La ferme où les personnes handicapées mentales et autistes ont toute leur place

30 avril 2018 / Benoît Vandestick (Reporterre)

Dans le Morbihan, l’éleveur David Guillemet, lui-même autiste, accueille des stagiaires en situation de handicap mental pour leur enseigner l’agriculture biologique et les aider à progresser vers l’autonomie et l’emploi.

  • Ploërdut (Morbihan), reportage

Ça pourrait être une ferme comme les autres. Une petite exploitation bovine, avec ses vaches, pâturant sur des collines verdoyantes, ses traditionnels bâtiments en granit, une étable en tôle et quelques engins agricoles. Mais l’objet de cet élevage de Ploërdut, dans le centre de la Bretagne, en fait un lieu peu commun : le chef d’exploitation est autiste et a créé sa ferme dans le but d’accueillir régulièrement des stagiaires en situation de handicap mental (autistes et trisomiques). « C’est une ferme gérée par un débile », annonce David Guillemet, le chef d’exploitation, reprenant l’expression qu’il a si souvent entendue.

David est atteint du syndrome d’Asperger. Les autistes Asperger ont la particularité d’avoir un niveau supérieur à la moyenne dans un domaine précis. Son truc à lui, c’est les maths. Avant de lancer sa ferme, il a été ingénieur informaticien pour plusieurs grosses entreprises. « J’ai fini par faire un burn-out, raconte l’homme de 43 ans. C’était en 2009. Je suis tombé malade et suis sorti de l’hôpital avec de l’épilepsie. Donc, plus possible de travailler longtemps derrière un écran. »

La ferme de David Guillemet.

Malgré le collier cervical qu’il porte depuis un récent accident de voiture, l’agriculteur châtain aux yeux bleus est souriant et raconte sa vie d’un air apaisé, sans remords ni regret. Assis sur son canapé, il verse de l’eau chaude dans la théière et se remémore : le grand-père entêté qui a refusé qu’il soit placé en hôpital psychiatrique, les moqueries des camarades à l’école, les fois où il a fini la tête dans les toilettes et les heures passées à la cantine, à trier les petits pois un à un. Et puis, une rencontre, au collège, qui a changé sa vie. « C’était un psychopathe, se souvient-il. Un vrai. J’ai imité les méthodes qu’il employait pour se fondre dans un groupe de personnes et apprendre ainsi à me sociabiliser. Bien que je n’aie plus besoin de cela aujourd’hui, ça m’a permis de lever un blocage. »

 « Tout le monde a besoin de se sentir utile aux autres »

Tandis que dehors le crachin tombe, la vapeur du thé s’élève dans le salon, depuis une quarantaine de minutes. Pris dans son histoire, David l’a oublié. « Après mon burn-out je me suis engagé dans l’associatif, relate-t-il. Dans le même temps, mon fils était en lycée agricole et j’ai été élu au conseil d’administration de ce lycée. On m’a accroché à la commission pour les élèves en situation particulière. Des jeunes filles avec grossesse en cours de scolarité, des cas de maltraitance et des élèves en situation de handicap. » Mais le monde des adultes n’est pas moins cruel que celui des enfants : « Un jour, en réunion, un représentant de syndicat agricole a sorti, sans que ça ne dérange personne : “Il y a suffisamment de bordel comme ça dans l’agriculture, on ne va pas en plus s’emmerder avec les débiles”. » David quitte aussitôt la réunion et décide de créer une ferme pour faire travailler des stagiaires en situation de handicap.

