éléphants

18 septembre 2017 / Carole Testa (Reporterre)



Malgré les lois internationales, le commerce d’ivoire d’éléphant se poursuit au prix du massacre de ces animaux. Si le commerce de l’ivoire de mammouth, dont les défenses sont retrouvées en grande quantité avec la fonte du pergélisol, est légal, il ne semble pas protéger les pachydermes encore en vie.

  • Figeac (Lot), reportage

« Je ne travaille que du mammouth », assure Fabrice Chassint, coutelier à Figeac, dans le Lot. Il montre le manche en ivoire de mammouth blanc crème, d’une texture magnifique, de son couteau. « C’est un ivoire fossile, qui permet d’épargner les animaux vivants. » La plupart des artisans couteliers en utilisent aujourd’hui, mais aussi des bijoutiers, archetiers… Les couteaux, par exemple, se vendent entre 600 € et 1.200 € pièce. Une demi-journée est nécessaire pour travailler la matière d’un manche de couteau (contre moins d’une heure pour un manche en bois standard), car « l’ivoire nécessite un ponçage lent », explique Fabrice Chassint. Il en vend une dizaine par an, soit environ 10 % de sa production totale. Pour environ 1.000 € le kilogramme [1], il n’achète que 600 grammes d’ivoire brut par an, une quantité minime au regard de la quantité découverte chaque année. À elle seule, la Russie exporte ou utilise 15 à 20 tonnes d’ivoire de mammouth par an… sans compter le commerce illicite. Selon la Cites [2], « le volume total du commerce d’ivoire de mammouth est passé de 17,3 tonnes en 1997 à 95 tonnes en 2012, soit une augmentation de 500 % ».

Le manche du couteau est en ivoire de mammouth.

Mais l’ivoire de mammouth suscite une telle convoitise que la Cites discute depuis 2016 de l’opportunité d’inscrire cet animal pourtant éteint dans la liste des espèces protégées. Le plus célèbre des mammouths, et la dernière espèce connue (celle dont les défenses sont actuellement retrouvées), est le mammouth laineux. Selon Stéphane Péan, chercheur en archéozoologie et préhistoire au Muséum national d’histoire naturelle, le mammouth laineux vivait en Sibérie, en Amérique du Nord, en Eurasie puis en Europe de l’Ouest il y a 300.000 ans. Il s’est éteint voilà 5.000 ans seulement. Comparable aux éléphants (en moyenne, 3 m au garrot et environ 5 tonnes), le mammouth laineux avait cependant des défenses plus grandes, pesant plus de 50 kg chacune (contre une dizaine de kilos pour les défenses d’éléphant). Sous l’effet du réchauffement climatique, la partie superficielle du sol dégèle en été dans les régions arctiques : de nombreuses carcasses de mammouth sont ainsi découvertes en Sibérie, mais aussi des squelettes au Canada, aux États-Unis, au Mexique, et même en France (à Changis-sur-Marne, en 2012).

Entre 20.000 et 30.000 éléphants sont massacrés chaque année 

« Hélas ! souligne Stéphane Péan, qui a participé aux études menées sur les deux squelettes trouvés à Changis-sur-Marne, la plupart des découvertes sont le fait de braconniers qui n’hésitent pas à piller les sites sans aucun souci scientifique. » Le commerce de l’ivoire de mammouth a bondi depuis les diverses restrictions sur le commerce d’ivoire d’éléphant dans les années 1990 à 2000. Officiellement, un certificat d’origine et un permis sont nécessaires pour vendre les défenses de mammouth, mais en Russie, beaucoup de trafiquants se sont jetés sur ce marché très lucratif.

Perte sèche pour la science, ces trouvailles peuvent-elles se révéler une chance pour les éléphants ? Peut-on espérer que l’ivoire fossile remplace sur le marché mondial celui des pachydermes vivants, menacés d’extinction ?

Hélas, le massacre des éléphants d’Afrique ne faiblit pas. Selon une étude publiée le 7 septembre par l’ONG Traffic, spécialisée dans la surveillance du commerce illégal de faune et flore sauvages, les trafiquants chinois ont directement pris le contrôle du braconnage des éléphants d’Afrique entre 2002 et 2011. Dans la même période, le nombre d’éléphants en Afrique centrale a chuté de 60 %. Et selon la Cites, depuis 2011, entre 20.000 et 30.000 éléphants sont massacrés chaque année.

Un fossile de mammouth laineux, à Londres.

