Le Parc national des forêts : un nouveau venu dans un paysage sinistré

Durée de lecture : 7 minutes

7 novembre 2019 / Marie Astier (Reporterre)

Événement rare : un onzième parc national est créé jeudi 7 novembre, afin de protéger les forêts de Champagne et Bourgogne. Mais pour donner des moyens au nouveau venu, on en prend aux parcs déjà existants, alertent les syndicats et présidents de parcs nationaux.

C’est le 11e parc national, le premier créé en plaine et dédié aux forêts de feuillus, celui situé le plus au nord en France et le plus proche de Paris. Ce jeudi 7 novembre est publié le décret de création du Parc national des forêts de Champagne et Bourgogne, qui protège désormais une partie du plateau de Langres, entre la Haute-Marne et la Côte d’Or.

« En France, seules 30 % des forêts actuelles étaient déjà boisées au moment de la Révolution française. Dans le parc, 80 % des surfaces forestières l’étaient. Les écosystèmes sont très préservés. Par ailleurs, il n’y a pas de grandes infrastructures qui fragmentent le territoire », explique à Reporterre Hervé Parmentier, directeur du groupement d’intérêt public chargé de préparer la création du parc.

« Nous allons ré-ensauvager la forêt, créer une réserve intégrale de 3.100 hectares »

Certains marais à l’écosystème particulier abritent « une abondante flore à caractère montagnard ou boréal », vante le parc, qui égrène des noms qui titillent l’imaginaire du néophyte : Choin ferrugineux, Swertie pérenne, Linaigrette ou Ligulaire de Sibérie...

« Nous allons ré-ensauvager la forêt », s’enthousiasme M. Parmentier. « Nous allons créer une réserve intégrale de 3.100 hectares de forêt que nous n’exploiterons pas. Nous allons la laisser évoluer librement et observer. »

Dans la commune de Rolampont (Haute-Marne).

Il promet le retour des très vieux arbres : « Un chêne peut vivre jusqu’à 700 ans mais aujourd’hui on ne les laisse aller que jusqu’à 250 ans au plus... » Le parc souhaite également travailler avec les « acteurs » du territoire et notamment préserver les emplois liés à l’exploitation de la forêt. « On va même en créer de nouveaux », espère M. Parmentier.

« Créer un nouveau parc est ambitieux, ce n’est pas simple et c’est toujours positif, se réjouit Laurent Grandsimon, porte-parole de la Conférence des présidents de parcs nationaux et président du Parc national des Pyrénées. Toutes les études montrent que la biodiversité est en meilleure santé dans les aires protégées. Mais il y a un problème de moyens... », tempère-t-il. « On donne ordre aux directeurs des parcs actuels de baisser leurs effectifs pour créer ceux du onzième parc. C’est le seul point d’amertume. »

« On est de moins en moins sur le terrain, on a perdu 21 % des effectifs »

Selon les présidents de parcs nationaux et les syndicats des personnels, les suppressions de postes se sont accélérées depuis la création du Parc national des Calanques en 2012. « Ça a été le premier parc créé à moyens constants, se souvient Frédéric Goulet, du Syndicat national de l’environnement-FSU (SNE-FSU) et garde-moniteur dans le parc des Écrins. L’enveloppe budgétaire des parcs nationaux n’a pas augmenté, les moyens ont été transférés vers le nouveau parc. Cela a eu un effet d’accélération sur la suppression d’effectifs dans les parcs existants. »

« J’ai perdu 20 % de mes postes en dix ans », assure Laurent Grandsimon dans les Pyrénées. « On est à l’os, on a perdu 21 % des effectifs », ajoute Frédéric Goulet depuis les Écrins. « On est de moins en moins sur le terrain, on ne peut plus faire de surveillance. Il y a une perte de sens au travail. Aux Écrins, on a eu deux burn out et une augmentation des arrêts de travail ces dernières années. » Dans les Cévennes, le représentant du personnel Kisito Cendrier compte « dix-sept équivalents temps-pleins perdus en dix ans, et trois postes sont en sursis. Dont celui de la personne qui tient le centre de documentation et de notre expert des milieux aquatiques. »

Impossible de connaître les conséquences en terme de santé sur les salariés : « On est tellement en sous-effectif qu’on n’a plus le temps de faire les bilans sociaux... » Tous racontent la réduction des opérations de sensibilisation du public, notamment avec les scolaires. « Cette politique est à courte vue car cela réduit la présence visible de l’État sur le territoire. Nos gardes-moniteurs ont un uniforme », rappelle Laurent Grandsimon.

