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Objectif 30 000 €

Le cheval, une énergie urbaine 100 % renouvelable

18 février 2016 / Émilie Massemin (Reporterre)



Depuis 1998, des chevaux de trait assurent l’arrosage, le débardage et la collecte des déchets dans les allées forestières du bois de Vincennes. Près de 200 communes françaises recourent ainsi à l’attelage, alternative écologique et conviviale aux engins à moteur. Mais les projets restent fragiles et dépendants du politique.

Ce mercredi matin clair de février, seul un bruit de moteur vient troubler la tranquillité du bois de Vincennes, à Paris. Dans un bosquet, deux magnifiques juments de race ardennaise, Baronne et Ukraine, patientent calmement pendant que deux agents de la mairie de Paris jettent des branchages dans la broyeuse à moteur qu’elles remorquent.

« On va laisser la sciure sur la pelouse, ça fera un couvert pour l’hiver », lance José Thorel, par ailleurs administrateur au syndicat des cochers (SNCUPAA, soit le Syndicat national des cochers et utilisateurs professionnels d’animaux attelés), à son collègue. L’air satisfait, il désigne d’un geste le sillage de l’attelage. Seuls quelques brins d’herbe courbés trahissent le passage des animaux. « Dans moins de deux jours, il n’y paraîtra plus, sourit-il. Si nous avions utilisé un tracteur, les roues auraient tout arraché. »

L’attelage ne permet pas seulement de préserver les gazons. « Nous apportons du bien-être, témoigne l’agent. Quand nous passons en tracteur, les gens arrêtent de lire à cause du bruit. En attelage, ils s’interrompent pour nous regarder, nous dire bonjour et nous demander s’ils peuvent monter dans la voiture. »

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José Thorel mène Baronne et Ukraine, les deux juments ardennaises de l’atelier des chevaux de trait du bois de Vincennes.

À midi, l’attelage rentre à l’écurie. Baronne et Ukraine y retrouvent Biba et Rapido, les deux autres ardennais de l’atelier, occupés toute la matinée à débarder. Mickaël panse Biba à l’aide d’une étrille métallique avant de la conduire dans son box garni de paille fraîche. Comme les attelages et les meneurs tournent, chaque relation est différente. « J’ai plus d’affinités avec Rapido, une force tranquille, qu’avec Biba, plus jeune et donc plus punchy et craintive, reconnaît l’agent. C’est tout l’intérêt de travailler avec des animaux : le quotidien n’est jamais pareil. »

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Le pansage, un passage obligé pour des chevaux en bonne santé.

L’atelier des chevaux de trait du bois de Vincennes a été créé en 1998. Aujourd’hui, il compte quatre chevaux et cinq agents qui sont d’anciens bûcherons, jardiniers ou ou cantonniers. Parmi leurs missions : arrosage, débardage, transport d’ordures, de feuilles mortes ou d’arbres, broyage… « Nous ramassons des poubelles pour les cantonniers ou nous débardons du bois pour les bûcherons. Nous travaillons aussi sur nos propres chantiers », explique Jean-Claude Carretier, responsable de la structure et président de la Fédération nationale des chevaux territoriaux (FNCT). En juillet dernier, Rapido et Idéal, depuis parti à la retraite, ont même été sollicités pour débarrasser des grumes au parc des Buttes Chaumont, sur des terrains en forte pente inaccessibles aux engins.

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L’atelier des chevaux de trait du bois de Vincennes.

La mairie de Paris n’est pas la seule collectivité de France à recourir à l’énergie animale. Ainsi, à la Chapelle-Gaceline (Morbihan), depuis 2008, les enfants vont de l’école à la cantine du centre de loisirs en calèche tirée par l’un des deux « traits bretons », Nayak et Opérat.

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À la Chapelle-Gaceline, Nayak assure le transport scolaire.

Pierrick Lelièvre, le maire de la commune, se félicite de cette initiative : « 80 % des habitants trouvent ça génial, en particulier les enfants, les parents et les grands-parents. » Le pré, à proximité du centre-bourg, est devenu « un lieu de rassemblement. Les nouveaux habitants viennent voir les chevaux et rencontrent les anciens à cette occasion », observe l’élu.

