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La surpêche aura-t-elle bientôt raison des requins ?

24 septembre 2015 / Emilie Unternehr (Reporterre)



30 % des requins sont menacés d’extinction. La maturité tardive et le faible taux de reproduction des requins d’eau profonde les rendent très vulnérables à la surpêche. Prisé pour son aileron et son foie, le requin est également victime des prises involontaires. Reporterre a rencontré l’équipe de Bloom, une ONG qui œuvre chaque jour pour la conservation marine.

Les requins sont pêchés principalement pour deux choses : leur aileron, et leur foie. La soupe aux ailerons de requins est un met très recherché en Asie, où ils se vendent à prix d’or. Mais ce commerce ne concerne pas que les pêcheurs asiatiques puisque selon l’ONG Bloom, 5 % des ailerons vendus viennent de bateaux européens. En Europe, la pêche aux requins est autorisée, mais en 2013, l’Europe interdit le shark finning, cette pratique consistant à retirer l’aileron du requin avant de le rejeter mutilé à la mer, le plus souvent vivant. Mais les pêcheurs ont vite appris à contourner cette loi, qui stipule que les ailerons doivent être « naturellement attachés » à l’organisme. Les pêcheurs récupèrent donc l’aileron et l’échine dorsale à laquelle il est attaché et continuent de rejeter le reste du corps, poursuivant le même gaspillage.

Quand les requins ne sont pas traqués pour leur aileron, ils le sont pour leur foie. L’huile qui y est contenue leur sert à se stabiliser dans l’eau, elle leur permet de flotter. La grande quantité d’huile que contient le foie des requins profonds les rend très rentables aux yeux des pêcheurs. Le shark livering consiste donc à pêcher les requins pour en récupérer l’huile de foie, utilisée à 90 % par le secteur cosmétique. De cette huile est extrait le squalène, qui une fois hydrogéné devient du squalane, molécule très utilisée dans l’industrie cosmétique pour sa bonne résistance et sa maniabilité. Ainsi, trois millions de requins sont tués chaque année pour leur foie. Suite à plusieurs campagnes contre le squalane animal, sa consommation a beaucoup baissé en Europe, où l’on utilise aujourd’hui majoritairement du squalane végétal. Mais en Asie, les entreprises cosmétiques s’en servent toujours beaucoup.

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Image issue d’une étude de Bloom sur le squalane

A ce jour il n’existe pas de règle quant à l’utilisation du squalane végétal ou animal. Bloom lutte donc pour que les marques affichent l’origine (animale ou végétale) du squalane qu’elles utilisent sur l’emballage de leurs produits, afin de faciliter le choix des consommateurs.

Prise accessoire

Quand les requins ne sont pas pêchés pour leur aileron ou pour leur foie, ils le sont involontairement lors de pêches visant d’autres espèces. La pêche au thon par exemple, fait de nombreuses victimes chez les squales. Les thoniers sont souvent d’immenses bateaux qui utilisent des DCP (Dispositif de concentration des poissons), des radeaux en bois qui permettent d’attirer les poissons, tous les poissons. Cette technique de pêche est attaquée par les ONG environnementales, et pour cause.

Cette méthode de pêche industrielle qui permet de récolter une grande quantité de thons en une seule prise, contribue massivement à la disparition du thon, mais également à celle d’autres espèces, qui ne sont pourtant pas visées par les pêcheurs, principalement des requins soyeux et des requins à pointe noire, parfois des requins baleines. Ces prises accessoires sont montées à bord puis rejetées à la mer, souvent sans vie. Greenpeace mène donc une campagne pour que la pêche au thon se fasse sur banc libre, mais il n’existe actuellement aucune mesure contraignante concernant les thoniers.

La méthode de pêche la plus destructrice de l’histoire

Le chalutage profond a été décrit par les scientifiques comme la méthode de pêche la plus destructrice de l’histoire : il est considéré comme 3000 fois plus destructeur que n’importe quelle activité humaine. Cette technique consiste à « racler » le fond des océans avec un immense filet, tiré par un chalutier. La pêche profonde s’est développée pour pallier le manque de ressources dans les eaux de surface, dû à la surpêche. Elle vise trois espèces : la lingue bleue, le sabre noir et le grenadier. Mais cette méthode de pêche, non sélective, capture toute forme de vie du fond de l’océan, dont des coraux millénaires, et des requins. Les squales représentent 6 % des espèces capturées, et 30 % des rejets. Sur les treize espèces de requins ainsi capturées, onze sont en danger d’extinction.

Du fait de la rareté de la nourriture dans ces eaux profondes, les espèces se développent lentement et vivent très longtemps, certains coraux plurimillénaires sont ainsi rejetés à la mer, sans vie. Les espèces profondes ne sont pas adaptées à ce genre de prélèvements qui détruit ces fonds marins fragiles en quelques minutes. Fonds marins qui mettront énormément de temps pour se reconstituer. Ce monde est loin de nos regards, donc loin de nos esprits, pourtant le chalutage profond est actuellement en train de détruire la plus importante réserve d’espèces inconnues de la planète.

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Image de la bande-dessinée de Pénélope Bagieu réalisée en partenariat avec Bloom (voir en bas de l’article)

Un espoir du côté du Luxembourg

Sur le plan socio-économique, le chalutage profond ne représente qu’ 1,5 % des captures européennes. Il s’agit seulement de onze bateaux en Europe, et de 80 à 340 emplois, selon Bloom. Onze bateaux déficitaires qui ne survivent que grâce aux subventions qui leur sont accordées. L’enjeu pour les lobbys qui s’opposent à l’interdiction : ne pas céder un pouce de terrain, de peur qu’une fois cette pêche interdite, on s’attaque aux autres.

En 2012, la Commission européenne a proposé l’interdiction du chalutage profond. Mais lors du Conseil des Etats membres, la France bloque l’avancée du projet, poussée par les lobbys industriels. Le projet est donc suspendu depuis 2013. Un espoir émerge pourtant depuis juillet 2015 : le Luxembourg, actuellement à la tête de l’Union européenne, a inscrit le règlement pêche profonde parmi les priorités de son agenda et propose son interdiction au-delà de 800 mètres de profondeur. C’est la première fois qu’un pays à la présidence de l’UE se prononce officiellement sur la question. Le Conseil des ministres doit se tenir en septembre 2015 pour traiter de cette question. L’attitude de la France sera déterminante.


Complément d’information

- Pour mieux comprendre le chalutage profond, en bande-dessinée (réalisée par Pénélope Bagieu en partenariat avec Bloom) : lien

- A voir : Intox : enquête sur les lobbies de la pêche industrielle (documentaire de Bloom, gratuit sur Youtube)




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Lire aussi : Il faut protéger les requins des humains, alertent les naturalistes

Source : Emilie Unternehr pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Wikipedia (José Antonio Gil Martínez/CC)
. « La belle et la bête » : Etude de Bloom/capture d’écran

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