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La FNSEA coincée entre l’huile de palme et le carburant au colza

Durée de lecture : 6 minutes

12 juin 2018 / Amélie Beaucour (Reporterre)

L’autorisation donnée à la raffinerie Total de la Mède d’importer massivement de l’huile de palme a provoqué la colère de la FNSEA. Ses membres, en particulier les producteurs de colza, protestent contre cette « concurrence déloyale » pour la fabrication d’agrocarburant et invoquent des arguments écologiques.

  • Grigny (Essonne), reportage

« N’importons pas l’agriculture dont nous ne voulons pas. » Voilà ce qu’on pouvait lire sur la bâche noire déployée sur un camion-benne, lundi matin, devant le dépôt de carburant de Grigny, en Essonne. Depuis 2 h du matin, les agriculteurs de la FNSEA et du syndicat Jeunes Agriculteurs bloquent le site d’approvisionnement, déversant purin et pommes de terres germées devant les entrées du dépôt.
 
Objectif : protester contre l’autorisation donnée par Nicolas Hulot au groupe Total d’importer de l’huile de palme pour fabriquer son agrocarburant. Le 16 mai dernier, le ministre de la Transition écologique a en effet donné son feu vert à l’importation de 300.000 tonnes d’huile de palme provenant de Malaisie pour faire tourner la bioraffinerie de La Mède, dans les Bouches-du-Rhône. Une décision qui met à mal la filière de colza française, également utilisée dans la production d’agrocarburant. « Cette quantité [d’huile de palme], on est capable de la fournir en colza », explique Nicolas Galpin, agriculteur à Auvernaux en Essonne. « Et tout ça, sans déforestation ! » ajoute-t-il.

Lundi 11 juin à Grigny, dans l’Essonne.

Car, outre la concurrence qu’elle installe entre les producteurs français et du Sud-Est asiatique, l’importation d’huile de palme pose directement la question des impacts de sa production sur l’environnement. En Indonésie et en Malaisie, elle est responsable de 80 % de la déforestation cumulée dans ces deux pays, selon un rapport du ministère de l’Environnement datant de 2016. Une pratique qui détruit non seulement l’habitat naturel de plusieurs espèces, mais contribue de façon considérable au réchauffement climatique.

L’autorisation d’importer de l’huile de palme a donc pris de court les agriculteurs français, qui pointent du doigt les incohérences du gouvernement. En juillet dernier, Nicolas Hulot avait indiqué vouloir cesser d’importer des « produits qui contribuent à la destruction des trois grands bassins de forêt tropicale du monde, l’Amazonie, l’Asie du Sud-Est et le bassin du Congo, notamment pour la production d’huile de palme ou de soja non durable ».

« Exprimer un ras-le-bol général et dénoncer le double discours de M. Macron » 

Mais pour les agriculteurs, ce problème de l’huile de palme ne constitue que la surface visible de l’iceberg. « Si nous sommes rassemblés aujourd’hui, c’est aussi pour exprimer un ras-le-bol général et dénoncer le double discours de M. Macron », ajoute Nicolas Galpin. Depuis le début du quinquennat, l’agriculteur voit apparaître, à échéance régulière, des « contraintes supplémentaires » qui rendent à chaque fois son travail un peu plus difficile. « Je n’ai rien contre la modernisation de l’agriculture, explique-t-il, mais quand on additionne nouvelles réglementations environnementales, augmentation des charges patronales, augmentation des cotisations de la MSA [la couverture sociale des agriculteurs] et une PAC [Politique agricole commune] de moins en moins favorable, ce n’est plus jouable pour nous. »
 
Plus largement, les agriculteurs dénoncent la « concurrence déloyale » qu’instaure le gouvernement entre une agriculture française « qui se doit d’être irréprochable tant sur le plan environnemental que social » et une agriculture « à moindre coût et exempte de normes » provenant d’autres pays du globe, selon les mots des syndicalistes. « On nous dit de faire sans le glyphosate parce que c’est mauvais. On nous dit de ne pas utiliser d’OGM parce que c’est mauvais. Mais qu’est-ce qu’on retrouve dans les rayons de nos supermarchés ? Des fruits et légumes traités et modifiés provenant d’ailleurs, sous prétexte qu’ils coûtent moins chers. On se fout de nous ! » s’agace Julien, agriculteur dans l’Essonne venu soutenir le mouvement.

 

Du côté des défenseurs de l’environnement, comme les Amis de la Terre, le rassemblement des syndicats agricoles est perçu d’un tout autre œil. « Voir la FNSEA qui se mobilise pour sauver les arbres de la forêt indonésienne, c’est l’hôpital qui se fout de la charité », ironise Christian Berdot, chargé du dossier Agriculture pour l’association.

« Pendant des années, une bonne partie du colza produit en France était utilisée pour fabriquer cet agrodiesel dont s’empare Total aujourd’hui. C’est d’ailleurs la toute-puissante firme Sofiproteol [aujourd’hui Avril] gérée par l’ancien patron de la FNSEA Xavier Beulin [aujourd’hui disparu], qui le produisait. Maintenant que Total leur vole leur débouché en faisant venir de l’huile de palme, et sachant que la FNSEA avait le monopole sur l’agrocarburant français, on comprend mieux pourquoi ils sont en colère. »

Les agriculteurs français disent être « englués dans un cercle vicieux » 

Autre point noir : la filière colza française est loin d’être transparente sur le plan écologique. Sa production et surtout ses débouchés soulèvent plusieurs questions. Selon les Amis de la Terre, la filière de colza française serait elle-même indirectement responsable de cette déforestation. En destinant presque intégralement sa production à l’industrie énergétique, la culture du colza crée un déficit de l’approvisionnement en colza alimentaire. Or, ce déficit est comblé par l’importation d’autres huiles. Et, ironie de l’histoire, la moins chère sur le marché : c’est l’huile de palme.
 
« Le problème vient donc des agrocarburants », résume Christian Berdot. Pourtant, il est aujourd’hui le débouché le plus rentable pour les agriculteurs français qui disent être « englués dans un cercle vicieux » : l’huile de colza alimentaire, concurrencée par la filière palme asiatique, se vend mal et ne peut remplacer financièrement son utilisation dans la fabrication d’agrodiesel.
 

Dernier problème : selon la Confédération paysanne, certains plants de colza cultivés en France — sur une surface d’environ 40.000 hectares — seraient des « OGM cachés », des plants génétiquement modifiés mais qui n’entrent pas dans le cadre de la définition proposée par la directive européenne de 2001 et qui échappent donc à tout contrôle.
 
Sur ce point, les agriculteurs sont peu loquaces. « Ce n’est pas le sujet aujourd’hui », dit l’un d’entre eux. Mercredi 13 juin, les représentants des syndicats FNSEA et JA, à l’origine du rassemblement, seront reçus par le ministre de l’Agriculture, Stéphane Travert, pour trouver un accord. Le cas échéant, le blocage des raffineries et dépôts de carburant sera reconduit. « On envisage également d’autres actions coup de poing plus tard, quand personne ne s’y attendra », prévient-on. Pour le moment, 13 sites restent bloqués mardi sur les 14 prévus. Le blocage de la raffinerie Total de La Mède, épicentre de la contestation agricole, a été levé lundi en début d’après-midi, moins de 24 h après le début de l’opération.


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Lire aussi : Pour vendre des Rafale à la Malaisie, la France autorise l’huile de palme dans le carburant

Source : Amélie Beaucour pour Reporterre

Photos : © Amélie Beaucour/Reporterre
. chapô : Lundi 11 juin à Grigny, dans l’Essonne.

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