La médecine traditionnelle indienne, un vaste savoir des plantes

19 juillet 2018 / Michel Bernard et Anne-Sophie Clémençon

L’hôpital ayurvédique AVP, au Tamil Nadu, entretient un vaste jardin conservatoire où poussent près de 900 plantes, dont l’usage est indissociable de cette médecine traditionnelle indienne.

Michel Bernard, journaliste, et Anne-Sophie Clémençon, photographe, ont effectué un voyage en Inde du 15 février au 15 avril 2018. De leurs rencontres, ils ont rapporté un carnet de route sur différents sujets liés à l’écologie. Épisodes précédents : l’agriculture bio en Inde, « À la découverte de la médecine ayurvédique » et « La médecine traditionnelle indienne est-elle efficace ? ».


  • Kanjikode (État du Kerala, Inde), reportage

Vers la fin de la cure, nous avons obtenu des médecins l’autorisation d’aller visiter le jardin conservatoire et l’usine qui fabrique leurs produits ayurvédiques. L’ensemble se trouve à Kanjikode, près de Palakkad, dans le Kerala. C’est à seulement 50 km du lieu de cure. Nous partons vers 12 h 15 pour arriver à l’usine vers 14 h. Cette dernière est sévèrement gardée par de nombreux vigiles en uniforme. Le taxi qui nous conduit stationne devant l’entrée d’un vaste hall où plusieurs personnes nous attendent.

Dans le hall d’accueil, un vasque circulaire remplie d’eau sur laquelle flotte une composition de pétales. Cette décoration nécessite d’être renouvelée tous les jours.

Nous devons remonter dans un véhicule pour commencer la visite par les jardins où se trouvent les plantes cultivées. Ce nouveau véhicule nous emmène… 500 mètres plus loin. Là, nous découvrons un conservatoire botanique d’une extrême richesse. Chaque plante est étiquetée avec son nom en malayalam (la langue du Kerala), souvent son nom anglais et son nom latin.

Le professeur Vasudevan Nair, taxonomiste.

Deux personnes nous attendent : le responsable du jardin et un vieux monsieur de plus de 80 ans, le professeur Vasudevan Nair, taxonomiste. La taxonomie est une branche de la biologie qui étudie les plantes nouvelles afin de les rattacher à la classification générale des plantes. Il exerce son métier depuis 65 ans et connaît les 900 plantes du Kerala. Il était enseignant et bien que retraité depuis longtemps, il continue son travail, notamment pour progresser dans la connaissance des plantes et leurs effets médicaux. Le professeur, dans un excellent anglais, parle lentement, répète parfois pour bien se faire comprendre : on voit qu’il a été enseignant.

« La modernité développée par les Occidentaux privilégie des solutions technologiques » 

Il commence par nous donner sa vision de la nature. Pour lui, « il n’y a pas de différence entre un grain de sable, une plante ou un humain. Tout est relié. Tout provient de l’énergie solaire. Cette énergie s’exprime de différentes manières ». Or aujourd’hui, « la modernité développée par les Occidentaux refuse cette évidence et privilégie des solutions technologiques au lieu de chercher l’harmonie entre ces différentes formes d’énergie ». « Les Occidentaux pensent que, parce qu’ils sont capables d’aller observer des planètes lointaines, ils sont capables de dominer la nature ». Mais « une goutte d’eau dans l’océan ne contrôle pas l’océan. Un grain de sable dans le désert ne contrôle pas le désert ».

À l’entrée du jardin, la liste de toutes les plantes présentes et leur indication thérapeutique couvre tout un mur.

Dans le temps, les anciens ont mis au point des médecines qui dépendent entièrement de la nature. Dans la médecine ayurvédique, 90 % des préparations sont extraites des plantes. Il s’y ajoute quelques minéraux et quelques produits animaux, en particulier le lait de vache. « Avant cette médecine, les plantes ont toujours servi à se nourrir. Notre corps est habitué à ces plantes par des générations et des générations d’humains nourris à base de plantes. » Vasudevan Nair appuie sa démonstration en affirmant que « les plus gros animaux sont herbivores : les éléphants, les rhinocéros, les hippopotames » et que, selon lui, on devrait donc être végétarien pour être en bonne santé. Nous n’osons pas le couper pour lui signaler que les baleines peuvent peser jusqu’à 20 fois le poids d’un éléphant et ne mangent pratiquement que des poissons et des crustacés !

