« La mairie, c’est chez nous » : les classes populaires veulent prendre le pouvoir
Lancement du collectif Cause commune, le 18 mai 2025. - © David Richard / Reporterre
Lancement du collectif Cause commune, le 18 mai 2025. - © David Richard / Reporterre
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Municipales — Dans un quartier populaire de Montpellier, un collectif citoyen veut placer les habitants au cœur des élections à venir. Des initiatives se développent ainsi pour démocratiser la politique.
Montpellier (Hérault), reportage
Sous les nuages, le centre commercial de Saint-Paul fait grise mine. Entre les allées aux murs décrépis, nombre de magasins affichent rideaux clos. Dans sa boucherie, un quinquagénaire soupire : « Avant, c’était un lieu vivant, mais la mairie a abandonné le quartier. » En face, Soufyan Heutte note minutieusement ses propos. Avec son collectif, Cause commune, ce travailleur social s’est fixé un objectif en vue des municipales de mars 2026 : placer les habitants au cœur du jeu politique.
Un défi de taille dans ce quartier populaire de la Mosson, qui concentre les difficultés sociales — 33,6 % de chômage, 62 % de personnes sous le seuil de pauvreté — et connaît des taux record d’abstention : près de 70 % lors du dernier scrutin local. « On est des déçus de la politique », glisse cet enfant du quartier. À l’instar de Cause commune, les initiatives se multiplient à l’approche des municipales, pour pousser « l’empuissantement des classes populaires », selon les propos du collectif Démocratiser la politique.
Être partie prenante
Ce groupe de chercheurs et de militants est ainsi parti d’un constat implacable : les milieux populaires sont évincés des institutions. D’après leur copieux rapport publié en septembre, l’Assemblée nationale compte à peine 6 % d’employés et d’ouvriers, contre 30 % dans la population générale. Autre alerte, si ces catégories constituaient encore 22 % des élus municipaux en 2020, cette représentativité s’érode peu à peu.
Et ce n’est pas faute d’engagement : « Dans les différents territoires, urbains ou ruraux, les classes populaires se mobilisent, tapent aux portes des partis, des institutions, constate ainsi le sociologue Kevin Vacher, membre du collectif. Mais tout est fait pour que les classes supérieures dominent le jeu, empêchant ainsi l’accès des autres aux lieux de pouvoir. »
Ce constat est d’ailleurs à l’origine de l’Assemblée des quartiers, une fédération de militants et d’associations engagées dans les banlieues. Lors de sa rencontre annuelle, début novembre à Pantin, à Paris, l’organisation a clairement affiché ses ambitions pour les municipales : « On veut rompre avec une forme de délégation du pouvoir et être partie prenante du processus électoral », explique Salah Amokrane, qui avait mené en 2001 une liste citoyenne à Toulouse, baptisée Motivés.
Pour Fatima Ouassak, figure de l’écologie populaire, « c’est le moment de se dire : “C’est bon, on va gérer nous-mêmes”. Et les municipales, c’est l’échelle la plus pertinente de la prise de pouvoir ». L’élection de Zohran Mamdani comme maire de New York fait ainsi figure d’exemple. Né en Ouganda de parents indiens, il est le premier musulman et immigré à endosser cette fonction.
Pour conquérir la mairie, certains groupes locaux de l’Assemblée des quartiers se sont alliés avec des partis de gauche. À Montpellier, ils soutiennent la liste des Écologistes, mais d’autres acteurs de la Mosson se sont investis avec les Insoumis ou au sein de Cause commune.
C’est le cas de Soufyan Heutte, devenu l’un des porte-parole du groupe municipaliste. Il a été séduit par cette volonté de partir d’un programme « construit collectivement, par et pour les habitants ». « Face au mépris social des élus, on dit aux gens : “La mairie, c’est chez vous” », insiste-t-il.
Porte-à-porte et transparence
Mais comment être réellement participatif ? Pour Kevin Vacher, « les pratiques de concertation sont souvent très critiquées, car elles posent un problème de présentisme : on ne fait parler que ceux qui sont présents ». En clair, on ne recueille bien souvent que l’avis des personnes « qui se sentent légitimes, qui ont le temps, les moyens de participer ».
« S’occuper de la politique c’est un luxe », acquiesce Soufyan Heutte, qui consacre à la campagne « au moins une dizaine d’heures par semaine ». Cause commune mise ainsi sur le travail de terrain et le porte-à-porte « pour que les gens aient accès à [leur] mouvement sans avoir besoin d’être très actifs ».
