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Guide pratique

Le bokashi, un « compost » maison à la japonaise

Les épluchures de fruits, de légumes ou même les fleurs peuvent être insérées dans le bokashi.

Le bokashi est parfois présenté comme « la solution idéale » pour traiter les biodéchets quand on habite un appartement en ville. Mais il présente aussi des contraintes à connaître avant de se lancer.

« On entend beaucoup parler du bokashi, une technique pour gérer ses biodéchets. Mais est-ce aussi bien que ce qu’en disent les vendeurs ? » nous a écrit Matthieu, un de nos lecteurs. Depuis le 1ᵉʳ janvier, nombreux sont les citadins à s’interroger sur le meilleur moyen de trier leurs biodéchets, comme doit leur proposer leur collectivité. Plusieurs options s’offrent à eux : apporter leurs déchets de cuisine dans un point de collecte de rue, trouver un lieu de compostage proche de chez eux, se lancer dans l’élevage de vers avec un lombricomposteur… ou bien investir dans un bokashi de cuisine.

Cette dernière solution, plus confidentielle, est parfois présentée dans les médias comme « la solution idéale » pour les urbains vivant en appartement sans balcon. Elle permet de stocker plus longtemps ses déchets : pas besoin de descendre tous les deux jours au collecteur de rue ! Le bokashi prend par ailleurs moins de place qu’un lombricomposteur. Il ne contient pas non plus de vers, un bon point pour les phobiques des lombrics et pour ceux qui ne veulent pas trop de contraintes. Lorsqu’il est fermé, il est aussi réputé ne pas dégager d’odeur et ne pas attirer les moucherons puisqu’il est étanche.

La même recette que pour la choucroute

Le bokashi, mot japonais qu’on traduit par « matière organique fermentée », permet une dégradation ou réduction rapide des déchets. Il repose sur le principe de la fermentation lactique à partir de micro-organismes. « La recette est exactement la même que pour faire de la choucroute à partir de chou cru », résume Johan Duterte, associé de la société Rézomes, qui travaille sur les techniques de fermentation à l’échelle agricole.

« Contrairement au compostage qui se déroule en présence d’oxygène (procédé aérobie) et dégage de la chaleur, le bokashi se déroule en anaérobiose, en l’absence d’oxygène, et à température ambiante », explique le groupe de travail réuni par Réseau Compost Citoyen (RCC) sur ce sujet, et qui a publié un rapport en février 2023.
 

Seau de bokashi plein et fermenté, avec au-dessus des micro-organismes (EM), prêt à être utilisé dans un jardin. Flickr/CC BY-NC-SA 2.0 Deed/Neal Foley

« N’ouvrez pas votre bokashi à chaque épluchage de légumes, il s’agit de l’exposer le moins possible à l’air ambiant, conseille le journaliste Antonin Padovani, dans son ouvrage Bokashi, manuel du compost urbain à la japonaise. Il est préférable de stocker vos déchets journaliers dans un autre récipient, et de tous les incorporer au bokashi en même temps, chaque soir ou chaque matin, selon votre rythme. »

Agrumes, pelures d’oignon, restes de viande…

Concrètement, on dépose ses déchets de cuisine dans un contenant spécifique vendu dans le commerce ou bien fabriqué maison. Des tutos de fabrication sont facilement accessibles sur le web, par exemple sur le site lowtechlab.org.

Le récipient doit être complètement hermétique — à la différence du compost ou lombricompost pour lequel l’air est indispensable — et posséder un espace en bas avec un robinet pour la récupération, tous les 2 ou 3 jours, du « jus ». À l’instar du thé du lombricomposteur, ce jus est utilisé dilué et serait un bon engrais pour les plantes, selon les fabricants.

Contrairement au lombricompost, quasiment tous les déchets peuvent être déposés, y compris agrumes, pelures d’oignon, coquilles, restes de viande ou de poisson. Pour un entretien plus facile, on peut recouvrir les parois du seau avec du papier kraft ou des feuilles de papier journal. « Pour faire un bon bokashi, il faut tasser suffisamment les déchets pour éviter les poches d’air, recommande Johan Duterte. Pour les gros déchets, par exemple les feuilles de poireau, l’idéal est de les découper en petits morceaux qui seront plus faciles à tasser. »

Le secret du bokashi s’appelle EM

On ajoute de l’« activateur » à bokashi à chaque dépôt de déchets. Sous forme de poudre, il est constitué de son de céréales et de différents ferments, appelés aussi « micro-organismes efficaces », ou EM pour l’équivalent en anglais. Là réside le secret du bokashi.

