Le glyphosate sévit aussi en forêt, dont l’exploitation s’industrialise

25 octobre 2017 / Marie Astier (Reporterre)



Plusieurs témoignages rapportent des utilisations de glyphosate dans les forêts en France. L’affaire choque promeneurs et écolos. Les données manquent. Ce qui est en sûr, c’est que la forêt est gérée de manière de plus en plus industrielle.

C’était au printemps dernier, dans la forêt de Saint-Gobain, dans l’Aisne. Un tracteur suivi d’un nuage blanc : « La forêt a été traitée au glyphosate afin d’éradiquer les ronces, l’ONF nous l’a confirmé », assure William Church. A 60 ans, né dans le coin, il a toujours arpenté la forêt, a d’abord voulu l’observer, la faire connaître. Il est désormais président de l’association Une Forêt et des hommes. Via le conseil municipal et les associations locales, l’information est vite passée, les témoignages ont été recoupés : « On est certains qu’au moins une parcelle a été traitée, et on le suppose pour deux autres. Cela ferait environ 60 hectares en tout », poursuit-il.

Dans un espace que le grand public voit comme naturel ou préservé, l’affaire choque. « L’herbicide tue les ronces mais aussi les orchidées et toutes les plantes touchées. La forêt de Saint-Gobain est classée Natura 2000, insiste le militant. Elle est traversée de petits rus, les produits épandus vont dans l’eau. En plus, ils ont fait cela en pleine période ou les biches sont pleines, et au moment où les œufs de certains batraciens éclosent. Sans compter que les gens s’y baladent, y ramassent par exemple des champignons, et ils ne sont pas prévenus ! »

Même indignation à l’autre bout de la France, dans le sud-ouest. Jean-Pierre Duluc, apiculteur semi-professionnel à Saint-Symphorien (Gironde) était en train de s’occuper de ses ruches, début octobre, « quand j’ai vu passer le tracteur avec l’appareil entre les allées de pins », raconte-t-il. Il a même pu connaître le nom du produit utilisé : du Barbarian, dont le composant actif est le glyphosate. Les bruyères callunes étaient en fleurs, le moment idéal pour produire du miel. « les champs de fleurs diminuent à cause des épandages, la lande change. Ceux qui font cela n’aiment pas la forêt », regrette-t-il.

Détruire la végétation basse

De la bruyère en fleurs.

Dans la région, Philippe Barbedienne, directeur de la Sepanso, Société pour la protection de la nature dans le sud-ouest, recense les cas d’épandages d’herbicides depuis plusieurs années. « Avant, on en entendait parler pour supprimer les rejets de feuillus. Puis depuis la tempête de 2009, on a des signalements sur la molinie [une famille d’herbes des sols humides]. Sur la bruyère callune, cela fait 3 à 4 ans que j’ai des retours », énumère-t-il. L’impact de ces pratiques l’inquiète : « La molinie concurrence les jeunes arbres, certes, mais c’est aussi la plante hôte d’un papillon protégé, le Fadet des laîches », note le directeur. « Quant à la bruyère callune, elle fait partie de la biodiversité des landes sèches. On nous rapporte des épandages sur des parcelles où les pins ont déjà 25 ans. Dans ce cas, j’ai du mal à comprendre en quoi elle présente une gêne. »

En effet, le glyphosate est principalement utilisé pour détruire la végétation basse dans les parcelles où de tout jeunes arbres tentent de se faire leur place. C’est ce que l’on appelle les parcelles en « régénération », explique à Reporterre Catherine Collet-Lévy, chargée de recherches à l’INRA de Nancy. Elle est spécialisée sur la gestion de la végétation en forêt.

Graminées, joncs, genêts, fougères, ronces, clématite, feuillus : l’avantage du glyphosate est qu’il est efficace sur des types de plantes très variées. En vigueur depuis le 1er janvier 2017, la Loi Labbé, qui interdit l’usage des produits phytosanitaires dans les espaces publics, s’applique aussi aux forêts. « Le texte concerne les parties ouvertes au public, ce qui laisse une imprécision sur certaines parcelles », explique la scientifique.

Tant l’ONF (Office national des forêts), qui gère la plus grande partie de la forêt de Saint-Gobain (elle fait en tout 13.000 hectares), que les propriétaires privés majoritaires dans la forêt des Landes (1 million d’hectares), sont donc dans le chemin légal quand ils traitent certaines parcelles.

"Une solution de dernier recours"

La callune de la forêt landaise brûlée au glyphosate.

