« La situation est si grave qu’il faut arrêter les guerres de chapelles »

1er février 2017 / Cyril Dion et Mathieu Labonne



Le mouvement des Colibris, fondé par Pierre Rabhi, lance un appel, « Le chant des Colibris », pour créer le monde de demain. Entretien avec deux des animateurs du mouvement, Cyril Dion et Mathieu Labonne.

Cyril Dion a réalisé avec Mélanie Laurent le film Demain. Mathieu Labonne, ancien chercheur sur le climat, est directeur des Colibris. Avec Pierre Rabhi et d’autres personnalités, ils ont lancé mardi 31 janvier le chant des Colibris, "Appel du monde de demain".


Reporterre - Qu’est-ce que « le chant des Colibris », l’appel que vous lancez ?

Cyril Dion - La situation est tellement grave aujourd’hui qu’on a besoin de rassembler des entrepreneurs, des artistes, des citoyens, mais aussi des élus pour construire un autre projet de société. Il faut arrêter les guerres de chapelles, les atermoiements. Si l’on veut que les responsables politiques prennent des mesures courageuses, il faut qu’un mouvement soutienne cet élan. Il faut que des millions de personnes qui d’ores et déjà s’impliquent dans leur quotidien disent à leurs élus que s’ils ne prennent pas des décisions courageuses sur le changement climatique, sur la crise de la biodiversité, sur les problèmes économiques et de solidarité avec les migrants etc… eh bien ils ne voteront pas pour eux !

On essaye de le faire de la façon la plus large possible en incluant d’autres ONG comme la Fondation de Nicolas Hulot, Emmaüs, le collectif des Jours heureux. On a tenu à ce que chacun soit présent aux campagnes des autres pour montrer que ce n’est qu’un seul et même mouvement dans une diversité qui va dans le même sens.

Vous voulez peser politiquement dans la campagne présidentielle. Trois candidats, MM. Hamon, Jadot et Mélenchon, manifestent clairement leur analyse et leur programme en matière d’écologie. Comment vous situez-vous par rapport à eux ?

Mathieu Labonne - Déjà, on est content que ces sujets soient au centre des programmes de plusieurs candidats. Et, que les gens commencent à comprendre que ces sujets sont une clé de voûte pour beaucoup d’autres choses. Il faut le soutenir. Mais en tant que mouvement citoyen, nous ne sommes pas en position d’appeler à voter pour un candidat donné.

Quel rôle peut-on avoir ? Comment être utile pour que ces idées passent, indépendamment du candidat ? On accompagne les citoyens qui agissent localement, pour qu’ils comprennent mieux les sujets, aient mieux conscience d’où sont les vrais leviers. Parce que les gens ne font pas forcément le lien entre les leviers politiques et leur quotidien. On peut parler « d’éducation populaire », c’est-à-dire réinventer une façon pour le citoyen de s’intéresser à une politique qui va changer sa vie.

Mathieu Labonne (à gauche) : « Les gens ne font pas forcément le lien entre les leviers politiques et leur vie quotidienne »

C’est un enjeu pour cette campagne de dire : voilà ce qu’il y a derrière tel ou tel levier qui vous est proposé, par exemple derrière le revenu de base ou la politique agricole commune, et voilà ce qu’on pourrait vraiment faire.
Si vous êtes des millions à avoir compris ça, c’est une force qui ne s’arrêtera pas quelque soit le résultat de l’élection. Et si un président n’a pas fait une campagne sur ces enjeux là et n’y croit pas trop, il aura en face des citoyens qui se mobiliseront et sauront peu à peu orienter les choses. Nous faisons le constat et de notre incapacité à changer fortement une élection et de notre force à influencer globalement la société.

Vous voudriez changer le cours de l’élection ?

Mathieu Labonne - En fait, on n’a pas envie de jouer les règles de ce jeu, de la politique telle qu’elle est aujourd’hui. On a envie que des millions de gens veuillent changer les règles avec nous pour créer une politique plus citoyenne, plus à l’écoute, où les gens s’emparent mieux des sujets, débattent, aient la parole, où l’on crée une forme collective d’échange.

Cyril Dion - Sur les trois candidats dont on parle, plusieurs ont été fortement influencé par le travail qu’un certain nombre d’entre nous menont depuis des années. Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon ont demandé à me rencontrer après avoir vu Demain. Depuis 2012, Jean-Luc Mélenchon a été marqué par Nicolas Hulot et par tout un tas de lectures. Benoît Hamon a été sensibilité par le mouvement de l’économie sociale et solidaire et par le mouvement qui porte le revenu de base depuis des années. Donc, le travail de ce mouvement d’éducation populaire a fait que les idées infusent dans la société et a déjà une influence dans l’élection.

Après, l’impact qu’aimeraient avoir tous les mouvements engagés avec nous, c’est de provoquer un rassemblement. On appelle les candidats qui portent ces sujets à s’unir. Si l’on prenait les fondamentaux écologiques, sociaux et économiques des différents programmes, on serait en mesure de créer le programme le plus écologique et le plus socialement avancé qu’on a jamais eu.

N’est-ce pas la démarche qu’avait suivi Nicolas Hulot en 2007, quand il avait adressé ‘le pacte écologique’ à tous les candidats ?

