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Le sport est devenu un outil au service de la croissance

10 juin 2014 / Collectif Un projet pour la décroissance



« Le sport est un de ces outils de la société de croissance qui se trouve au cœur du pillage des ressources de la planète et de pollutions irréversibles. Est-il nécessaire de mobiliser tout cela pour jouir de la pratique sportive ? »


Une ville abandonnée, une autre en proie à de violentes manifestations, des pétro-dollars comme carburants ... rien de nouveau finalement. Sauf qu’il ne s’agit pas d’évoquer Détroit, la crise grecque ou l’arrivée massive d’investissements émanant du golfe persique dans nos industries. Non, il s’agit de sport. Ce sport qui a fait de Sotchi une cité olympique déjà en ruine et ruinée et qui provoque actuellement l’embrasement de Rio en raison d’une coupe de monde de football scandaleusement coûteuse. Ce sport qui voit les fonds d’investissements du golfe persique débouler sur les terrains, à croire que l’argent est le pétrole du sport, le menant à sa perte. Ce sport qui n’est plus un simple jeu.

C’est pourtant souvent comme cela qu’il est présenté : un simple jeu, neutre et bénéfique qui véhiculerait des valeurs saines comme la santé, le partage, l’amitié et œuvrerait à l’apaisement, à l’harmonie sociale et à la résolution de tous les conflits. Sorte d’ascenseur social et de remèdes en tout genre aux maux de la société, le sport est une valeur refuge. Cette représentation positive du sport est évidemment le fait des tenants de notre système médiatique et politique, qui persistent à faire du sport un élément essentiel pour l’épanouissement de la population, quand ce n’est pas pour jauger de la bonne santé d’un pays … ou pour lui remonter le moral.

Le sport gaspille les ressources naturelles

Derrière cette façade idyllique, la réalité de l’emprise du sport dans notre société est bien plus insidieuse. Le sport provoque des dégâts considérables, en tant que pourvoyeur de Grands Projets Inutiles et Imposés (GPII) et Petits Projets Inutiles et Imposés (PPII). Il demande des infrastructures colossales, mais aussi du matériel et une pharmacopée de pointe nécessitant toujours plus de matières premières, de hautes technologies et d’énergie. Les grands stades et les enceintes sportives gigantesques, dont les jeux olympiques sont spécialistes, ont une durée d’utilisation très limitée. Ils sont les exemples symboliques d’une démesure durablement enracinée dans l’espace, comme en attestent les vestiges des JO de Sarajevo, de Berlin, d’Athènes mais aussi ceux de Pékin et déjà de Sotchi.

C’est que les politiques publiques font du maillage du territoire par les équipements sportifs une priorité, entendue comme un atout pour l’éducation et la santé. Les gymnases, les bases de loisirs, les parcours d’accrobranches, les golfs ou encore la « synthétisation » des terrains se multiplient. Ces PPII deviennent gages d’attractivité pour les territoires. Un point commun avec ces GPII : les parkings géants accompagnent leurs sorties de terre. Car il ne faut pas oublier que le sport est synonyme de déplacements importants de populations et de matériels. La voiture escorte le sport dans sa marche en avant.

Artificialisation des terres, bétonisation, gaspillage de matières premières, demande en énergie toujours plus grande (le sport se pratique souvent le soir !), sans oublier sa participation à la grande usine du monde en supports textiles et en matériel de pointe indispensables pour pratiquer sa passion décemment, le sport est un de ces outils de la société de croissance qui se trouve au cœur du pillage des ressources de la planète et de pollutions irréversibles. Est-il nécessaire de mobiliser tout cela pour jouir de la pratique sportive ?

Un vecteur de pollution mentale

Ces infrastructures servent à afficher la pratique de haut niveau - sa vitrine - ou à occuper les populations avec le loisir - qui fait écho au tourisme de masse et à l’hyper-marchandisation. Nous ne pouvons pas ignorer les pollutions visuelles et mentales du sport à travers ses infrastructures de communication, notamment la publicité dont il use et abuse. Les grandes marques de sport en sont l’exemple le plus affligeant, puisque nos enfants sont désormais plus aptes à connaître la virgule d’un équipementier américain, produisant à bas prix en Asie, ou la marque aux trois bandes, que des feuilles d’arbres poussant dans leur environnement. Le sport véhicule aujourd’hui des valeurs permettant de mieux contrôler les populations - selon l’adage « mieux vaut courir que réfléchir » - et qui font de lui le nouvel « opium du peuple ».

La logique sportive est caractéristique de la société capitaliste qui lui a donné le jour. Le sport actuel est le fruit de la société de croissance ; c’en est à la fois un sous-système et son support idéologique. En effet, en plus d’être lié à la Croissance en tant que secteur économique bénéfique au capitalisme, il en porte les valeurs et la vision du monde : il occidentalise massivement la planète tel un nouveau colon expliquant les bonnes pratiques et les bons investissements à effectuer.

Le sport et la pratique sportive ne sont pas neutres et diffusent largement les valeurs de la société de croissance : éloge de la performance, de la compétitivité ou du rendement. Son organisation s’inscrit dans la logique croissanciste qui pousse au rendement, à l’efficacité, organisée en cela par les principes de mesure, de comparaison (record), de hiérarchie, etc.

Le célèbre "Du pain et des jeux" est aujourd’hui remplacé par "des Big-Mac et du sport". La critique du sport est une condition de la critique sociale qu’il ne faut pas négliger. Aujourd’hui, tout le monde pratique les mêmes sports, avec les mêmes héros, les mêmes marques. Le sport contribue à coloniser nos imaginaires : entre deux annonces publicitaires, il prépare notre « temps de cerveau disponible », il nous rend consommateurs et complices de la société de Croissance.

Pour en finir avec le sport-roi, des pistes existent : la fin du professionnalisme, qui donne trop d’importance au fait sportif ; la fin de la démesure des installations et des événements sportifs ; la limitation des sports motorisés. Il ne faudrait pas non plus jeter le bébé avec l’eau de la piscine olympique trop vite. Certes, celle-ci a le goût de l’argent et du pétrole, mais le bébé peut être sauvé si on l’oriente vers le jeu, la convivialité et la sociabilité. Le sport reste encore pratiqué candidement par des milliers d’enfants ; c’est pourquoi, nous ne devons pas le laisser à la société de Croissance, et ouvrir nos sociétés au jeu, ni plus ni moins.




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Source : Christophe Ondet, Vincent Liegey, Stéphane Madelaine, Anne-Isabelle Veillot et Thomas Avenel, pour le collectif Un projet pour la décroissance

Photos :
- chapo : L’Intérêt
- caricature : Jacques Sondron

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