Le marché ne sauvera pas les forêts tropicales

Durée de lecture : 5 minutes

5 novembre 2013 / Romain Pirard

La disparition des forêts tropicales se poursuit inexorablement, malgré les nombreuses initiatives promouvant des instruments de marché. Ceux-ci ont échoué. Enrayer la déforestation implique en fait de réduire la consommation et de changer le mode de développement.


Près de treize millions d’hectares de forêts tropicales sont détruits chaque année, entre bassin amazonien, Afrique centrale et Asie du Sud-Est. Le chiffre est certes en partie balancé par des efforts de reboisement dans certains pays d’Asie (Chine, Vietnam) ou dans le monde développé, mais cela ne compense pas la perte de biodiviersité tropicale.

Ce phénomène n’est pas nouveau. En réponse, on va vu depuis vingt cinq ans se propager des discours volontaristes sur les mérites des marchés, comparativement à des approches plus coercitives associées au pouvoir régulateur des gouvernements. Cette tendance s’est trouvée renforcée par l’émergence plus récente d’une rhétorique sur les « services environnementaux » : il s’agit des bénéfices dont jouissent les populations lorsque l’environnement est bien géré.

Par exemple, la conservation d’un espace boisé en amont d’un bassin versant permet non seulement de lutter contre l’érosion des sols, mais aussi de garantir un débit plus régulier des cours d’eau dont les populations et industries en aval peuvent bénéficier.

Ainsi, de nombreuses tentatives visent aujourd’hui à promouvoir des instruments adossés au marché pour atteindre des objectifs environnementaux , par exemple des programmes de certification type FSC (Forest stewardship council) ou les très médiatisés « Paiements pour Services Environnementaux » (PSE). Ceux-ci recouvrent des instruments hétérogènes mais qui partagent certaines caractéristiques : transactions bilatérales où un bénéficiaire d’un service rémunère ceux dont les décisions d’usage des sols permettront de garantir la fourniture du service, la rémunération étant conditionnée à la fourniture du service (ou aux moyens mis en œuvre pour atteindre cet objectif).

Dans le même temps, les négociations au sein de la Convention Climat ont abouti à la création d’un mécanisme appelé REDD+, qui vise à financer la réduction de la déforestation tropicale. Ce financement peut passer par les marchés carbone, par les contributions des pays industrialisés (la Norvège notamment) ou par tout autre moyen, que celui-ci relève des passagers d’un vol aérien souhaitant compenser leurs émissions, des organisations philanthropiques ou encore des agences onusiennes.

Quels sont les résultats obtenus par ces approches ? Les attentes sont très loin d’être satisfaites aujourd’hui, et les discours l’ont emporté sur les réalisations. Je ne rentrerai pas ici dans des considérations morales sur ces approches ; celles-ci font déjà l’objet de nombreux débats où les peurs souvent irrationnelles d’une « marchandisation de l’environnement » se confrontent à des présupposés idéologiques sur les avantages théoriques des marchés.

Par contre, il est important de souligner le peu d’impact de ces mécanismes adossés aux marchés. Un gouffre sépare leur conceptualisation de leur mise en pratique, et il est clair que ces instruments dits « innovants » se fracassent contre la réalité du terrain. Entre l’instrument pensé par l’économiste ou le décideur et celui qui est déployé dans les espaces forestiers, il existe peu de points communs.

Autrement dit, la montagne a accouché d’une souris. Les inerties sont bien trop puissantes sur le terrain, ainsi que les agendas politiques divers et variés. La Norvège promet un milliard de dollars à l’Indonésie pour REDD+ ? Quelques années après, seulement 3 % sont versés en raison de l’absence d’actions concrètes.

Les marchés volontaires constitueraient une solution transitoire avant que les marchés carbone sortent renforcés d’un accord global de réduction des émissions ? Là encore, ces transactions ne concernent que 0,3 % de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre dans le monde !

L’Equateur veut mettre en place un appel à contributions internationales pour compenser les coûts d’opportunité de la non-exploitation des ressources pétrolières afin de préserver les forêts tropicales du Parc Yasuni ? Le projet est finalement abandonné en septembre 2013.

Ce n’est pas le lieu ici de décrire la complexité des causes de la déforestation tropicale, entre infrastructures routières, besoin de satisfaire la demande alimentaire, gouvernance défaillante… Mais le fait est que les rustines que représentent les approches addosées au marché ne sont pas une solution au problème.

La solution ne pourra passer que par une redéfinition de nos trajectoires de développement afin que la consommation par habitant diminue drastiquement (voire la démographie). Cette prise de conscience se heurte à des inerties là aussi puissantes, puisque la croissance économique reste dans nos esprits associée à plus de production de biens manufacturés.

Elle continuera aussi de nous poser des problèmes intellectuels puisque l’on ne peut blâmer, à titre d’illustration, l’expansion des plantations de palmier à huile sans faire également l’effort d’admettre qu’avec une croissance de la demande alimentaire, les mêmes terres seraient de toute façon défrichées et cultivées pour y répondre, quel que soit le type de culture.


Romain Pirard est « senior scientist » au CIFOR (Center for International Forestry Research) en Indonésie ; et l’auteur de « Peut-on sauver les forêts tropicales ? ».



Source : Romain Pirard pour Reporterre

Photo : Picasa

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