La bio en Inde, un développement freiné par le manque d’intérêt des autorités

22 juin 2018 / Michel Bernard et Anne-Sophie Clémençon

À Cochin, le Solar café sert de la nourriture bio directement produite par la ferme propriétaire des lieux. Une expérience relativement rare dans un pays où la bio se développe, mais avec des problèmes spécifiques.

  • Michel Bernard, journaliste, et Anne-Sophie Clémençon, photographe, ont effectué un voyage en Inde du 15 février au 15 avril 2018. De leurs rencontres, ils ont rapporté des reportages sur différents sujets liés à l’écologie, que nous vous présentons.
  • Cochin (État du Kerala, Inde), reportage

Après avoir cherché en vain des moyens de transport maritime ou terrestres, c’est par les airs que nous sommes arrivés en Inde, à l’aéroport de Cochin. La ville de Cochin (ou Kochi ou Kochin) se trouve sur la côte ouest du Kerala, l’État occidental le plus au sud du pays. Cet État a la particularité d’être le seul dirigé par un gouvernement communiste régulièrement réélu. Il présente le taux d’alphabétisation le plus élevé du pays, le meilleur niveau de vie et il est l’un des plus touristiques. Fort Kochi, un quartier de la ville situé à l’extrémité nord d’une île, est le plus riche en installations touristiques. Chaque soir, le bord de mer est fermé à la circulation ; les restaurants, galeries d’art et boutiques éthiques y sont nombreuses. Nous avons choisi d’y venir une semaine, le temps d’encaisser le décalage horaire et de commencer à nous familiariser avec la culture indienne, le bruit, la densité de population, la gentillesse des Indiens, mais aussi leur mauvaise gestion des déchets.

Pour rejoindre Fort Kochi depuis le centre-ville (et la gare en particulier), il est possible de passer par des ponts au sud de l’île, mais également d’emprunter des ferrys. La traversée se fait à un prix dérisoire (4 roupies, soit 5 centimes d’euros).

Le Solar café propose une salle calme avec une dizaine de tables et des bibliothèques.

C’est face au principal débarcadère, au premier étage, que se trouve Solar café, l’un des seuls cafés-restaurants à proposer de la nourriture locale et bio. L’entrée est discrète, noyée dans les étalages de boutiques qui vendent tout et rien. Le débarcadère attire une nuée de tuk-tuks, tricycles motorisés qui servent de taxi bon marché à travers tout le pays.

Après avoir grimpé un escalier assez raide, la première impression, c’est le calme. Une grande ardoise en haut de l’escalier annonce les plats et boissons disponibles. La salle est vaste pour un commerce indien et ne dispose que d’une dizaine de tables. Des niches dans les murs accueillent de très nombreux livres en anglais, dont des guides touristiques, des polars et de nombreux livres de poésie. Ces derniers livres ainsi que des poèmes affichés sur les murs (en anglais ou en langue locale, le malayalam) sont là car le café accueille une association de poètes du Kerala.

Le thali du Solar café : riz à volonté, dal (lentilles et épices), légumes, sauces plus ou moins épicées, chapatis (petite crêpe).

Nous allons nous y restaurer à plusieurs reprises, goûtant aux différents plats, dont un thali de qualité. Le thali est un assortiment de plats végétariens servis avec des sauces et du riz. Traditionnellement, on le servait sur des feuilles de bananier, mais le plus courant, comme au Solar café, est d’utiliser un plateau métallique avec des cases. Par principe, le thali est un repas complet et l’on peut demander à être resservi à volonté. Ici, il coûte 85 roupies (soit 1,10 euro). Nous mangerons aussi des pâtes à l’italienne, mais à la sauce beaucoup plus épicée qu’en Europe, des soupes, un « thali de fruits frais » (ananas, banane, pastèque, grenade et deux fruits que nous ne connaissons pas servi avec un miel d’abeilles sauvages extrêmement parfumé), des boissons…

L’assiette de fruits du dessert.

Lorsque nous avons engagé la conversation (en anglais) avec Kyas, qui prend les commandes, celui-ci s’est assis à notre table et nous sommes restés longtemps à discuter. Il travaille avec ses frères et ses sœurs au Solar café, en alternance avec la ferme familiale située à une demi-heure de route au nord de la ville. Le principe de ce café-restaurant a été lancé en 2003, avec l’aide de quelques Occidentaux, pour valoriser un débouché local à la production de leur ferme cultivée en bio depuis toujours. À l’époque, ils ont été les premiers à mettre en avant les produits bio. Succès du restaurant : la clientèle est autant touristique que locale, car les prix sont extrêmement raisonnables.

« Bio » plus chic qu’« organic » 

Les Indiens mangent avec la main droite. Nous avons essayé, mais on nous n’avons pas compris comment ils faisaient pour tremper des boulettes de riz dans des préparations liquides sans s’en mettre partout et sans que la boulette ne se dissolve.

Solar café a déménagé deux ans plus tôt. Le débarcadère marque la limite entre un quartier musulman et un quartier mixte, hindou et chrétien. Au début, le café-restaurant était à 300 m de son emplacement actuel, dans le quartier musulman.

Comme nous nous étonnions qu’il utilise le mot « bio » et non « organic », Kyas nous a expliqué qu’il est marié avec une Madrilène et qu’il connaît bien l’Espagne (mais pas la France), où il a découvert le mot « bio », qu’il trouve plus chic qu’« organic » dans le domaine de la restauration.

