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Culture et idées

Le refus de l’État : une histoire libertaire de l’humanité

1922, en Colombie britannique. Compétition pour le meilleur "travouis", système de portage sans roues.

Penser l’évolution de manière linéaire est une erreur. Dans « Au commencement était… », un archéologue et un anthropologue libertaires proposent une nouvelle histoire de l’humanité, jubilatoire et foisonnante.

Livrons-nous à une petite expérience. Tapons « évolution humaine » dans notre moteur de recherche préféré : apparaît une série d’images, plus ou moins parodiques, représentant « la marche du progrès » humain, depuis les premiers grands singes jusqu’à l’Homo sapiens. Plusieurs illustrations figurent le passage des chasseurs-cueilleurs aux agriculteurs, voire aux employés de bureau contemporains. Comme si le changement de mode de subsistance était inéluctable et, qu’in fine, les sociétés industrielles étaient supérieures aux sociétés agricoles et elles-mêmes aux chasseurs-cueilleurs, ceux-ci étant renvoyés à l’enfance de l’humanité.

On retrouve cette vision simpliste parée d’un vernis scientifique aussi bien sous la plume d’un Jean-Jacques Rousseau (De l’origine et des fondements de l’inégalité parmi les hommes) que sous celles, plus récentes, de Jared Diamond (De l’origine des inégalités parmi les sociétés) et Yuval Noah Harari (Sapiens. Une brève histoire de l’humanité). Depuis Diamond, on a même vu poindre un nouveau genre scientifique : écrire l’histoire longue de l’humanité pour révéler les fondements de nos sociétés. Or, la plupart de ces récits reposent sur un postulat hautement contestable : l’inéluctable apparition de l’agriculture aurait entraîné l’avènement des premiers États et, par conséquent, des inégalités au sein et entre les sociétés. En somme, si vous souhaitez être véritablement libre, renoncez à tout confort et partez vous installer parmi les dernières bandes de chasseurs-cueilleurs, les seules sociétés égalitaires, car les inégalités seraient consubstantielles à l’évolution humaine.

C’est précisément contre ce postulat que le regretté anthropologue David Graeber — il a développé le concept de « jobs à la con » dans l’essai Bullshit Jobs [1] — et l’archéologue David Wengrow ont publié le colossal Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, aux éditions Les Liens qui libèrent, en 2021. En mobilisant les découvertes archéologiques des trente dernières années et en revisitant des études anthropologiques plus anciennes, les deux auteurs décorrèlent non seulement l’invention de l’agriculture de la fondation des premiers États, mais expliquent en outre que, depuis toujours, les sociétés humaines ont fait montre d’une grande créativité politique et sociale.

« Abandonner une fois pour toutes le jardin d’Éden »

Pour éclairer autrement le passé de l’humanité, les deux David s’en tiennent à une démarche méthodologique rigoureuse : synthétiser trente années de fouilles archéologiques et de nouvelles pistes anthropologiques, s’en tenir aux faits et « abandonner une fois pour toutes le jardin d’Éden ». Bien qu’ils ne disent plus leur nom, les imaginaires biblique de la chute, et laïc de « l’état de nature », qu’ils proviennent de Hobbes ou de Rousseau, continuent d’imprégner fortement la communauté scientifique. À sa manière, celle-ci s’efforce encore souvent de classifier les sociétés en fonction de leur « développement » — un autre mot pour désigner la sortie de l’état de nature. Or, ces classifications arbitraires reposent souvent sur des préjugés, non sur des faits. Ainsi, les premières études sur Stonehenge [2] et les sites mégalithiques dans le sud de l’Angleterre eurent tôt fait de considérer les peuples qui les ont bâtis comme nécessairement hiérarchisés de manière précoce.

Quel nom donner à des sociétés nettement moins simples que ne le laisse entendre le récit dominant ?