Trouver un stage est rarement chose facile, mais devient un véritable parcours du combattant pour les élèves atteints de handicaps. Adrien, 15 ans, autiste, étudie dans un lycée agricole classique. Il fera prochainement son premier stage à la ferme de Ploërdut. « On avait beau chercher, on ne trouvait pas de stage, raconte son père. Et puis, on a eu la chance de trouver un article sur cette exploitation dans un journal local. Il y a déjà très peu d’offres de stage pour tout le monde dans l’agriculture et quand on évoque un handicap, les maîtres de stage pensent que ça sera plus difficile à gérer. » Pour Édouard Braine, diplomate paraplégique depuis 16 ans et président de l’association Santiago accessible, qui offre la possibilité du contact avec la nature aux personnes handicapées, l’accès au travail est pourtant essentiel : « Tout le monde a besoin de se sentir utile aux autres, explique-t-il. Tout le monde doit avoir accès à cela. La société doit donc s’organiser pour. » Car la question du stage s’inscrit dans une problématique générale de la difficulté d’accès à la vie en société pour les personnes handicapées.

La ferme de David Guillemet.

Les parents de Benjamin, régulièrement en stage chez David, y font face depuis l’enfance de leur fils. « C’est difficile pour tout, que ce soit stages ou activités extrascolaires, témoignent-ils. La réponse est toujours “on n’est pas formés”. Mais ça ne nécessite pas de formation particulière. » Ce jeune homme de 20 ans, autiste et hyperactif, est scolarisé dans un IME, un institut médico-éducatif. Ses passions : les animaux et le sport. « Je fais de la natation et beaucoup de vélo. J’adore le VTT. Je vais aussi m’occuper des chevaux chez un monsieur près de chez moi. Et puis, je suis adhérent à Syclette, une association à Lorient de réparation de vélos. J’aide les gens à réparer leur vélo et je leur montre comment faire. » La conversation avec Benjamin est parfois difficile. Il entre dans les détails et raconte les histoires sans hiérarchiser l’information. Ses difficultés d’organisation des idées se répercutent dans le travail. « Il travaille très bien, mais il faut toujours qu’il soit accompagné, explique Patricia, sa maman. Il faut dire précisément ce qu’il faut faire et donner des consignes claires. » Et de faire remarquer : « À l’association Syclette, personne n’est formé pour ça. Le monsieur qui a les chevaux n’est pas formé non plus. Et ils s’en sortent très bien. »

« Ils ont une relation avec l’animal qui compense celle qu’ils ont avec l’être humain » 

La ferme de Ploërdut se situe au sommet d’une colline. Debout devant la porte de sa maison, David fait remarquer la vue imprenable sur les environs. Les pâturages, les zones humides et leur végétation luxuriante, l’eau qui court dans les vallons. Et le silence infrangible, qui nous invite à ne rien faire d’autre qu’observer. « Le soir, c’est si calme, dit l’agriculteur. On se pose là, devant la maison, et on sait si les bêtes vont bien. » On trouve ici tous les biotopes représentatifs de la région. Une flore exceptionnelle et de nombreux animaux : sangliers, chevreuils, cerfs, lièvres, perdrix et beaucoup d’oiseaux. Aussi de nombreuses bécasses, grâce aux zones humides. Des zones qui abritent également tritons, grenouilles vertes et autres salamandres.

Les vaches de David Guillemet sont de race salers, à la nature réputée docile.

Pour protéger ce vivant, l’agriculteur évolue vers l’idée d’adapter la production à l’environnement. « J’ai choisi dès le départ de m’installer en bio, souligne-t-il. Le but de la ferme est de former des jeunes, pas de les empoisonner. Et puis, je tiens à leur enseigner l’agriculture de demain. » L’exploitation compte beaucoup de landes. « On ne les cultive donc pas, commente-t-il. De grands genêts poussent l’été, aux pieds desquels les vaches aiment se mettre à l’ombre. On coupe l’herbe des zones humides seulement en dehors des périodes de reproduction, pour permettre la nidification d’un maximum d’oiseaux et d’insectes. On se moque de moi, car le jonc pousse dans ces zones, mais ça fait une excellente litière. Il y a aussi des orchidées naturelles qui poussent et on les préserve des piétinements des vaches. »

Toutes les vaches sont de race salers, réputée docile. Les stagiaires sont très à l’aise avec elles. « Ils ont une relation avec l’animal qui compense celle qu’ils ont avec l’être humain », observe David. Un petit chemin de terre sépare la maison de l’étable, où est regroupée une partie du cheptel. L’exploitant a adapté tout son matériel. « Sous ce bâtiment, on peut très facilement bloquer tous les accès aux animaux et ainsi travailler sans risque », montre-t-il. Les commandes du tracteur ont aussi été simplifiées. « Avec des sécurités de partout. Dès que le tracteur détecte un mouvement anormal, il s’arrête. » Les stagiaires disposent également d’un petit logement communicant avec la maison de David, pour progresser en autonomie.

