Le hold-up des planteurs d’arbres sur le plan de relance

Durée de lecture : 9 minutes

17 septembre 2020 / Sylvain Angerand



Dans le cadre du plan de relance, le gouvernement alloue 200 millions d’euros à un plan de soutien à la filière forêt-bois pour soutenir le renouvellement des forêts dans leur adaptation aux changements climatiques. Louable, mais, comme l’explique l’auteur de cette tribune, en fléchant 150 millions vers des plantations, ce plan capitule face au lobby des planteurs d’arbres et rate un virage politique nécessaire face à l’urgence.

Sylvain Angerand est coordinateur des campagnes de l’association Canopée.


Nos forêts souffrent, c’est un constat unanime et partagé dans de plus en plus de régions françaises. Les sécheresses prononcées des dernières années ont entraîné des dépérissements importants, notamment dans l’est de la France. Plus inquiétant, ces dépérissements frappent aussi bien les forêts semi-naturelles que les monocultures. Il n’est pas question de nier ces faits. Mais l’ampleur du phénomène reste toutefois difficile à apprécier et il est essentiel de se garder de toute généralisation excessive et hâtive : les dernières données de l’Inventaire forestier national indiquent qu’environ 2% des arbres présenteraient une détérioration notable de leur houppier (un chiffre qui n’intègre pas encore les données de 2019).

De plus, toutes les situations ne sont pas comparables : certains peuplements souffrent mais ont des capacités de résilience, certaines essences meurent et d’autres résistent mieux. Les dépérissements observés par exemple dans les hêtraies et sapinières du Jura sont le signe d’un climat qui change plus rapidement que les capacités d’adaptation naturelle des essences. Dans ces peuplements, les dépérissements peuvent révéler une gestion passée réduisant la résilience, par exemple en modifiant significativement la composition en essences.

Dans cette parcelle privée à Sewen dans les Vosges, les sapins et les épicéas dépérissent massivement..

Dans d’autres cas, notamment les plantations monospécifiques d’épicéas autour de Verdun ou dans l’ouest de la France, c’est l’ensemble du peuplement qui s’effondre. Le réchauffement climatique joue ici davantage un rôle de révélateur d’une situation de déséquilibre : l’épicéa étant un arbre de montagne, le planter en plaine — et de surcroît en monoculture, comme cela a été fait après la guerre — le condamnait d’avance. Ces plantations sont le résultat d’une politique massive de boisement et reboisement soutenue par les pouvoirs publics à travers le Fonds forestier national, supprimé le 1er janvier 2000. Depuis cette date, certains acteurs de la filière forêt-bois ne cessent de réclamer son retour et la manne financière qui l’accompagne. Le plan présenté par le ministre de l’Agriculture exauce leur souhait avec ce qu’il présente lui-même comme le plus gros effort de reboisement depuis des décennies.

La question se pose donc aujourd’hui, de savoir si nous ne reproduirons pas les erreurs du passé. Pour cela, il est indispensable de clarifier les conditions d’accès à ces aides.

Dans une forêt bien gérée, il n’est pas besoin de planter des arbres

La première des conditions à poser est de sortir du postulat que le reboisement est la seule option pour adapter les forêts au changement climatique. L’imaginaire collectif, entretenu par le marketing des start-up spécialisées dans la plantation d’arbres, associe le fait de planter un arbre à une bonne gestion des forêts. En réalité, dans une forêt bien gérée et en bonne santé, il n’est pas besoin de planter des arbres car la forêt se régénère naturellement par les semis des grands arbres. Face à la rapidité des changements climatiques, il peut être intéressant de venir appuyer cette dynamique naturelle avec des éclaircies bien dosées, un travail du sol superficiel et localisé, des plantations d’enrichissement par trouées ou sous le couvert, ou encore des îlots d’expérimentation, comme le fait par exemple l’Office national des forêts (ONF).

Mais dans tous les cas, la prudence doit être de mise pour éviter de déséquilibrer l’écosystème, de perdre la forêt en place et avec elle sa biodiversité et son stock de carbone. La coupe rase suivie d’un reboisement sur l’ensemble de la forêt doit rester une option de dernier recours quand aucune autre n’est possible. Elle doit être réservée aux cas de dépérissement sévère, définis par des critères clairs.

Enfin, l’option de laisser la forêt en libre évolution, y compris après un fort dépérissement, doit être reconnue comme un choix de gestion aussi responsable que le reboisement et soutenu par les pouvoirs publics. En Allemagne, des surfaces importantes d’épicéas décimés par le scolyte ont été laissées en libre-évolution : elles se sont renouvelées sans intervention de l’Homme, reconstituant des écosystèmes sans doute beaucoup plus résilients que des plantations artificielles.