Pourtant, comme le montrent Graeber et Wengrow, les dernières fouilles dans la région révèlent qu’au contraire ces constructions étaient l’œuvre de populations ayant sciemment abandonné l’agriculture pour retourner à la cueillette et sachant mener de tels travaux publics sans passer par une administration centralisée. Mais quel nom donner à des sociétés nettement moins simples que ne le laisse entendre le récit dominant ? La chose est d’autant plus marquée de l’autre côté de l’Atlantique. En faisant le choix de décentrer le regard scientifique, habituellement tourné vers les civilisations eurasiennes, les auteurs mettent en lumière un autre pan de l’histoire humaine. Et pour cause : jusqu’à la conquête européenne, les peuples amérindiens, quasiment coupés des autres sociétés humaines, avaient développé leurs propres systèmes politiques, battant en brèche l’universalité prétendue des modèles eurasiens.

Contrairement à ce que laissent croire les classifications évolutionnistes, les sociétés humaines ont toujours rivalisé d’ingéniosité pour inventer des modèles politiques pertinents. Au lieu d’une marche du progrès linéaire, Graeber et Wengrow invitent plutôt à considérer l’histoire humaine comme « un défilé de carnaval où paraderaient toutes les configurations politiques imaginables ». La métaphore du carnaval est doublement signifiante. D’une part, parce que les jeux et autres rites sociaux « ont constitué à la fois un laboratoire scientifique et un répertoire des savoirs et des techniques propres à chaque société », à partir desquels ont pu naître des modèles politiques durables. Le jeu de la balle pratiqué par les Olmèques pourrait par exemple être à l’origine de leur société guerrière. D’autre part, parce que le carnaval, comme toute autre festivité, propose une société temporaire. Or, Graeber et Wengrow soulignent avec force exemples l’importance de la saisonnalité dans les institutions politiques : très nombreuses furent, voire sont encore, les sociétés qui changeaient complètement de régime politique selon les saisons — comme les confédérations estivales des nomades cheyennes et lakotas dans les Grandes Plaines d’Amérique du Nord —, selon les événements naturels (famine, sécheresse, etc.) ou culturels (guerre, festivités…).

Pourquoi les sociétés humaines ont-elles perdu leur grande souplesse institutionnelle ?

En définitive, les deux auteurs suggèrent de retourner la question que pose habituellement le récit des origines de l’humanité : au lieu d’interroger l’origine des inégalités, Au commencement était… se demande plutôt à quel moment et pourquoi les sociétés humaines ont perdu la grande souplesse institutionnelle qui les caractérisait pendant l’écrasante majorité de leur histoire. À rebours de ce que prétend le narratif dominant, ce n’est pas l’agriculture en elle-même qui a fixé une fois pour toutes les formes de la vie humaine. Rejoignant les travaux de James C. Scott dans Homo Domesticus, Graeber et Wengrow rappellent les expérimentations agricoles menées par les chasseurs-cueilleurs en parallèle de leurs activités habituelles. Cette forme d’« agriculture en dilettante » aurait même été nettement plus efficace que l’agriculture paysanne, « inventée à défaut d’autre chose ». En témoigne le triste sort des premiers agriculteurs d’Europe centrale. Originaires du Sud-Est, ils furent contraints de s’installer vers -5 000 av-J.C dans les terres les moins écologiquement diversifiées du continent européen car les plus riches, le long des côtes et des rivières, étaient déjà peuplées par les chasseurs-cueilleurs indigènes. Pour pallier un manque de ressources naturelles, ils durent mettre en place une agriculture pérenne, paysanne ; mais celle-ci ne suffit pas à enrayer leur effondrement démographique, long de 500 ans, face au dynamisme des cueilleurs voisins. De même, l’apparition des villes n’a pas coïncidé avec celle des monarchies et des aristocraties héréditaires. Revenant aux premières cités anatoliennes et mésopotamiennes, Graeber et Wengrow exhument leur idéal d’égalité et d’autogouvernance à l’échelle des quartiers urbains : « Loin d’avoir besoin de chefs pour administrer leurs affaires, la plupart des citadins de Mésopotamie semblaient s’organiser en unités autonomes et autogouvernées. Face à un souverain violent, celles-ci pouvaient répondre par l’expulsion [de ce souverain] ou par la fuite. »