Ces chiffres n’étonnent pas le chercheur Stéphane Péan : « Le commerce et l’exploitation de l’ivoire fossile de mammouth datent au moins du XVIIIe siècle. Ce commerce parallèle n’a jamais empêché celui de l’ivoire d’éléphant », déplore-t-il. Peut-être parce que, comme le soulignent les services des douanes françaises, les 95 tonnes d’ivoire fossile estimées sont dérisoires face aux quelque 400 tonnes d’ivoire d’éléphant [3].

Si le mammouth ne peut pas sauver l’éléphant, c’est peut-être aussi parce que l’ivoire fossile pourrait permettre de « blanchir » celui d’animaux vivants. La confusion est-elle possible ? « Je reconnais l’ivoire de mammouth à l’œil nu, car sa trame est très serrée, et à l’odeur, car il sent mauvais à l’état brut », assure le coutelier Fabrice Chassint. La Cites détaille les différences entre les ivoires de ces espèces mais aussi de morse, cachalot, narval, phacochère, et l’ivoire végétal (une petite noix issue du palmier sud-américain « tagua »).

« Mettre fin au commerce de tous les ivoires une bonne fois pour toutes » 

« La structure interne des défenses d’éléphant et de mammouth est différente, observe le scientifique Stéphane Péan. Mais s’il s’agit d’un objet façonné, qui plus est de petite taille, l’origine de l’ivoire est difficile à identifier. » Ce que confirme de manière alarmante l’association de défense de l’environnement Robin des bois, qui recense de nombreux cas où l’ivoire de mammouth a permis à des trafiquants de dissimuler des défenses d’éléphants, et d’autres cas où l’ivoire d’éléphant était faussement étiqueté comme du mammouth. Charlotte Nithart, directrice de Robin des bois, est catégorique : « L’ivoire de mammouth est une fausse bonne idée, car il alimente le marché de l’ivoire hors de tout contrôle international. Les quantités de plus en plus importantes d’ivoire de mammouth importé légalement en Chine (40 % du marché) ne freinent pas l’importation illégale de quantités de plus en plus importantes d’ivoire d’éléphant. »

De l’écorce d’ivoire de mammouth.

La Chine, principal importateur et utilisateur d’ivoire au monde, a interdit le travail de l’ivoire d’éléphant dès mars 2017, et la vente au détail d’ici la fin de l’année. Une bonne nouvelle, certes. Il faut pourtant se garder d’un excès d’optimisme, vu le risque de confusion entre les différents ivoires, vu aussi l’ampleur du marché parallèle. Robin des bois souligne que les magasins chinois de vente au détail d’ivoire sont en grande majorité illégaux (autour de 80 % !) et que le commerce a explosé ces dernières années dans ce pays.

L’association réclame l’inscription du mammouth au registre de la Cites des espèces protégées, justement du fait de sa ressemblance avec une espèce vivante menacée d’extinction. Elle demande aussi une législation beaucoup plus ferme pour le contrôle du commerce de l’ivoire de mammouth.

L’International Fund for Animal Welfare (Ifaw) réclame « de mettre fin au commerce une bonne fois pour toutes. Partout où il a lieu, le commerce de l’ivoire menace les éléphants du monde entier », a déclaré Grace Ge Gabriel, directrice régionale Asie d’Ifaw. À ce jour, l’Inde est le seul pays à interdire le commerce de tous les ivoires, ainsi que plusieurs États états-uniens. C’est peut-être la seule option qui permettrait d’empêcher l’extinction des éléphants.




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[1Selon la douane française, l’ivoire illégal d’éléphant se revend jusqu’à 7.000 € le kilo sur le marché asiatique.

[2La Convention sur le commerce international des espèces de faune et flore sauvage, dite aussi « convention de Washington » a été ratifiée par 183 pays dont de nombreux pays d’Afrique, dès 1975. Elle est contraignante pour les États signataires qui doivent la transcrire dans leur droit.

[3La quantité totale d’ivoire d’éléphant est estimée en fonction de la quantité d’ivoire illégale saisie (environ 10 % du marché réel). Selon l’International Fund for Animal Welfare (Ifaw), les saisies mondiales d’ivoire illégal d’éléphant ne cessent d’augmenter (de 10 tonnes en 2010 à 40 tonnes en 2014, avec un pic à 65 tonnes en 2013), ce qui témoigne de l’implication de réseaux criminels.


Lire aussi : Trafic de l’ivoire : il n’y a pas que la Chine ! L’Europe est aussi responsable

Source : Carole Testa pour Reporterre

Photos : © Carole Testa/Reporterre
. chapô : de la pulpe d’ivoire de mammouth.

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