« Toutes les plantes sont médicinales, mais que l’on ne connaît pas encore tous les apports qu’elles peuvent avoir » 

« Du fait de notre habitude des plantes, notre corps dispose de nombreux moyens en cas d’absorption d’une plante toxique : vomissement, diarrhée, éruption cutanée, sueurs… » Dans la médecine occidentale, on cherche à déterminer dans les plantes le principe actif, on l’isole et on le reproduit en créant des molécules artificielles. Lorsque ces dernières arrivent dans le corps, souvent par des capsules, des pilules, parfois par des injections, le corps dispose de moins de moyens pour se défendre, d’où la multiplication des effets secondaires. Vasudevan Nair donne l’exemple de l’aspirine. « Les humains ont observé que des animaux mâchaient les feuilles des saules. Ils ont fait de même et ont découvert que cela leur permettait de diminuer certaines souffrances. La médecine moderne a alors analysé les feuilles de saule et découvert la molécule qui a donné l’aspirine. Si mâcher les feuilles de saules n’a le plus souvent aucun effet secondaire, ce n’est pas le cas de l’aspirine artificielle. »

Le jardin est conçu avec plusieurs niveaux de culture : les arbres hauts protègent du soleil les plantes plus basses. Nous sommes dans la forêt tropicale.

« La médecine ayurvédique cherche à rendre le corps plus résistant pour éviter de tomber malade. » Ensuite, les préparations sont orientées en fonction de chaque personne, car tout le monde ne réagit pas de la même façon à une agression : « Un même médicament peut soigner trois personnes et n’avoir aucun effet sur la quatrième. » C’est pourquoi, au début d’une approche ayurvédique, il y a toujours une phase d’observation et de tests pour voir comment le corps réagit. Le médecin ayurvédique va ensuite mettre en place une phase de détoxication pour essayer de faire sortir du corps ce qui peut rendre malade. Puis, dans un troisième temps, qui peut être très long, il va chercher à favoriser le renforcement du corps. « Cette logique ancestrale se heurte aujourd’hui à la demande occidentale, qui veut des résultats immédiats », dit Vasudevan Nair. Quand on travaille, on ne peut prendre le temps de se reposer suffisamment, on n’obtient pas des congés maladie permettant de faire un traitement de fond. Conséquence : « On prend des médicaments qui soignent juste ce qu’il faut pour pouvoir reprendre le travail… mais le corps reste le plus souvent malade, et c’est le début des maladies chroniques. » S’il existe encore des savoirs sur les plantes en Europe, malheureusement, cet impératif de l’effet immédiat en limite l’usage.

Dans le jardin : « Le rire est le meilleur des médicaments. »

Vasudevan Nair nous explique que « toutes les plantes sont médicinales, mais que l’on ne connaît pas encore tous les apports qu’elles peuvent avoir ». Le jardin sert à cultiver des plantes à l’étude, à alimenter l’usine, et aussi à aider à se reproduire des plantes qui sont connues par les écrits depuis longtemps, mais qui sont en voie de disparition. Enfin, les jardiniers font des échanges avec d’autres pays ayant un climat similaire, principalement le Brésil qui, avec l’Amazonie, dispose de la plus grande réserve de plantes au monde : plus de 4.000 espèces et de nombreuses médecines différentes, dont plus de 500 communautaires. Le Brésil est pour les Indiens du jardin conservatoire de Kanjikode un puits de connaissances. Ils étudient s’il est possible d’adapter ces plantes ici, au Kerala, pour bénéficier de leurs spécificités.

En Inde, l’ail est utilisé à des fins médicales et non gastronomiques 

La médecine ayurvédique dispose aujourd’hui d’une réponse pour chaque type de maladie. Le professeur Vasudevan Nair pense qu’elle est complémentaire avec le yoga, qui lui « stimule notre immunité intérieure ». Cela n’a, pour le taxonomiste, rien à voir avec la religion. C’est une démarche de santé. Pour lui, « Dieu est un concept », ce qui est important, c’est d’avoir la foi dans ces propres croyances (avec ou sans dieu) car c’est « la foi qui permet d’avoir une démarche positive ».

Le premier domaine d’intervention d’un médecin ayurvédique va être l’alimentation car elle est notre contact le plus important avec les plantes. « Ce que l’on mange ne doit pas seulement avoir bon goût. Il faut aussi essayer d’entendre ce que nous dit notre corps », explique Vasudevan Nair. Lorsque le patient prend des préparations ayurvédiques, il doit faire attention à son alimentation : il doit respecter des horaires pour éviter que la nourriture ne vienne perturber l’effet de la préparation. Les légumes sont les aliments les plus sains pour notre corps. Les épices sont à prendre avec précaution : elles sont des médicaments. Ainsi, en Inde, l’ail est utilisé à des fins médicales et non gastronomiques. C’est évidemment encore plus vrai avec le piment, l’épice considérée comme la plus forte.

Le recours à la viande est évité au maximum car elle est liée à la souffrance de l’animal. Or, la médecine ayurvédique attache une grande importance au mental. « Manger de la viande, c’est accepter une forme de cruauté. Manger des légumes modifie moins nos émotions », dit Vasudevan Nair (même si évidemment les plantes sont aussi vivantes).




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Source : Michel Bernard

Photos : © Anne-Sophie Clémençon
. chapô : toutes les plantes sont identifiées par un panneau.

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