Cahokia, dans le sud-ouest de l’État de l’Illinois, en 2011. En l’an 1400, cette cité amérindienne auparavant assujettie adopta des modèles politiques collégiaux afin d’empêcher le retour du despotisme. Flickr / CC BY 2.0 / Bryce Edwards

En somme, plutôt que d’une inévitable évolution vers l’agriculture et l’étatisation, les auteurs préfèrent parler d’une authentique autodétermination des sociétés humaines. Parmi l’éventail des formes politiques, chaque société construisait celle qui lui convenait le mieux en fonction de son territoire et de la saisonnalité. C’est particulièrement le cas dans ce que les essayistes appellent le principe de « schismogénèse », c’est-à-dire le processus par lequel deux communautés s’efforcent de se distinguer — par la langue, la religion, les coutumes, etc. — l’une de l’autre. Le modèle politique retenu joue pour beaucoup dans la différenciation entre des sociétés et la formation d’aires culturelles distinctes. Pour quitter la sphère des Amériques, on peut en avoir un aperçu en un siècle à peine dans la Madagascar des Lumières, dépeinte par Graeber dans Les Pirates des Lumières : en s’appuyant sur les pirates européens, les femmes malgaches et leurs enfants métis surent y construire l’égalitaire confédération betsimisaraka contre le régime patriarcal apporté sur la Grande Île par des populations arabes et africaines. La schismogénèse peut également s’opérer contre des régimes égalitaires. Ainsi les auteurs de suggérer que « les aristocraties, voire la forme monarchique elle-même, seraient nées en réaction aux cités égalitaires des plaines mésopotamiennes ». Ce principe d’autodétermination par schismogénèse permet en outre de dépasser un présupposé tenace de la théorie évolutionniste : les conditions environnementales détermineraient par elles-mêmes la forme sociale adoptée par les sociétés humaines. Pour démonter cette thèse, les auteurs reviennent au cours d’un long chapitre sur le processus historique au cours duquel les chasseurs-cueilleurs de Californie refusèrent sciemment l’esclavage et les sociétés héroïques des « rois-pêcheurs » de la côte nord-ouest de l’Amérique du Nord, alors que leur environnement était foncièrement similaire.

À Madagascar, ici en 1863, des femmes surent construire l’égalitaire confédération betsimisaraka. Wikimedia / CC0 1.0 / Désiré Charnay (MET, 2005.100.732)

On le voit, chercher l’origine des inégalités est d’abord un mythe. Et comme tout mythe, il remplit une fonction : justifier celles-ci en les naturalisant, en rendant inévitable leur irruption dans l’histoire humaine. Or, tout mythe a lui-même sa propre histoire. Celui de l’origine des inégalités commence dans l’Europe du XVIIIe siècle, au tout début des Lumières. Une vogue éditoriale, particulièrement puissante dans la France de l’Ancien Régime, y battait son plein et charriait son lit d’idées inconnues du Vieux Continent : la « critique indigène ». Par ce vocable, Graeber et Wengrow rassemblent les très nombreux discours de peuples amérindiens — principalement Hurons et Iroquois — sur les colons européens rapportés par les missionnaires jésuites. Tous s’étonnèrent des écarts de richesse flagrants, de la compétition de tous contre tous et de l’esprit de soumission qui règnent en Europe, à mille lieues des valeurs de liberté et de solidarité que cultivaient les peuples du nord-est de l’Amérique. La critique indigène fit des émules en Europe et nourrit grandement les cercles intellectuels contestataires qui y voyaient le jour. Or, « c’est en réponse directe à la force de la critique indigène que furent énoncées pour la première fois en Europe les théories de l’évolution sociale ». Ainsi, Turgot, l’un des pères du libéralisme, avança l’idée d’une classification des sociétés humaines après avoir lu les Lettres d’une Péruvienne, un ouvrage de Françoise de Graffigny dans lequel l’autrice, très inspirée par les récits des Jésuites, critiquait le caractère patriarcal et absolutiste de la monarchie française au travers d’une héroïne inca. La théorie évolutionniste disqualifiait ainsi les idéaux de liberté et d’égalité prônés par la critique indigène en les considérant comme les attributs de sociétés primitives, nécessairement inférieures à l’Europe du XVIIIe siècle.