Côté finances, la commune s’y retrouve. « Nayak et Opérat ont besoin de dix à douze balles de foin par an. Au printemps et en été, ils pâturent dans les espaces verts, un gain de temps et d’argent en tonte des pelouses, calcule le maire. Il y a des frais de vétérinaire et de maréchal-ferrant. Mais, si nous n’avions pas recouru aux chevaux, nous aurions dû investir dans un minibus avec chauffeur. »

 « Les enfants courent après l’attelage et les personnes âgées s’installent à la fenêtre pour le regarder »

La communauté de communes de Questembert (Morbihan) s’est également lancée dans l’aventure. Depuis 2011, un prestataire de service collecte, en voiture à cheval, les déchets recyclables de 2.500 habitants. Une alternative au camion-benne, qui avait de grandes difficultés à manœuvrer dans les ruelles étroites du village.

- Regarder la vidéo :

Les habitants ont rapidement été conquis par le bruit des sabots sur les pavés. « Les enfants courent après l’attelage et les personnes âgées s’installent à la fenêtre pour le regarder », se réjouit Jacqueline Le Léap, à l’origine du projet. « Le taux de collecte a grimpé à 40 %. »

La dépense reste raisonnable. À raison de 350 euros la journée pour 1,5 tonne collectée, ce type de ramassage représente un surcoût de 6.000 euros par an à l’intercommunalité, évalue Mme Le Léap, « peanuts par rapport au budget total ».

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Napoléon, mené par Laurent Legal, participe à la collecte des recyclables dans les rues de Questembert.

« Plus écologique, on ne trouve pas, affirme Bernard Michon, propriétaire de cinq chevaux de trait et patron d’Hippomobile, une entreprise de création et fabrication de matériel d’attelage à Azé (Saône-et-Loire). Le cheval fonctionne à l’énergie solaire, qui fait pousser l’herbe dont il se nourrit. Il est 100 % biodégradable et peut se reproduire, ce qui n’est pas le cas d’un tracteur. Il marche à la commande vocale, adapte son effort à la puissance demandée, offre une adhérence parfaite sur tous types de terrains. » À tel point que Jean-Louis Cannelle, éleveur, formateur et fondateur du Centre européen de ressources et de recherches sur la traction animale (Cerrta) et du SNCUPAA, se bat depuis des années pour que l’énergie animale soit reconnue comme énergie renouvelable au niveau européen – sans succès pour le moment.

Les urbains ont besoin des animaux, insiste Jean-Charles Michel, du réseau breton Faire à cheval, qui soutient les collectivités dans leurs projets de traction animale : « Ce n’est que dans la deuxième partie du XXe siècle qu’on a remplacé les chevaux par le moteur à explosion, sans réaliser qu’ils jouaient aussi un rôle de médiation. » L’équitation s’est développée en réaction : « Inconsciemment, la société a eu besoin de retrouver ce contact avec le cheval », avance M. Michel. Le retour de l’attelage en ville participerait de ce mouvement.

 « Le coût horaire d’un engin à moteur ne tient pas compte de son impact écologique »

Selon la FNCT, environ 200 municipalités recouraient à la traction animale en 2014, contre une vingtaine en 2008. Depuis 2013, la région Bretagne subventionne « une douzaine de projets chaque année », indique M. Michel. Première difficulté, convaincre le conseil municipal. « J’ai eu droit à l’attaque du retour à la bougie, surtout dans ce milieu rural, où le cheval est perçu comme un moyen rétrograde », témoigne Mme Le Léap. M Lelièvre s’est retrouvé confronté aux mêmes réticences : « Un tiers des élus m’ont rétorqué qu’on allait passer pour des ringards, que la traction animale était un retour en arrière. Heureusement, les deux tiers ont estimé que ce retour aux sources était dans l’air du temps. »

Ensuite, ces initiatives restent fragiles. À Maxéville (Meurthe-et-Moselle), des chevaux étaient utilisés pour le transport scolaire et la surveillance des espaces verts, se souvient M. Cannelle : « Tout le monde était satisfait. Pourtant, le nouveau maire a tout arrêté. La traction animale relève d’un engagement passionnel, elle est très identifiée à la municipalité en place. L’équipe suivante revient souvent dessus pour effacer ses prédécesseurs des mémoires. »

Les budgets municipaux en baisse n’aident pas. « La baisse du prix du pétrole nous plombe », analyse M. Michel. Même si, pour M. Carretier, le cheval reste plus coûteux que le tracteur parce que « le coût horaire d’un engin à moteur ne tient pas compte de son impact écologique. Si c’était le cas, la traction animale aurait de vrais arguments ».