Mathieu Labonne - Les citoyens ne s’étaient pas emparés de ses propositions. Et du coup, cela n’a pas créé un contre-pouvoir pour accompagner et forcer le président élu à mettre en place ce qui avait été décidé. On pense qu’une des forces du mouvement Colibris est d’avoir un ancrage local et des citoyens engagés au quotidien.

Etes-vous en lien avec le mouvement Alternatiba ?

Mathieu Labonne - Créer des rassemblements avec des centaines de structures, on ne sait pas faire. On a besoin de commencer à quelques structures et ensuite, de créer des ponts avec d’autres initiatives. Une démarche de coopération peut se mettre en œuvre très rapidement.

Cyril Dion - Alternatiba était présent à quasiment toutes les dates que j’ai faites avec la tournée du film Demain. Il y a une communauté d’esprit totale. Ce qu’on aimerait, c’est aller chercher un public plus large, chercher les personnes qui se posent des questions et qui ne sont pas issues du mouvement écologiste.

Il y a une efflorescence de démarches pour renouveler la démocratie. Que leur proposez-vous ?

Cyril Dion - De se servir de l’endroit qu’on crée et qui est visible, pour renvoyer l’attention vers eux. On essaye de trouver un fonctionnement qui ne soit pas une fédération, où l’on n’arrive pas à prendre de décisions. Mais d’être dans un processus symbiotique où chacun fait ce qu’il fait, et de créer la complémentarité en laissant chacun exprimer son talent spécifique et en renvoyant vers les autres.

Les Colibris ont longtemps été vus comme un mouvement qui ne proposait que des trucs locaux. Là, on essaye de faire le lien en montrant que les choses sont interdépendantes. Il faut pouvoir relier une transformation de la fiscalité, le revenu de base, la création monétaire, la démocratie, à ce qu’on fait au quotidien dans nos actions, et pouvoir marcher sur ces deux jambes. Ce n’est pas en faisant juste des jardins partagés que cela va changer.

Comment vous reliez-vous aux luttes menées partout en France contre les projets d’aéroport, de zones industrielles, d’autoroutes, de LGV, de parcs de loisirs ?

Mathieu Labonne - On pense en être complémentaire. Ce n’est pas notre rôle, mais on peut être des relais de certaines formes d’action. L’important c’est, au-delà des actions qui s’opposent, d’être dans la proposition et dans l’accompagnement de choses concrètes. Le mouvement Colibris invite les gens à faire leur part là où ils sont. Aujourd’hui, on a atteint un seuil où il y a assez d’initiatives concrètes pour montrer que ce dont on parle est possible à grande échelle.

Cyril Dion (à gauche) : « Il faut marcher sur deux jambes, Résister, et Créer »

Cyril Dion – Il faut marcher sur deux jambes : résister et créer. On a toujours manifesté du soutien pour les personnes qui mènent ce type de luttes, comme à Notre-Dame-des-Landes. Mais nous, on est plutôt sur la jambe Créer.

Imaginons qu’au deuxième tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen soit présente. Le mouvement Colibris dira-t-il quelque chose ?

Mathieu Labonne - On ne pourra pas inciter à voter pour un candidat. Par contre, on propose aux gens de se ré-intéresser à la politique, d’aller voter. Dans nos milieux de gens très engagés, il y a un taux d’abstention énorme. Il faut que ces gens-là se fassent entendre. S’il y a un candidat d’extrême droite, ce qu’on pourra faire, c’est de leur dire d’aller faire entendre leur voix.

Cyril Dion – Il ne sera pas très compliqué de savoir dans quel sens on préfèrerait que les gens votent. Je pense qu’on prendra des prises de position personnelle. Peut-être Pierre Rabhi ou moi, qui n’avons pas de responsabilités légales dans l’association, pourrons prendre une position en notre nom et non pas au nom de Colibris. Mais si les gens lisent correctement ce qu’on raconte, il n’y a pas d’ambiguïté.

Et, pour finir sur une note plus joyeuse : pourquoi placer cette campagne sous le nom de chant des Colibris ?

Cyril Dion - Parce qu’énormément d’artistes et de chanteurs se sont engagés avec nous. On organise une tournée de concerts avec une quarantaine d’artistes. Chanter ensemble est fondamental aujourd’hui dans une société qui a tendance à fragmenter, à opposer les gens. Chanter ensemble, c’est une espèce de communion. Et la culture a un rôle fondamental à jouer pour réinventer l’imaginaire, pour parler aux gens à l’étage émotionnel et pas seulement intellectuel. Dans la lignée de Pierre Rabhi, on a toujours cherché à ne pas être simplement militant, mais à apporter un peu de poésie

Mathieu Labonne - Le chant des Colibris, c’est l’ensemble de toutes ces actions menées partout dans le monde. C’est un chant qui appelle le monde de demain, comme si il y avait un signal faible. Il faut arriver à écouter un colibri. Un colibri est petit, il ne fait pas beaucoup de bruit, mais si on sait écouter ce chant, on sait que le monde de demain est possible.

- Propos recueillis par Hervé Kempf




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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Patrick Lazic

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