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Pollutions

La pollution par les médicaments affecte toutes les rivières du monde

Un quart des rivières de l’ensemble du globe contiennent des substances médicamenteuses à des niveaux considérés comme dangereux, selon une nouvelle étude. Et aucune eau n’est épargnée par ces substances néfastes pour les écosystèmes.

C’est une pollution incolore, inodore, mais pourtant omniprésente : celle de l’eau par les produits pharmaceutiques. Une nouvelle étude, publiée lundi 14 février dans la revue de l’académie des sciences étasunienne (Pnas), permet de prendre conscience de son ampleur. Une équipe de 127 chercheurs internationaux a analysé la qualité des eaux de 258 rivières dans 104 pays différents. Ses résultats montrent qu’un quart d’entre elles contiennent des substances médicamenteuses à des niveaux supérieurs à ceux considérés comme sans danger pour les humains et les organismes aquatiques.

Cette étude est la première à analyser la qualité de l’eau dans un aussi grand nombre de pays. Jusqu’alors, seuls 75 pays étaient étudiés, majoritairement en Europe et en Amérique du Nord. « C’est moins de la moitié du monde, explique à Reporterre John Wilkinson, l’un des principaux auteurs de cette étude. Nous savons depuis deux décennies que les produits pharmaceutiques se diffusent dans les environnements aquatiques et peuvent nuire à la biologie des organismes vivants. Mais jusqu’à présent, nous n’avions aucune idée de ce qu’il en était sur la majorité de la planète. » L’équipe de scientifiques a analysé des échantillons d’eau provenant de lieux très différents. Certains ont été prélevés en pleine forêt vierge, d’autres dans des villes très denses et polluées comme Delhi, Séoul ou Londres. Des vallées glacées de l’Antarctique au désert tunisien en passant par les montagnes du Colorado, peu de zones climatiques sont passées au travers du filet des chercheurs.

À l’exception des échantillons prélevés en Islande et dans un village indigène d’Amazonie vénézuélienne, tous contenaient des traces d’au moins une substance médicamenteuse. Sur le podium des villes dont l’eau est la plus polluée par les substances pharmaceutiques, on retrouve Lahore au Pakistan, La Paz en Bolivie, Addis-Abeba en Éthiopie et Madrid, en Espagne. Treize substances médicamenteuses ont été identifiées dans l’eau de la Seine, à Paris, et neuf à Beaujeu, dans le département du Rhône, à des concentrations « relativement similaires » à celles retrouvées dans le reste des fleuves européens, selon John Wilkinson.

La Paz, en Bolivie, est l’une des villes dont l’eau est la plus polluée par les substances pharmaceutiques. Flickr/CC BY-NC-ND 2.0/Leif Harboe

Cocktail toxique

Les scientifiques ont observé une corrélation entre le statut socio-économique d’un pays et son niveau de pollution pharmaceutique. Les concentrations sont souvent plus élevées au sein des pays à revenu intermédiaire, comme la Tunisie, le Costa Rica ou le Nigeria. La population peut en effet avoir accès relativement facilement à des substances médicamenteuses, sans que le système de traitement de l’eau ne soit adapté en conséquence. De manière assez logique, les rivières situées à proximité d’usines pharmaceutiques ou de décharges d’eaux usées non traitées sont souvent les plus polluées. Les points d’eau les plus préservés sont quant à eux situés soit dans des zones inhabitées, soit dans des endroits où la population n’a pas recours à la pharmacopée occidentale, soit dans des villes disposant de systèmes de traitement de l’eau très sophistiqués (comme à Bâle, en Suisse).