Mis au point par le Dr Teruo Higa, biologiste et agronome japonais, ce cocktail de quelque quatre-vingts micro-organismes a été breveté. Tout sachet étiqueté EM provient de chez Agriton, fournisseur officiel des EM pour la Belgique et la France, et il contient exactement le même mélange.

Attention donc aux activateurs non estampillés EM« On trouve sur le marché d’autres produits, signale Johan Duterte. Ils contiennent du son de céréales et du sucre, mais pas forcément un cocktail de micro-organismes ajoutés, et ne possèdent donc pas forcément la même efficacité que les EM. Ce qui peut être une source de mauvais fonctionnement du bokashi. »

Le cocktail de micro-organismes (EM) est constitué de son de céréales et de différents ferments. Flickr/CC BY-NC-ND 2.0 Deed/Al Pasternak

Le consommateur n’a toutefois pas d’information sur le contenu précis des micro-organismes EM brevetés. Ce qui peut présenter un problème, selon Réseau Compost Citoyen, si on les introduit dans le sol : « Les effets de l’introduction de micro-organismes non connus sur les micro-organismes indigènes et leur biodiversité ne sont pas suffisamment connus, ce qui incite à la prudence pour éviter un impact négatif éventuel du bokashi sur la biodiversité naturelle des sols. »

Fabriquer son activateur à partir de petit lait

Outre les EM et les activateurs d’origine non identifiée, d’autres solutions existent pour lancer la fermentation d’un bokashi. Johan Duterte évoque ainsi la litière forestière fermentée (lifofer) sur laquelle sa société Rézomes travaille. « À la différence des EM, on fabrique celle-ci à partir de matériaux locaux, donc de micro-organismes autochtones. » En France, l’association Terre & Humanisme plébiscite cette technique artisanale développée et utilisée en Asie et Amérique latine dans l’agriculture.

Autre moyen pour démarrer la lactofermentation du bokashi : « On peut récupérer du petit lait dans les faisselles qu’on achète en magasin, puis on ensemence le bokashi avec, en ajoutant éventuellement un peu de sucre, explique M. Duterte. On peut aussi utiliser un reste de kéfir ou de kombucha, ou même faire lactofermenter du chou, des carottes, etc. » Là encore, des recettes et des conseils sont disponibles sur les sites ou forums dédiés. Ce système fait maison permet en plus d’économiser l’achat régulier d’activateur.

Le digestat n’est pas adapté aux plantes d’intérieur

Une fois que le bokashi est plein, « il faut impérativement laisser la fermentation se terminer sur une période allant de 2 à 4 semaines, sans ouverture », écrit Antonin Padovani. Ce qui implique d’avoir éventuellement un deuxième bokashi dans sa cuisine pour continuer le tri des biodéchets.

Que faire ensuite du digestat, c’est-à-dire du contenant solide ? C’est là que peuvent apparaître des difficultés. Car on ne peut pas le déposer directement dans ses plantes intérieures ou dans les jardinières de son balcon, comme avec le lombricompost. D’une part parce que la matière est très acide ; d’autre part parce que les déchets sont seulement dégradés, pas transformés. « Il faut pouvoir l’enfouir dans la terre ou le laisser reposer sur la terre. C’est la microbiologie des sols qui va finir de le dégrader », explique Johan Duterte.

L’usage en appartement peut donc être compliqué si l’on n’a pas de jardin ou de compost à disposition. « La question des débouchés est importante à se poser avant de se lancer, considère pour sa part Patrice Poignard, chargé d’études à la direction de la propreté et de l’eau (DPE) de Paris. Le bokashi n’est pas du compostage. Des gens nous appellent parfois pour savoir ce qu’ils peuvent faire de la matière qu’ils ont stockée. » Beaucoup de sites de compostage partagé refusent, par exemple, ce type de résidus, notamment parce que — lorsqu’ils sont mal fermentés — ils peuvent dégager une odeur très désagréable et durable.

Pourtant, Johan Duterte assure qu’il n’y a, a priori, pas d’inconvénient à ce que la matière soit déposée dans un compost si elle est bien fermentée : « J’ai constaté que les lombrics adorent les matières acides lactiques. On pourrait même en mettre dans un lombricomposteur. » À défaut, on peut déposer le digestat dans un des points d’apport volontaire souvent proposés dans les villes. Et le bokashi finira avec les autres biodéchets en méthanisation ou dans du compostage industriel.

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