Cependant, la pratique est en diminution, estime la spécialiste. « Les herbicides sont de moins en moins utilisés dans la pratique, assure-t-elle. Les gestionnaires ont largement intégré le recours à des méthodes alternatives aux herbicides. Dans nos recherches, nous ne l’utilisons qu’à titre de comparaison. Notre travail consiste surtout à développer les moyens mécaniques de gestion de la végétation. »

Pour elle, les quelques usages relèvent donc de « cas particuliers » : « Quand une végétation très compétitrice, telles que les fougères et la molinie, se développe très vite, et que le forestier a trop de parcelles à gérer – par exemple après une tempête -, les méthodes mécaniques deviennent très coûteuses. Le glyphosate peut alors être utilisé comme solution de dernier recours. »

Après un rapide sondage chez les collègues syndicalistes dans toute la France, Cyril Gilet, agent ONF syndiqué à Solidaires, et membre de SOS forêts Bourgogne, rapporte à Reporterre la même conclusion : « Cela ne peut remplacer une étude poussée, mais il semble que le glyphosate a été en partie abandonné. Il y a 15 ans il était utilisé assez fréquemment, mais à ce jour il semble surtout utilisé dans le but d’éliminer des plantes invasives. »

Du côté du Syndicat des sylviculteurs du sud-ouest, qui regroupe une bonne partie des propriétaires privés de forêt dans les Landes, la question est presque évacuée. « Des comportements individuels déraisonnables doivent exister, reconnaît le directeur Eric Dumontet. Et si c’est le cas, nous voulons des données. Mais franchement je ne crois pas à quelque chose de généralisé. Il n’y a pas plus bio que l’activité forestière. »

Un sentiment qui n’est pas du tout partagé par les deux associations de terrain. Dans l’Aisne, William Church entend parler d’usage du glyphosate quasiment pour la première fois et craint son développement. En Gascogne, M. Barbedienne estime que « l’utilisation d’herbicides est récente, encore assez peu importante, mais se répand dans l’ensemble du massif forestier des Landes de Gascogne. »

Une "industrialisation" de la forêt

Difficile de trancher entre ces deux perceptions, alors qu’il n’y a pas de statistiques disponibles concernant le nombre d’hectares traités aux herbicides chaque année. Surtout, le glyphosate ne serait dans ce débat que l’arbre qui cache une forêt d’autres problèmes.

Les défenseurs de l’environnement dénoncent une « industrialisation » de l’exploitation de la forêt. Dans les Landes, Philippe Barbedienne observe le développement d’une « sylviculture intensive », en particulier depuis 1999. Cela se traduit selon lui à travers principalement deux pratiques : le remplacement des bûcherons par des machines d’abattage ; le recours à la plantation plutôt qu’au semis. L’utilisation de produits de synthèse viendrait désormais s’ajouter à cette liste.

« Le basculement a eu lieu il y a une quinzaine d’années », estime William Church dans l’Aisne. « Les pouvoirs publics ont décidé que la forêt française était sous exploitée. Les coupes à blanc se sont multipliées. Or elles mettent le sol à nu, et donnent de la lumière aux espèces pionnières telles que les ronces. Résultat depuis 4 à 5 ans, nous avons des buissons de ronce d’une épaisseur phénoménale. C’est le système d’exploitation qui pousse à l’utilisation du glyphosate. » Catherine Collet explique elle le développement des ronces via le fait qu’ « avant il y avait beaucoup plus d’ouvriers en forêt, qui passaient le croissant pour dégager les plants. »

De son côté, la chercheuse note un autre « gros souci » : celui de la régénération, c’est-à-dire que les jeunes arbres ont du mal à pousser. Les explications sont diverses : « Il y a des endroits où les peuplements d’arbres dépérissent, des problèmes climatiques font que moins de graines sont produites, ou il y a trop de gibier par rapport à ce que peut accueillir la forêt... »

L’avenir du glyphosate en forêt comme dans les champs devrait être décidé ce mercredi 25 octobre au cours d’une réunion des représentants des États de l’Union européenne. Mais l’interdiction de l’herbicide ne résoudra pas tout. Promeneurs, écolos et scientifiques n’ont pas fini de se préoccuper de la forêt, et ont du « pin » sur la planche...




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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos :
. chapô : dans la forêt landaise, la callune (Calluna vulgaris ou bruyère) a été brûlée par l’épandage de glyphosate. DR
. callune en fleur : Wikipedia (bdk/CC BY-SA 3.0)

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