Un chat forestier, une sous-espèce du chat sauvage.

Le gouvernement a tout de même décidé de répéter le scénario avec le nouveau parc. Mais les ambitions affichées en terme de biodiversité ne semblent pas suivies de moyens. « Les départs en retraite non remplacés ont permis de mettre de côté des postes pour le onzième parc », estime Francis Combrouze, de la CGT Équipement-Environnement. Le projet de loi de finances confirme qu’il s’agit bien d’en prendre aux parcs existants pour donner au nouveau : « Le schéma d’emplois intègre la création en 2020 du nouveau parc national [...] par redéploiement interne d’effectifs supportés par les dix parcs nationaux existants, redéploiement qui avait été anticipé dans les schémas d’emplois antérieurs ».

« Il n’y a aucun lien entre les réductions de poste prévues dans les parcs nationaux et la création du Parc national des forêts »

Le projet de loi de finances présenté par le gouvernement prévoyait même une réduction de la taille du gâteau à partager, bien qu’un nouveau convive soit invité à la table. Trois postes devaient être supprimés l’an prochain sur l’ensemble des parcs.

Finalement, les députés ont adopté lundi 4 novembre, contre l’avis du gouvernement, un amendement au projet de loi de finances permettant d’éviter la perte de ces trois postes. « On nous dit que cela fait une année blanche pour les parcs nationaux, mais cela est vrai hors création du Parc des forêts de Champagne et Bourgogne », souligne Patrick Saint-Léger, secrétaire national du SNE-FSU. Par ailleurs, les coupes ne sont évitées que pour l’année 2020. Mais que va-t-il se passer ensuite ? « Selon nos calculs, quarante postes vont être supprimés d’ici 2022 dans les parcs nationaux existants », indique le syndicaliste. Une partie de ces postes pourrait être réaffectée au nouveau parc. « Mais on n’a aucune information officielle. »

Une forêt à Arc-en-Barrois (Haute-Marne).

Du côté des forêts du plateau de Langres, Hervé Parmentier, lui, se défend de déshabiller ses confrères. « Dans le cadre de la politique nationale de réduction de la dépense de l’État, un effort collectif est demandé. Les parcs nationaux sont plutôt épargnés par rapport aux autres établissements », estime-t-il. Il indique que le nouveau parc national devrait d’année en année augmenter son personnel jusqu’à 45 postes. 15 seraient issus d’autres établissements — Office national des forêts (ONF) et Office français de la biodiversité (OFB) — et 30 postes seraient créés directement au sein du parc. « Il n’y a aucun lien entre les réductions de poste prévues dans les parcs nationaux et la création du Parc national des forêts. Même si ce dernier n’était pas créé, il y aurait quand même ces suppressions », assure-t-il.

À cette annonce, Patrick Saint-Léger secoue la tête : « On bricole, on est en train de se répartir la misère entre parcs nationaux, ONF et OFB. Il faut arrêter de taper sur tout le monde ! » Les agents des parcs nationaux attendent ainsi toujours de savoir à quelle sauce ils seront mangés. Le SNE-FSU a envoyé une lettre à la secrétaire d’État Emmanuelle Wargon, lui demandant de préciser comment les moyens vont évoluer dans les trois ans à venir. Le syndicat attend toujours la réponse — tout comme Reporterre — aux questions envoyées au ministère.


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Lire aussi : Mis au régime sec, les parcs nationaux sont menacés

Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô et forêt : © Éric Girardot
. crapaud et chat : © David Meier
. papillon : © C. Voinot
. panorama moussu : © Franck Fouquet

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