La contrainte ouvre la voie à la créativité

Durée de lecture : 6 minutes

16 mai 2020 / Isabelle Gilbert



La pandémie de Covid-19 et plus encore la crise écologique sont source de menace et de contraintes. Mais, pour l’autrice de cette tribune, c’est en cherchant à les déjouer ou à créer à partir d’elles que l’on devient le plus créateur.

Isabelle Gilbert est facilitatrice et formatrice en créativité depuis huit ans. En 2016, elle a créé L’Épopée des créateurs®, une méthode de pilotage de projets novateurs fondée sur les parcours de créateurs reconnus, des Beatles à Vandana Shiva. Elle a fondé l’Oasis des Sentes, un écolieu de vie et de formation tourné vers la transition écologique, en Savoie.


Depuis le début de la pandémie de Covid-19, les libertés que nous tenions pour acquises sont mises à rude épreuve. Les mesures gouvernementales nous contraignent à travailler à distance, faire l’école à la maison, supporter la solitude ou l’omniprésence de nos proches, accoucher sans la présence de notre conjoint… La liste est longue, mais elle n’est peut-être pas grand-chose face aux contraintes que fait peser sur nous la crise écologique : maladies dues aux diverses pollutions, exodes, sécheresses, inondations, contrôle abusif des ressources…

Dans le pays des droits de l’Homme et du citoyen, contraindre est synonyme d’entrave aux libertés. Pourtant, c’est lorsque nous sommes contraints que notre créativité s’épanouit, comme nous le démontrent les populations des pays émergents. Leur exemple nous invite à faire des défis du quotidien des occasions de développer notre résilience. Car retrouver son pouvoir créateur intensifie le sentiment de liberté.

Depuis vingt ans, j’accompagne les stratégies créatives à l’œuvre dans les projets professionnels. À travers les parcours de créateurs, artistes, leaders, inventeurs, entrepreneurs, j’ai identifié trois façons inspirantes de transmuter une contrainte : se laisser traverser par elle, la transformer en opportunité ou traquer l’adversité. Voici comment chacune de ces stratégies peut nous permettre de regagner des parts de liberté.

Se laisser traverser

En 2007, je suis comédienne au Théâtre des Minuits. Un jour, une de mes collègues quitte la troupe et je reprends son rôle in extremis. Celui d’une veuve de guerre.

Je ne connais que des bribes de texte. Je n’ai pas non plus de costume. La veuve ouvre le spectacle, assise à terre au milieu des spectateurs. En coulisses, j’attrape un vieux drap noir ignifugé et m’enveloppe la tête. Lorsque les lumières s’éteignent, je me glisse lentement dans le public. En m’asseyant, le son étouffé du drap apaise mon souffle. Je m’accroche aux premières répliques comme une bouée jetée à la mer. À côté de moi, une femme sursaute. Ma gorge se serre. Soudain des images de pleureuses affluent en moi. Des femmes vêtues de noir agglutinées devant des listes affichées sur les murs extérieurs des maisons. Elles cherchent le nom de leurs hommes disparus en se lamentant. Quand je reviens à moi, un silence lourd règne dans l’assistance. Le comédien suivant a raté son entrée, tant il était absorbé par la scène. Je devine que mon jeu a reflété ma vision. À l’instant où je n’avais plus rien à quoi m’accrocher, quelque chose en moi a pris le relais. Un archétype, un morceau d’inconscient collectif. Depuis lors, je sais que, tant que j’accepterai de me laisser traverser par les épreuves, les ressources apparaîtront.

Transformer en opportunité

Cette leçon, je l’ai ensuite retrouvée partout, et particulièrement chez les créatifs et les plus démunis. Certains d’entre eux n’attendent même pas que les ressources apparaissent. Ils savent qu’elles sont là. Ils ont aiguisé leur regard de façon à les repérer systématiquement.

Navi Radjou est un ingénieur franco-indien basé aux États-Unis. Avec ses coauteurs, Jaideep Prabhu et Simone Ahuja, il a théorisé le principe Jugaad, ou l’art ingénieux du système D à l’œuvre dans les pays dits émergents, comme l’Inde. Après avoir sillonné les petits villages de son pays natal, il découvre comment les populations qui ont moins se débrouillent pour faire avec, en plus rapide, plus simple, plus agile. Pour lui, un environnement difficile nourrit la résilience.

Kanak Das est originaire de Morigaon, un village du nord-est de l’Inde. Tous les jours, sur le trajet qui le mène au travail, les nids-de-poule de la route défoncée mettaient à mal son vélo et le ralentissaient. Devant l’impossibilité de changer l’état de la route ou d’acheter un autre moyen de locomotion, il s’est concentré sur la seule chose qu’il pouvait changer, son vélo. Il l’a bricolé de telle sorte que son amortisseur puisse comprimer l’énergie demandée par les bosses et la libérer dans la roue arrière. Ainsi, plus il y a d’obstacles sur sa route, plus il récupère de la force de propulsion.

Ce que Navi Radjou et Kanak Das nous rappellent, c’est que « les innovateurs Jugaad ne perçoivent pas les contraintes ou les obstacles comme dissuasifs ou rédhibitoires, mais comme un stimulus créatif. En effet, leur créativité commence à se manifester dès qu’ils sont confrontés à un défi apparemment insurmontable ».

Traquer l’adversité

Dans les années 1970, Michael Reynolds passait pour un fou, aujourd’hui il est un exemple. À la fin de ses études, l’architecte étasunien a décidé de s’installer à Taos, dans le désert du Nouveau-Mexique, pour y vivre et y mettre au point les maisons autonomes du futur. Devançant les conséquences de la crise écologique, il a choisi un territoire aride, isolé, avec peu de précipitations, de grands écarts de température, sans infrastructure électrique ni eau potable. Il a rassemblé toutes les ressources existantes autour de lui : terre, canettes de bière et de soda, bouteilles en verre et en plastique, pneus, et les a intégrées à ses constructions. Il a ainsi développé des technologies low-tech pour récupérer l’énergie solaire. Il a intégré des serres à ses « géonefs » pour réguler entièrement la température à l’intérieur.

En cinquante ans, après des années d’essais-erreurs, après s’être fait retirer sa licence d’architecte par des autorités sceptiques, après l’installation de plusieurs communautés en géonefs à Taos, Michael Reynolds, comme des millions d’autres créateurs résilients, nous ouvre la voie d’un avenir audacieux, inventif et solidaire. « Nous savons qu’à cause de nous, la planète sera presque inhabitable. Alors que nous avançons vers ça, nous essayons de mettre au point une façon de vivre qui permet aux gens de s’occuper d’eux-mêmes. »

Connaître ces récits de résilience et les transposer dans nos quotidiens est d’une importance capitale. Ils restaurent nos imaginaires et constituent les fondements de tous les nouveaux apprentissages, ceux de nos enfants et les nôtres. Leur diversité prouve que la créativité est à l’œuvre chez tous les peuples, qu’elle s’exprime dans tous les domaines. Nos quotidiens confortables et sécuritaires de société riche nous ont aussi empêchés de développer notre autonomie et notre ingéniosité, nous faisant perdre le goût de l’effort et du risque. En mettant notre créativité au service des véritables nécessités du monde, nous recouvrons notre liberté intérieure de pensée et d’action.





Lire aussi : Au paradis des bidouilleurs écolos, on invente les outils de l’utopie

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : la maison solaire et passive Earthship de Michael Reynolds. Wikipedia (Biodiesel33/CC BY-SA 3.0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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