Le Mexique interdit le maïs OGM : historique, mais pas facile à appliquer

Durée de lecture : 6 minutes

15 février 2021 / Magali Reinert (Reporterre)



La décision mexicaine d’interdire le maïs transgénique fait date dans ce pays où l’opposition aux OGM remonte à la fin des années 1990. Reste à savoir si et comment cette interdiction pourra être mise en œuvre, alors que des millions de tonnes de maïs transgénique sont encore importées chaque année.

Le gouvernement mexicain a tranché. D’ici trois ans, le maïs transgénique sera interdit dans tout le pays. « Cette décision est historique, car depuis vingt-et-un ans les réseaux paysans, les chercheurs et les organisations civiles, dont Greenpeace, ont mené des batailles juridiques contre les OGM au Mexique », a déclaré Greenpeace Mexique début janvier.

Dès 1998, un premier moratoire avait été mis en place, à la suite d’une large mobilisation citoyenne qui réclamait le principe de précaution face au risque de contamination des variétés traditionnelles de maïs par les variétés transgéniques. Puis machine arrière en 2009, alors que le gouvernement de droite approuvait des cultures expérimentales dans le nord du pays, à la suite des demandes des géants de l’agrochimie, Monsanto et Syngenta notamment. En 2013, la justice saisie par la coalition Sin Maiz, No Hay Pais (Sans maïs, pas de pays) réunissant une vingtaine d’organisations paysannes, stoppait à nouveau toute culture de maïs OGM dans le pays, au nom de la souveraineté alimentaire. Depuis, un moratoire s’appliquait de fait. Il est donc entériné par le décret d’interdiction publié le 31 décembre 2020.

Un gouvernement où se côtoient promoteurs et opposants des OGM

Avec cette décision, le président Andrés Manuel López Obrador (dit Amlo) est fidèle à son programme de défense des petits paysans. 70 % des agriculteurs mexicains utilisent toujours des variétés traditionnelles, donc hors des circuits des semences industrielles dont font partie les OGM (organismes génétiquement modifiés). Mais à y regarder de plus près, la partie n’était pas jouée d’avance. En octobre 2020, le ministère de l’Agriculture publiait un premier projet de décret favorable aux biotechnologies. Décret qu’Amlo n’a pas signé, et a même pris le parti opposé. Les atermoiements du gouvernement se comprennent à la lumière de sa composition : « Le gouvernement mexicain compte les promoteurs historiques et les opposants historiques des OGM », indique à Reporterre le chercheur au CNRS Jean Foyer, auteur de l’ouvrage Il était une fois la biorévolution (éditions PUF, 2010).

Maïs dans un jardin urbain à Ecatepec de Morelos, au Mexique.

« Le ministre de l’Agriculture Victor Villalobos est un grand défenseur des OGM. Mais dans son ministère, le secrétaire à l’autosuffisance alimentaire, Victor Suarez, vient des mouvements sociaux anti-OGM », dit Gerardo Otero, professeur à la Simon Fraser University à Vancouver contacté par Reporterre. Tout comme l’ex-ministre de l’Environnement, Victor Manuel Toledo, qui fait partie des universitaires proches des organisations paysannes. L’arbitrage en faveur des anti-OGM pourrait d’ailleurs bien être le dernier gage donné par le président à ce ministre démissionnaire, qui, avant de quitter le gouvernement en septembre 2020, avait promis l’interdiction du glyphosate et du maïs OGM. Le départ de Toledo est expliqué par le désaveu d’un gouvernement qui arbitre trop souvent en défaveur de l’environnement.

Pendant deux semaines après la publication du décret d’interdiction, le doute a encore plané sur sa portée. Finalement, l’interdiction est totale : plus de maïs OGM ni dans l’alimentation humaine ni dans l’alimentation animale. La distinction est considérable car si la production nationale du maïs blanc consommé par les Mexicains, est déjà non-OGM, le maïs jaune importé principalement pour l’élevage est à 90 % transgénique. Supprimer ce maïs transgénique est un défi colossal alors que la dépendance du Mexique au maïs nord-américain s’accroît, les importations ayant plus que doublé depuis dix ans. L’année dernière, le Mexique a importé près de 18 millions de tonnes de maïs, pour une production nationale de 26 millions.