Kyas, l’un des responsables du lieu.

Nous avons eu une discussion avec Kyas sur l’éducation. Dans toutes les écoles d’Inde, elle se fait maintenant en anglais afin de se comprendre entre les États [1]. Car l’Inde compte 23 langues officielles et plusieurs centaines de langues locales. Comme beaucoup d’Indiens, Kyas s’inquiète du risque de disparition des cultures locales, un sujet central au Solar café où se retrouvent de nombreux poètes en langue d’ici, le Malayalam. Les enfants de Kyas étudient dans une école qui s’inspire de celle que Rabindranath Tagore (1861-1941), prix Nobel de littérature en 1913, a mis en place à Santiniketan, à 150 km au nord de Calcutta. Ces écoles dites « sous les arbres » se sont développées dans les villages et associent les parents à l’éducation, avec des cours en langue locale, la présentation de savoirs concrets par les parents. Nous avons échangé sur d’autres pédagogues occidentaux que Kyas ne connaissait pas : Steiner, Montessori, Freinet…

Par la suite, nous sommes allés dans d’autres restaurants qui annoncent une carte « bio », mais, généralement, cela ne concerne que quelques ingrédients (souvent les céréales) et le plus souvent sans aucune garantie sur la provenance. De même, nous trouverons des épices bio dans un magasin gouvernemental. Argument commercial ou réelle volonté de promotion de cette culture ?

En novembre 2017, s’est tenu à New Delhi le 19e Congrès mondial de l’agriculture biologique, organisé par l’Ifoam (International Foundation of Organic Agriculture Movements). L’occasion de mieux connaître le mouvement de l’agriculture biologique en Inde. La première rencontre nationale de l’agriculture biologique s’est tenue en 1984 à Wardha (Maharashtra) à l’initiative de l’Apigr, une association pour la promotion des ressources génétiques indigènes. Ensuite, chaque année, des congrès à thème ont eu lieu : conservation des semences, promotion des fermes bio, ressource en eau, révolution verte… Vers le milieu des années 1990, cette première organisation a passé la main à l’association Arise, animée par Bernard Declercq, un agriculteur d’Auroville. En 2002, à Bangalore, est née l’association des agriculteurs bio (Ofai, Organic Farming Association of India), laquelle est l’organisatrice du congrès de 2017.

Des contrôles des labels peu fiables 

Le mouvement bio indien doit tenir compte d’une spécificité : de très nombreuses fermes sont bio sans le savoir, simplement parce que les paysans sont trop pauvres pour acheter des pesticides et des engrais. Toutefois, il existe une pression forte de l’industrie et des services publics pour les inciter à passer à l’agriculture chimique, censée leur apporter de meilleurs revenus.

En novembre 2017, s’est tenu à New Delhi le 19e Congrès mondial de l’agriculture biologique, organisé par l’Ifoam (International Foundation of Organic Agriculture Movements).

Le manque de moyens est aussi une limite pour mettre en place un mode de contrôle des labels bio. Comme le font les producteurs français de Nature & Progrès, l’Ofai a mis en place un système de garantie participative : ce sont les producteurs et les consommateurs qui vérifient que les produits sont bien cultivés en bio. Progressivement, des inspections ont été mises en place, dans un premier temps par des contrôleurs européens, puis, après leur formation, par des contrôleurs indiens. Toutefois, cela ne s’est fait pour le moment que dans quelques États où la bio est plus développée : les États du Sud (Maharashtra (Mumbai), Kanartaka (Bangalore), Kerala (Cochin) et Tamil Nadou (Chennai)).

Mansour Khan, producteur de fromages bio, rencontré au Tamil Nadou, reste toutefois pessimiste sur ces contrôles. En Inde, il y a la théorie et la pratique. Il nous donne l’exemple du thé, vendu à l’exportation : pour lui, cette monoculture d’un arbre maintenu à la taille d’un bonzaï de manière artificielle est une culture fragile, qu’il semble difficile d’entretenir sans recours massif à des pesticides. Il doute fortement de la qualité des thés vendus en bio, en Inde ou ailleurs.

Qui consomme bio en Inde ? La production bio est aujourd’hui destinée surtout à une clientèle européenne (exportation et tourisme, Auroville) ainsi qu’à une clientèle aisée présente dans les grandes villes (Mumbai, Delhi…). Beaucoup de paysans mangent bio sans le savoir et sans comprendre qu’ils pourraient valoriser mieux leur production. C’est notamment dans le centre du pays, très pauvre, et où l’élevage se fait encore dans des forêts primaires. La conscience « bio » se propage toutefois et le petit État de Sikkim, à l’est du pays (moins d’un million d’habitants), en zone himalayenne, s’est déclaré complètement bio en 2013. À Mumbai, il existe un mouvement de jardins partagés bio urbains.

Nous avons donc un double mouvement dans le pays : des petits paysans qui tombent dans le piège de la chimie et des OGM. Des urbains de plus en plus demandeurs de bio, avec comme en Europe, un mouvement néorural qui commence à poindre.



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[1L’Inde est une république fédérale composée d’une trentaine d’États.


Lire aussi : L’Inde n’a pas besoin de Rafale, mais d’eau propre et d’une agriculture écologique

Source : Michel Bernard

Photos : © Anne-Sophie Clémençon
. chapô : le Solar café est au premier étage.
. Ifoam : © OFAI

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