Gabapentine, metformine, fexofénadine, sulfaméthoxazole, métronidazole, ciprofloxacine... Le nom des substances les plus couramment retrouvées n’évoque pas grand-chose aux novices. Il s’agit pour la plupart d’antimicrobiens (dont font partie les antibiotiques), qui tuent ou ralentissent la croissance des microbes. Les chercheurs ont également retrouvé en grande quantité des analgésiques (qui servent à atténuer la douleur), des bêtabloquants (qui régulent les rythmes cardiaques anormaux), des antiépileptiques et des antihistaminiques (utilisés dans le traitement des réactions allergiques). Paracétamol, caféine et nicotine parachèvent ce cocktail toxique. Le type de substances retrouvé peut varier en fonction de critères socio-économiques. Les concentrations en antidépresseurs étaient par exemple plus importantes dans les pays à revenu élevé, observe John Wilkinson.

Le chercheur confie avoir été surpris par l’ampleur de cette pollution, dont les effets sur la santé des écosystèmes et des humains peuvent être délétères. La diffusion d’antimicrobiens dans l’environnement peut par exemple pousser les bactéries à développer de nouveaux mécanismes de défense, ce qui peut réduire à néant l’efficacité de ces médicaments. Rien qu’en France, cette « antibiorésistance » serait responsable de près de 6 000 décès par an. 19 % des rivières étudiées dans le cadre de cette étude contenaient des antimicrobiens à des niveaux excédant les limites de sécurité.

Les pays comme la Tunisie ont enregistré des concentrations souvent plus élevées. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Sami Mlouhi

Des poissons sous médicaments

Parmi les autres conséquences de cette pollution médicamenteuse, John Wilkinson évoque la féminisation des populations de poissons. Une étude publiée en 2007 dans la revue Pnas avait montré que l’exposition de poissons « tête de boule » (Pimephales promelas) aux œstrogènes synthétiques utilisés dans les pilules contraceptives féminisait les mâles. Ce phénomène pourrait mener, selon les chercheurs, à l’extinction des populations concernées.

Une autre étude, publiée cette fois dans la prestigieuse revue Science, avait quant à elle montré que l’exposition de perches communes (Perca fluviatilis) à un anxiolytique (l’oxazépam) à des concentrations équivalentes à celles retrouvées dans l’environnement pouvait modifier leur comportement. Ces poissons avaient tendance à devenir moins sociables, plus actifs et plus gourmands, avec des conséquences en cascade sur les espèces dont ils se nourrissent. Rendus plus téméraires par la consommation de ces substances, ils couraient également le risque d’être dévorés plus facilement par leurs prédateurs. « Ces médicaments sont faits pour avoir des effets biologiques, explique John Wilkinson. Ils ont des effets similaires sur les autres organismes une fois qu’ils quittent notre corps, et peuvent affecter leur santé. »

« Il y a toujours des résidus de substances pharmaceutiques dans l’eau »

Le chercheur est d’autant plus inquiet que ces êtres vivants sont rarement exposés à une seule molécule. Bien souvent, ils baignent dans des mixtures de plusieurs composés chimiques. 34 substances différentes ont par exemple été identifiées dans un seul échantillon prélevé dans la rivière Kai Tak, à Hong Kong. « Nous ne savons pas encore tout sur ces composés chimiques. Mais lorsqu’ils sont combinés, nous savons que leurs effets peuvent être amplifiés. » Les risques écologiques pourraient être plus importants.

Plusieurs pistes existent pour réduire la diffusion de ces substances dans l’environnement. Investir dans des infrastructures de traitement de l’eau plus efficaces en est une, selon John Wilkinson. Changer la manière dont nous consommons des médicaments en est une autre. « Dans beaucoup de pays, on peut acheter des antibiotiques sans prescription, et sans que cela soit indiqué d’un point de vue médical », explique-t-il. Le chercheur évoque également la possibilité d’adapter les doses de certains médicaments au poids du patient afin de limiter les excédents. « Nous ne devrions bien évidemment pas arrêter de prendre des médicaments. Mais l’on observe que, même lorsque les infrastructures en place sont très efficaces, il y a toujours des résidus de substances pharmaceutiques dans l’eau. Il faut trouver un équilibre afin qu’elles atteignent un niveau acceptable et sans effet sur la vie aquatique. »

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