De la nourriture animale à l’alimentation humaine

Au départ principalement destiné à l’élevage, le maïs transgénique importé est progressivement entré dans la chaîne de l’industrie agroalimentaire, qui puise dans cette matière première bon marché pour produire des aliments à bas prix. En effet, le maïs importé est moins cher puisque, subventionné aux États-Unis, il est vendu en dessous de son prix de production, rappelle l’expert Timothy A. Wise de l’Institute for Agriculture and Trade Policy. Les barrières douanières ont été supprimées en 2008 dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena).

Cette contamination des aliments par du maïs transgénique n’a été rendue publique que récemment, grâce à des travaux de recherche mexicains. En 2017, une équipe universitaire a montré la présence de transgènes dans 82 % des aliments transformés à base de maïs industriel partout au Mexique. De plus, le glyphosate a été détecté dans près du tiers des échantillons testés positifs au transgène tolérant au glyphosate. Des faits qui ont plaidé pour une interdiction totale du maïs OGM. Et qui rappellent aussi qu’OGM et glyphosate sont liés, puisque le maïs est génétiquement modifié pour supporter les herbicides à base de glyphosate comme le Roundup.

La capacité du Mexique à s’affranchir des importations de maïs OGM laisse cependant les observateurs perplexes. Garantir l’absence d’OGM nécessite un contrôle strict des frontières et des chaînes agroalimentaires. Or, « jusqu’à présent, les politiques de biosécurité mexicaines ne s’appuient sur aucun dispositif concret pour contrôler la dissémination des OGM », explique Jean Foyer, qui souligne que son scepticisme sur la mise en œuvre de cette interdiction est partagé par des spécialistes des questions de biosécurité au Mexique. Et s’ils crient victoire, les anti-OGM ne sont pas dupes. Dans son communiqué, Greenpeace Mexique reconnaît que « la lutte ne s’arrête pas là. Il y a maintenant un long chemin à parcourir pour que ce décret devienne réalité au plus tard le dernier jour de 2024. »

Le glyphosate en ligne de mire

Les mêmes réticences sont exprimées sur l’interdiction des herbicides à base de glyphosate, largement utilisés dans les grandes exploitations agricoles au nord du pays. Les critiques contre ce produit chimique, reconnu comme cancérogène probable, s’intensifient depuis que Bayer a accepté en juin 2020 de verser jusqu’à 10,9 milliards de dollars pour régler près de cent mille poursuites judiciaires aux États-Unis, alléguant que le Roundup avait causé des cancers. Mais la promesse du gouvernement mexicain de trouver des substituts au Roundup d’ici trois ans n’apporte pour l’instant pas de solution.

« Si l’affirmation de la souveraineté environnementale est en accord avec le nationalisme du Morena [parti politique d’Amlo], l’environnement reste le parent pauvre de la politique nationale », rappelle Jean Foyer. Le budget de ce ministère a diminué d’un tiers entre 2018 et 2020. À l’image d’autres gauches latino-américaines comme la Bolivie, le Mexique sacrifie l’environnement au développement économique qui sert ses politiques sociales, explique le chercheur : « Dans le populisme de gauche, l’environnement est encore souvent perçu comme un truc de riche. »





Lire aussi : « Déclaration pour la vie » : les zapatistes annoncent leur venue en Europe

Source : Magali Reinert pour Reporterre

Photos : . chapô : Un carouge à épaulettes dans un champ de maïs au Mexique. CC BY-SA 4.0 Cacu/Wikimedia Commons
. Jeune pousse : CC BY-SA 4.0 Armando Olivo Martín del Campo/Wikimedia Commons

DOSSIER    OGM

THEMATIQUE    Agriculture
21 janvier 2021
Cinq propositions pour sortir la montagne du tout-ski
Tribune
20 février 2021
Livre papier ou liseuse électronique, qui est le plus écolo ?
Enquête
25 février 2021
Barbara Pompili : « Loi Climat : je n’accepterai aucune baisse d’ambition à l’Assemblée nationale »
Entretien


Dans les mêmes dossiers       OGM



Sur les mêmes thèmes       Agriculture





Du même auteur       Magali Reinert (Reporterre)