Première étape donc, une grande enquête habitante à la Paillade — l’autre petit nom de la Mosson — en pleine reconfiguration. En 2022, la ville de Montpellier a en effet lancé un ambitieux projet de rénovation urbaine, doté de 500 millions d’euros. Démolition de tours, construction d’un groupe scolaire, rénovation d’une piscine… « Un projet imposé », selon le militant, qui consulte les habitants sur « ce qu’ils voudraient pour leur quartier ».
Ce matin-là, avec sa camarade Sarah Moynet, il arpente donc les couloirs du centre commercial Saint-Paul. D’épicerie en salon de coiffure, les idées germent. Ici on aimerait un centre de santé, « parce que c’est galère de se soigner », là on rêve d’un « gymnase omnisports avec un lieu culturel pour les jeunes ».
D’autres parlent du manque de jeux pour enfants et de l’absence de distributeurs de billets. Et partout, un même constat, résumé par ce trentenaire qui préfère rester anonyme : « On voit bien qu’ils [la mairie] veulent tout transformer, mais on n’est pas au courant. »
Du côté de la mairie, justement, on met en avant un effort inédit. Permanence hebdomadaire lors des marchés, bureaux de rue en pied d’immeubles, ateliers avec les écoles... Mais pour Clara Gimenez, l’élue communiste en charge de la politique de la ville, « il ne faut pas laisser penser qu’on peut tout décider avec les habitants, car on a des contraintes financières [les fonds sont alloués par l’État] et techniques sur des chantiers de cette ampleur ».
Des arguments qui peinent à convaincre Soufyan Heutte. « Dans les quartiers, on est toujours mis devant le fait accompli », regrette-t-il. D’où l’importance « de prendre les gens en considération, en étant dès le départ vraiment participatif », soutient Sarah Moyret.
Enquêtes habitantes pour construire le programme, élections sans candidat afin de désigner les porte-parole… « Une fois élus, on voudrait beaucoup plus de transparence, mettre en place des mandats révocatoires [qui permettraient aux citoyens de renvoyer leurs élus s’ils ne suivent pas le programme] et redonner du pouvoir aux comités de quartiers, avec un vrai budget », énumèrent-ils.
« Limiter la domination des classes supérieures »
Encore faut-il remporter les élections. Pour le sociologue Nicolas Maisetti, malgré de multiples tentatives, le municipalisme peine à conquérir le pouvoir en France : « Ces initiatives se sont heurtées au mur des partis et du savoir-faire des militantes des organisations partisanes traditionnelles, qui demeurent puissantes à l’échelle locale, aux règles du jeu institutionnel, peu favorable aux expériences innovantes », décrit-il dans le rapport Démocratiser la politique.
Il pointe aussi des « contradictions internes » à ces mouvements qui tendent à se focaliser « sur les principes et processus de décision, davantage que sur une réflexion sur la conquête ». En 2020, à Montpellier, la liste municipaliste Nous sommes avait ainsi plafonné à 9,25 % des voix. À l’échelle nationale, à peine une soixantaine de mairies sont gérées par des listes citoyennes depuis 2020.
Dernier écueil de ces listes, « elles font généralement émerger des leaderships blancs issus des classes supérieures », dit Kevin Vacher. Un constat partagé par Cause commune, dans son rapport consacré aux municipalités participatives : la démocratie directe requiert de pouvoir dégager un temps bénévole important, impossible pour les habitantes et habitants précaires qui se trouvent de facto mises à l’écart des décisions.
Le collectif Démocratiser la politique porte ainsi une autre proposition politique : la parité sociale. « L’idée n’est pas tant d’instaurer des quotas de personnes issues des classes populaires, mais de lancer un processus pour limiter la domination des classes supérieures », résume Kevin Vacher. Et de proposer un seuil maximal pour les classes supérieures — cadres, professions intellectuelles — sur les listes aux municipales, en particulier dans les positions éligibles : 15 à 25 % propose le collectif, soit leur poids dans la population.
« Un nouveau chapitre démocratique »
Pour le collectif, les élections municipales de 2026 pourraient ainsi « marquer l’ouverture d’un nouveau chapitre démocratique ». Mais la bataille s’annonce rude. Seules quelques rares listes, à l’instar de Poitiers Collectif, ont pour le moment décidé d’appliquer la parité sociale.
À Cause commune, « on est très vigilants à avoir une diversité d’origines sociales », note Soufyan Heutte, mais l’élection des candidats paraît encore floue. « Aujourd’hui, si on demande qui veut être sur la liste, on n’a pas une flopée de mains », constate-t-il. Alors de là à imposer des critères sociaux…
« C’est un processus, ça va se faire au long cours », souligne encore le chercheur, qui plaide aussi pour une éducation des classes supérieures, « afin de les former à se positionner en alliés et pas en représentants ». Transmettre son réseau, partager ses compétences… « Celles et ceux qui ont le pouvoir doivent prendre conscience qu’ils sont partie du problème. »
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