Un plan qui ouvre la voie à des financements massifs de coupes rases

La deuxième condition est de s’assurer que ces aides au reboisement seront bien fléchées vers les forêts objectivement dépérissantes. Cela pourrait paraître une évidence, mais les termes utilisés par le gouvernement pour cadrer ce plan de relance (« convertir des taillis ou taillis-sous-futaie pauvres en futaie régulière ou irrégulière », « régénérer des parcelles forestières en impasse sylvicole ou ruinées ») ouvrent grand la voie à des financements massifs pour multiplier les coupes rases et la transformation en monocultures de forêts en parfaite santé. Dans notre rapport sur la gestion des forêts françaises face aux enjeux du changement climatique, nous proposons de distinguer plus clairement la notion d’impasse sanitaire de celle d’impasse sylvicole, un terme fourre-tout mis en avant par le lobby des planteurs d’arbres et qui n’a bien souvent que peu à voir avec l’état sanitaire du peuplement. L’enjeu concerne notamment les taillis, ou les mélanges futaie/taillis, qui représentent environ 40% des forêts françaises. Ces taillis, même quand ils abritent des réserves de bois de qualité, sont réputés avoir une faible valeur économique et sont trop souvent entièrement rasés pour être remplacés par des plantations, le plus souvent des résineux comme le douglas ou le pin maritime, plus recherchés par l’industrie. Mais ces forêts ne sont pas pour autant dépérissantes : diversifiées, bénéficiant d’un microclimat et parfois établies sur des sols forestiers anciens, elles sont, dans bien des situations, plus résilientes face aux sécheresses et canicules estivales qu’une jeune plantation en plein soleil établie après une coupe rase.

Cette forêt vosgienne résiste difficilement au manque d’eau provoqué par les changements climatiques.

Des itinéraires techniques comme le balivage qui permettent de sélectionner des arbres d’avenir sans détruire l’intégralité du couvert forestier existent et sont éprouvés. Aujourd’hui, ce type d’itinéraire n’est que rarement préconisé par les coopératives forestières qui margent bien davantage en vendant des travaux de coupes, de travail du sol et de plantation : plutôt que de rééquilibrer la donne et de soutenir ce type de pratiques, le plan de relance arrose d’argent public les partisans d’une gestion plus intensive de la forêt. Un hold-up d’autant plus regrettable que ces coupes rases font l’objet d’une vive contestation sociale, soutenue par les élus locaux dans le Morvan, et font tache d’huile dans d’autres territoires comme en Dordogne où les paysages commencent à se modifier en profondeur.

À l’initiative de la députée Mathilde Panot, une quinzaine de députés ont déposé une proposition de loi pour mieux encadrer les coupes rases et les limiter aux seules situations d’impasse sanitaire. Une proposition également mise en avant par la Convention citoyenne pour le climat mais que le nouveau ministre de l’Agriculture a écarté d’un revers de la main lors de son audition à l’Assemblée nationale.

Exiger que l’on varie les espèces sur les nouvelles plantations

La troisième condition est la diversification. Les études scientifiques convergent clairement sur ce point : une forêt mélangée est plus résiliente et résiste donc mieux aux aléas climatiques et à ses conséquences. Pourtant, aujourd’hui en France, la moitié de la forêt française est constituée de peuplements monospécifiques (soit 7,3 millions d’hectares) et 84% des nouvelles plantations sont constituées d’une seule essence. Mais la science indique également que la résilience des espèces est d’autant plus forte que celles-ci sont implantées depuis longtemps sur le territoire concerné. Lorsqu’un reboisement de l’ensemble d’une parcelle est indispensable, au moins deux conditions devraient être exigées : (1) que toute nouvelle plantation soit composée d’au moins trois espèces différentes à raison d’au moins 20% chacune ; (2) que la plantation comporte au moins 20% de plants des espèces arborescentes naturelles du lieu.

Enfin, et c’est peut-être la condition la plus importante, il est urgent de réinventer le contrat sociétal autour des forêts. La forêt doit devenir l’objet d’un débat public et les décisions doivent cesser d’être prises au sein d’un cercle d’initiés où même les associations environnementales, les syndicats ou les acteurs de la filière forêt-bois promouvant d’autres visions de leur filière sont au mieux poliment écoutés et le plus souvent exclus. L’annonce de ce plan est en malheureusement un nouvel exemple révélateur : négocié pendant l’été par le lobby des planteurs d’arbres et le ministère de l’Agriculture sans aucune consultation des associations, il vient court-circuiter un débat qui peinait à s’amorcer.

Depuis mars 2020, une feuille de route sur l’adaptation des forêts au changement climatique est attendue mais sa publication a été ralentie par Fransylva, la fédération censée rassembler tous les propriétaires forestiers privés, qui craint l’ouverture d’une brèche dans le droit des propriétaires à décider de leur gestion, ainsi que par les coopératives forestières qui craignent la remise en cause de leur modèle économique basé sur l’approvisionnement en bois des industriels et la vente de travaux forestiers.

Face à l’urgence climatique, la forêt a besoin d’investissements publics forts pour soutenir une sylviculture adaptative et permettant de restaurer la biodiversité des forêts françaises, pour relocaliser et valoriser la transformation des bois feuillus ou encore pour renforcer le budget de l’ONF et ses missions de service public. Plusieurs fois décalé, le rapport de la députée Anne-Laure Cattelot, qui devait ouvrir ce débat vient finalement d’être publié aujourd’hui : ce rapport appelle à la création d’un nouveau contrat social autour des forêts et à des conditionnalités fortes pour des aides au reboisement, notamment avec un encadrement des coupes rases. La question est désormais de savoir quel sera le poids de ces recommandations face au rouleau compresseur du lobby des planteurs d’arbres, qui n’a jamais autant été soutenu par un ministre de l’Agriculture. La balle est désormais dans le camp des députés pour tenter de rectifier le tir.





Lire aussi : La coupe rase, une aberration écologique qui menace nos forêts

Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Margaux Velikonia/Reporterre. Prises à Sewen (Haut-Rhin), le 9 septembre 2019.

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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