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La zone commerciale n’est pas bienvenue chez les ch’tis

8 janvier 2018 / Didier Harpagès (Reporterre)

Dans le Dunkerquois, un projet d’extension d’un hypermarché suscite l’opposition des riverains. Ils refusent la destruction de terres agricoles, l’engorgement de la circulation automobile et la désertification des centres-ville.

  • Dunkerque (Nord), correspondant

Aux portes des remparts de Bergues, ville qui servit de décor au film Bienvenue chez les ch’tis, le faubourg de Cassel, situé sur les communes de Socx et de Quaëdypre (Nord), est traversé par la D916 qui, à hauteur de ce quartier hybride, voit passer chaque jour 18.000 véhicules, dont 1.000 poids lourds.

Présidée par Claude Royer, l’association L’Hirondelle des faux bourgs s’oppose depuis quelques années au projet d’extension de la zone commerciale du faubourg de Cassel (encore appelée Croix-Rouge B, sur le territoire de Quaëdypre) promu par le propriétaire du supermarché Leclerc, lequel est accompagné dans sa requête par André Figoureux, président de la communauté de communes des Hauts-de-Flandre, (CCHF), précisément porteur du projet.

18.000 véhicules, dont 1.000 camions passent chaque jour sur le faubourg de Cassel.

Chaque élargissement de la surface commerciale du supermarché (ce sera la troisième opération de ce genre, de sorte que la surface passera de 3.500 à 6.000 m²) génère une augmentation du trafic routier auquel s’ajoute celui provenant de l’échangeur no16 de l’A25, proche de la zone, autoroute qui relie la métropole lilloise à la ville de Grande-Synthe. En outre, le faubourg de Cassel est le seul axe de circulation que peuvent emprunter les automobilistes et les transporteurs venus de Lille par l’A25 et désirant rejoindre Dunkerque en contournant le périmètre industriel grand-synthois.

« Plus de surfaces de vente, c’est plus de véhicules et plus de véhicules, c’est plus de surfaces de vente » 

Par ailleurs, le propriétaire du Leclerc préside la société civile immobilière (SCI) Picsou« ça ne s’invente pas ! » ironise Claude Royer —, qui possède les 8 hectares sur lesquels sont implantés l’actuel supermarché, Kiabi, une station d’essence Total, MacDonald’s ainsi qu’une galerie de cellules commerciales louées à plusieurs établissements, Foirfouille, Celio, Jennyfer… Autant d’enseignes qui attirent des chalands supplémentaires. Une seconde SCI, dénommée TAZ, entre les mains du même propriétaire, convoite les terrains de la zone Croix-Rouge B, propriété de la CCHF, afin d’y construire le « nouveau » Leclerc.

« Depuis plusieurs années, un cercle vicieux s’est mis en place, relève Didier Flament, membre de l’association. Plus de surfaces de vente, c’est plus de véhicules et plus de véhicules, c’est plus de surfaces de vente ! » En effet, de nouvelles enseignes se sont implantées également le long de la D916, à l’intérieur du faubourg, sur la commune de Socx. De plus, le projet Cap 2020 d’augmentation des capacités du port de Dunkerque, prévoyant l’accueil de conteneurs sept fois plus nombreux d’ici 2032, provoquera immanquablement une intense circulation de poids lourds à l’intérieur du territoire local.

Les maires de Socx et de Quaëdypre encouragent le déploiement de ces activités commerciales en raison des retombées fiscales propices à l’amélioration du cadre de vie de leur commune. « Oui, mais cette manne financière est répartie de manière inégalitaire, souligne Claude Royer, car elle est réinvestie principalement au cœur des villages. Le faubourg, situé à leur périphérie, n’en tire pas tous les avantages. Nous demeurons donc les parents pauvres de nos communes ! » Didier Flament enchérit : « Notre association n’a d’ailleurs été consultée ni par le maire de Socx ni par celui de Quaëdypre quant à l’aménagement du faubourg pour le bien-être de ses riverains, ni quant à l’amélioration de l’environnement de la zone commerciale existante. »

« Un projet du passé, assis sur un consumérisme débridé » 

André Figoureux a mis au vote du conseil communautaire l’idée d’un barreau de contournement qui permettrait, officiellement, de désengorger le faubourg et ne manquerait pas de séduire ses habitants excédés par les nuisances sonores et olfactives. Plus sûrement, affirment ses détracteurs, ce barreau, dont la CCHF est le maître d’ouvrage à hauteur de trois millions d’euros (l’ensemble du projet d’aménagement représentant un coût de huit millions d’euros) autoriserait l’extension de la zone commerciale en lui assurant une desserte. Pas d’hypermarché sans contournement ! « En somme, des intérêts privés servis par des deniers publics », s’insurgent les membres de l’association.