En somme, la réussite d’un projet de traction animale dépend encore énormément de la motivation et du dévouement des élus, des agents et des professionnels d’un territoire. Au niveau national, rien de bien concret pour accompagner le mouvement. Les deux amendements favorables à la traction animale, présentés par le sénateur Joël Labbé (EELV) dans le cadre de la loi biodiversité, ont été retirés le 21 janvier dernier. Mais la ministre de l’Ecologie (en janvier) s’est engagée à « encourager cette idée en intégrant dans les prochains contrats de territoires à énergie positive l’incitation à la traction animale ». Un coup de fouet pour l’attelage ?


FORMER LES CHEVAUX ET LEURS MENEURS

Il est plus facile de mettre un engin au garage que de s’occuper d’un cheval sept jours sur sept, ce qui exige des compétences. « Il faut le nourrir deux heures avant le travail, le panser, le garnir, et le harnachement s’entretient », énumère M. Michon, le patron d’Hippomobile. « Quand l’animal va bien, il revient à 1.500 euros par an ; s’il tombe malade ou se blesse, les frais de vétérinaire ne sont pas négligeables. » Des obligations pas si contraignantes pour les passionnés : « Cela demande un peu d’abnégation mais une relation s’établit qu’on ne retrouve pas avec un tracteur. »

Reste à trouver les chevaux adaptés. Jean Maubec, éleveur, dresse des chevaux depuis une trentaine d’années à Porcaro (Morbihan) et s’est occupé de l’éducation de Nayak. « Il faut un cheval calme, bien dans sa tête, explique-t-il. Les bases de l’éducation sont les mêmes que celles du loisir. On choisit ensuite des chevaux expérimentés et habitués à la circulation. » Pour aider les communes à s’y retrouver, Stéphane Gallais, président de Faire à cheval et formateur, participe au sein du réseau breton à un travail de « caractérisation des chevaux utilitaires, c’est-à-dire à la définition d’un profil optimal pour les travaux en ville ». Objectif, « créer une filière qui s’intéresse au tempérament du jeune cheval et à son éducation ».

La formation des employés représente un véritable défi. Le SNCUPAA a obtenu, en 2004, la reconnaissance du certificat de spécialisation (CS) « utilisateur de chevaux attelés » par le ministère de l’Agriculture. Mais « faute d’évaluation des apprenants par une structure nationale légitime, le niveau reste inégal », reconnaît M. Cannelle. En outre, la formation est peu adaptée aux agents territoriaux. « Elle dure un an, elle est lourde à organiser et à financer pour une commune, estime M. Carretier. À Vincennes, on a fait le choix d’une formation minimum de quatre semaines. Chaque année, un formateur vient trois jours remettre les choses à plat. » « Il manque une formation continue structurée », diagnostique M. Gallais, qui a conduit la formation des meneurs du Mont-Saint-Michel (Manche).


LE CASSE-TÊTE DU MATÉRIEL ADAPTÉ

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Bernard Michon présente régulièrement ses créations lors de salons.

La question du matériel n’est pas moins complexe. Les collectivités représentent 80 % des clients d’Hervé Champomier, vendeur d’équipement à Chateldon (Puy-de-Dôme). Leur trouver du matériel adapté est un vrai casse-tête. « Je travaille beaucoup avec la communauté amish, qui n’a jamais arrêté d’utiliser les chevaux et a développé des outils modernes », explique-t-il. M. Michon, lui, imagine son propre matériel, qu’il teste sur ses chevaux : « Je pense avant tout au confort de l’animal et du meneur. Mais il faut que ce soit pratique, avec des pièces de rechange faciles à trouver. La législation du travail doit être respectée : pas de ridelle à plus de 1,50 mètre de haut sur les benne, par exemple. » Passionné, il a ainsi inventé une benne basculante hydraulique pour la ville de Cluny (Saône-et-Loire) et une tondeuse hélicoïdale pour le parc de Sceaux (Hauts-de-Seine). Mais son activité est peu rentable et la concurrence polonaise est rude. « Les collectivités qui veulent s’équiper ont peu de moyens. L’année dernière, j’ai failli arrêter à cause d’un impayé », lâche-t-il.




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Lire aussi : L’État abandonne ses chevaux de trait

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos :
. chapô : Baronne et Ukraine, deux des quatre ardennais de l’atelier du bois de Vincennes. © Émilie Massemin/Reporterre
. atelier de Vincennes : © Émilie Massemin/Reporterre
. Nayak : © Hervé Champonnier (H2C Distribution)
. Napoléon : © Hélène Morel (Faire à cheval)
. Michon : © Bernard Michon (Hippomobile)

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