« Ceux qui vivent dans des sociétés sans État sont beaucoup plus politiquement conscients que nous »

Rien d’étonnant donc à ce que les tenants de l’évolutionnisme, une théorie née sous une monarchie absolue, s’efforcent de traquer la naissance des premiers États. Le problème est qu’un tel biais oriente nécessairement les recherches scientifiques vers l’étude des pouvoirs monarchiques et impériaux au détriment des autres formes politiques. Même si les « sociétés sans État », pour reprendre les termes de l’anthropologue français Pierre Clastres, n’ont pas toutes construit d’immenses monuments en pierre à leur gloire, elles ont laissé bien des traces que les dernières méthodes de fouille ont pu mettre au jour, comme l’a récemment illustré l’archéologue Stéphen Rostain dans La forêt vierge d’Amazonie n’existe pas. En Amazonie comme dans d’autres régions du globe, la forme étatique n’a pas vu le jour au sein des autochtones non pas en raison de leur supposé caractère primitif, mais parce que ces peuples faisaient tout pour empêcher l’émergence de pouvoirs exécutifs forts et pérennes. Dans la lignée de Pierre Clastres et de James C. Scott, Graeber et Wengrow concluent ainsi que « ceux qui vivent dans des sociétés sans État ne sont pas moins politiquement conscients que nous ; ils le sont beaucoup plus ». Ils en veulent pour preuve l’exemple historique de Cahokia, cité amérindienne sur le Mississippi à la tête d’un empire entre les XIIIe et XIVe siècles. Vers l’an 1400, la cité s’effondra, on ne sait encore trop pour quelles raisons, peut-être en raison même de son autoritarisme ; quoi qu’il en soit, les populations locales auparavant assujetties adoptèrent jusqu’à la conquête européenne des modèles politiques collégiaux afin d’empêcher le retour d’un tel despotisme. Cette mémoire amérindienne survécut des siècles durant et se diffusa au-delà du Mississippi, jusque chez les Iroquois et les critiques indigènes.

Considérer que les sociétés vivant sans État pratiquent volontairement cette forme non seulement pour éviter toute tyrannie mais également parce qu’elles se rappellent les despotismes passés amène à voir l’Histoire sous un autre jour. Ce point de vue renverse les choses : l’avènement de l’État et des inégalités sociales n’était pas une fatalité, mais un accident historique, qui réussit parfois, échoua souvent. D’autres formes politiques avaient vu le jour et durèrent de nombreux siècles, à l’instar de l’antique Crète minoenne, dirigée par une théocratie collégiale féminine, et peut-être pour cette raison balayée des manuels d’histoire. Au lieu de se concentrer autant sur les civilisations étatiques, de futures recherches pourraient ainsi mettre au jour d’autres modèles politiques en les considérant à leur juste valeur et ainsi briser le monopole de l’histoire légitime détenu par les États. En somme, démystifier le passé permet d’ouvrir d’autres avenirs. Laissons le dernier mot aux deux auteurs : « Les possibilités qui s’ouvrent à l’action humaine aujourd’hui même sont bien plus vastes que nous ne le pensons souvent. » Et le passé regorge de telles possibilités.



Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, de David Graeber et David Wengrow, aux éditions Les Liens qui libèrent, novembre 2021, 752 p., 29,99 euros.

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