« La stimulation est très importante, sans assister les personnes, mais en les poussant à avancer » 

L’agriculteur a mis en place une pédagogie fondée sur sa propre expérience. Le partage de la pathologie permet d’aider au mieux. « Car je sais comment j’aurais aimé être approché », explique-t-il. Les stagiaires débutent avec des missions simples. « Le matin, je compte les vaches, pour voir si le troupeau est au complet, raconte Benjamin. Ensuite, j’aide à distribuer la nourriture dans l’étable. » Jour après jour, David ajoute une mission au stagiaire et place la barre un peu plus haut.

L’évolution se produit par paliers. « Mon exemple le plus notable, c’est Camille, se rappelle le paysan. Je lui avais proposé de conduire le tracteur, mais impossible de lui faire lâcher la pédale d’embrayage. Trois jours après, on y retourne et elle commence à lâcher la pédale. Le lendemain, elle était en quatrième, en train de rouler dans les pentes à fond et en rigolant. » La jeune fille partait de loin, elle avait d’importantes difficultés verbales et des apathies. Maintenant, elle est capable de conduire un tracteur et de faire quasiment tous les travaux agricoles. « Je pourrais partir en vacances et lui laisser les clés de la boutique sans aucune inquiétude », assure David.

Mais la progression est toujours fragile. « Par contre, au moindre loupé, on peut très vite régresser, avertit le maître de stage. C’est pourquoi la stimulation est très importante, sans assister les personnes, mais en les poussant à avancer. Et parfois, simplement se taire et écouter. » Comme nous descendons de la colline, un étang apparaît derrière de hauts buissons. Le reflet du ciel gris-blanc et les arbres morts émergents lui donnent un air des plus mystiques. « Cet endroit est fabuleux, dit David. Quand ça ne va pas, j’emmène le stagiaire s’asseoir ici, sur le bord. On est là, l’un à côté de l’autre, sans parler et on reste comme ça durant parfois trois heures. Jusqu’à ce que ce soit le stagiaire qui commence une phrase ou une question. Et je ne tire pas sur la ficelle. Je laisse faire. »

« Cet endroit est fabuleux, dit David. Quand ça ne va pas, j’emmène le stagiaire s’asseoir ici, sur le bord. »

Ce que David aime le plus dans cette aventure ? « Quand les jeunes partent faire des stages ailleurs sans que les maîtres de stage ne soient prévenus de leur handicap et qu’ils ne se rendent compte de rien. Ce bonheur, c’est mon salaire. » Le paysan invite aussi parfois des agriculteurs à observer le travail de certains stagiaires et à leur proposer, à leur tour, un stage dans leur exploitation. « Un agriculteur, Patrick, viendra voir Adrien pendant son stage, dit le paysan. C’est l’objectif : j’essaie de montrer l’exemple pour faire tache d’huile. » Cette façon de faire « tache d’huile » est essentielle, pense Édouard Braine : « L’œuvre de David est extrêmement novatrice. En fournissant un cadre social adapté, il permet aux jeunes de s’exprimer et de percer le plafond de verre qui les touche : le problème de l’emploi et de l’acceptation. » Car au-delà d’offrir un stage et d’impulser des progrès personnels, l’exploitation de David nous apprend à accepter l’humanité dans sa plus riche diversité et à s’y adapter. « Ça vient faire changer le regard de notre société sur le handicap, poursuit le diplomate. Et ils ne seront pas employés tant qu’ils ne seront pas acceptés. »


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Source : Benoît Vandestick pour Reporterre

Photos : © Benoît Vandestick/Reporterre

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