Il est de la compétence de la CCHF, estime son président, de créer et d’aménager des zones d’activités économiques afin de favoriser la création d’emplois. On en dénombrerait 350 avec ce projet, « 350 emplois bienvenus dans ce secteur difficile », a-t-il déclaré à La Voix du Nord le 24 avril 2017.

La zone humide qui serait traversée par le barreau de contournement.

Les membres de L’Hirondelle des faux bourgs dénoncent l’impact écologique de cette artificialisation des sols : destruction de 28 hectares de terres agricoles, disparition de zones humides inondables, tampons indispensables lors des crues, dégradation d’une zone naturelle protégée, déclarée Znieff (zone naturelle d’intérêt écologique faunistique et floristique) de type 1. Il s’agit donc d’un espace présentant un grand intérêt pour le fonctionnement écologique local.

Claude Royer et Didier Flament observent que la décision prise par la CCHF va à l’encontre des principes mis en exergue par l’Assemblée des communes de France (AdCF), représentant 80 % de la population française. « Dans une récente information presse en date du 18 octobre 2017, disent-ils, cette assemblée constate la crise du modèle économique des hypermarchés et réclame un programme ambitieux de redynamisation des centralités commerciales. » Or, le projet d’extension va non seulement nuire gravement à l’environnement mais entraînera la désertification commerciale des centres-ville.

Sylvie Brachet, maire de Bergues et opposante farouche au projet de la CCHF, rejoint en tous points l’analyse de L’Hirondelle des faux bourgs. Elle ne décolère pas : « Il ne sert à rien de sauvegarder, d’une part, le patrimoine que représentent les remparts et de détruire, d’autre part, la beauté du paysage proche de la ville. Quant au petit commerce berguois, qui a enrichi la CCHF, il subira une concurrence déloyale si l’extension du Leclerc est actée. À mes yeux, c’est un projet du passé, assis sur un consumérisme débridé. »

Bataille juridique 

Une bataille juridique oppose encore les détracteurs du projet à ses défenseurs. La version actuelle du Scot (schéma de cohérence territoriale), défini pour la période 2007-2017, désigne le faubourg sous l’expression « pôle d’activité structurant ». Mais l’activité commerciale que va générer l’extension programmée du Leclerc relève davantage d’un « pôle structurant commercial ». Mme Brachet dénonce cette éventuelle requalification, selon elle, douteuse et, comme L’Hirondelle des faux bourgs, elle s’appuie sur le Scot actuel pour dire que celui-ci n’est pas compatible avec la création d’un supermarché. « Je dénonce, dit-elle, un détournement sournois de l’usage de la zone de la Croix-Rouge B, contraire aux orientations du Scot. En effet, un “pôle d’activité structurant” doit accueillir des artisans et des PME, un “pôle structurant commercial” est essentiellement dédié aux commerces. Il y a sur le Dunkerquois, ajoute-t-elle, quatre pôles commerciaux, reconnus structurants (Coudekerque-Branche, Grande-Synthe, Saint-Pol-sur-Mer et le centre-ville de Dunkerque) un cinquième serait illégal ! »

La zone humide, indispensable lors des crues.

Une manifestation organisée par les opposants au projet eut lieu sur le faubourg, le 16 juin 2015. Elle occasionna une distribution de tracts auprès des automobilistes et provoqua très vite un bouchon sur l’échangeur de l’A25 que les gendarmes éliminèrent en dispersant sans violence les manifestants. Une pétition réclamant une orientation des investissements vers les habitants du territoire et non en direction d’intérêts privés a recueilli à ce jour un peu plus de 700 signatures. Elle sera remise en janvier 2018 à la présidence du CCHF. De surcroît, L’Hirondelle des faux bourgs sollicitera un cabinet d’avocats pour déposer un recours lorsque le permis d’aménager la zone de la Croix-Rouge B sera délivré.

Et Didier Flament de conclure : « Nous sommes ici, sur le faubourg, dans une situation identique à celle qu’ont connu les Dunkerquois lorsqu’ils se sont opposés au projet de construction par Vinci, firme multinationale, d’une grande salle de sport dite Arena en 2014. Ils ont obtenu gain de cause. Ici aussi, c’est le pot de terre contre le pot de fer. Mais nos actions ont déjà réussi à retarder le projet. N’oublions pas que la mise en chantier était initialement espérée fin 2016 ! Nous ne renoncerons pas, car nous voulons vivre heureux là où nous sommes. »



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Lire aussi : À Forcalquier, Christophe Castaner promeut un supermarché destructeur de terres agricoles

Source : Didier Harpagès pour Reporterre

Photos : © Didier Harpagès/Reporterre

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