Le tour de France des Zad : Roybon, la vie dans les bois

5 juillet 2018 / Moran Kerinec (Reporterre)

Où en sont les Zad ? Reporterre est parti pour un tour de France original. Première étape : dans l’Isère, les zadistes de la forêt de Chambaran poursuivent la lutte contre la construction d’un Center Parcs. Ils occupent leur quotidien à faire pousser la vie selon de nouvelles normes.

  • Roybon (Isère), reportage

C’est une baraque poséet en bord de route et qui porte un titre de noblesse. « La Marquise », ainsi que l’ont rebaptisée ses habitants. Auparvant, ses occupants d’alors portaient le sigle de l’Office national des forêts. Aujourd’hui, s’ils partagent le même intérêt pour les bois que leurs prédécesseurs, les nouveaux habitants n’ont rien de fonctionnaires. Ils sont une trentaine à veiller sur la forêt de Chambaran, éparpillés entre la maison de La Marquise, la Barricade Sud, celle du nord, et les cabanes érigées sur des hectares de sylve.

Des squatteurs ? Les membres d’une zone à défendre plutôt. Voici dix ans que le groupe Pierre et Vacances souhaite poser les briques d’un Center Parcs dans la forêt de Chambaran. Le projet d’une bulle géante, chauffée toute l’année à 29 °C au cœur de 200 hectares de forêt. Mais, ralenti par le bras de fer judiciaire mené par l’association de ressortissants locaux Pour les Chambaran sans Center Parcs (PCSCP), qui souhaitent défendre les bois, et les zadistes, qui empêchent ses machines d’acter leur envie de déforestation, le projet peine à voir le jour, et Pierre et Vacances patiente.

Pour accéder à cet espace perdu entre Lyon et Grenoble, il faut traverser le village de Roybon. Passer entre les commerces fatigués, et devant le restaurant-café Le Bon Roy, qui affiche son opinion sur une banderole : « Center Parcs, un nouvel élan pour les Chambaran. » Puis repartir en zigzag en amont du village pendant quelques kilomètres pour atteindre l’entrée de La Marquise. Là, quelques caravanes et une paire de carcasses de voitures accueillent les visiteurs.

« Beaucoup d’idéaux et de personnalités différentes se mélangent ici » 

Sur la gauche se tient un jardin potager, où de jeunes maraîchers expérimentent des cultures loin des règles et des normes. Dans un enclos accolé, quelques oies cacardent tandis qu’une poignée de poules courent se réfugier du soleil sous l’ombre de la frondaison. Non loin, une dizaine de chèvres bêlent en écho aux palmipèdes. À quelques mètres se dresse La Marquise, où l’on s’affaire à la cuisine.

À la Zad de Roybon.

Il est midi. Camille et Antoine [*], deux occupants, s’activent autour d’un poêle à bois. Au menu : fèves, salade, carottes, semoule et foie de chevreau. Par la fenêtre, on peut apercevoir une petite serre où mûrissent des tomates. « On a reçu une centaine de plants d’un copain », explique Antoine en découpant des morceaux de foie. « Nous, on est plutôt carnivore et pour l’élevage, ce n’est pas le cas de tout le monde, ajoute la jeune femme. La viande vient des chevreaux en trop qui sont nés cette année. On ne mange que la viande que des animaux que l’on tue, c’est une question d’autonomie. » Parmi les autres ressources de la Zad, il y a les récoltes du potager, mais également le lait des chèvres, exploité pour faire du fromage. Évidemment, une part considérable des provisions provient des dons de soutiens, d’accords et d’échanges avec des paysans locaux, et d’achats à l’extérieur. Ces derniers sont rares, « sauf quand il y a des évènements ».

Dans la cour se tient un four à pain transportable, cadeau d’une bonne âme qui ne voulait pas le voir s’étioler sans être utilisé. Son histoire fait sourire Antoine : « Il nous a appelé un jour pour savoir si nous le voulions. Il a roulé depuis la Picardie toute la nuit, puis est resté deux heures avant de repartir. Depuis, il reste en contact et nous demande des nouvelles de son four. » La Marquise produit ainsi du pain distribué au reste de la Zad, mais la farine de qualité coûte cher. « On va être obligé de le vendre à prix libre », regrette Camille.

La cuisine de la Marquise.

La pitance est prête, la table servie, le chevreau agréable en bouche. Certains soirs, ils sont dix à partager un repas entre les murs de La Marquise. D’autres, seulement trois ou quatre. Ce midi, ils sont cinq. « Beaucoup d’idéaux et de personnalités différentes se mélangent ici. C’est parfois complexe d’amener de la cohésion, de prendre des décisions communes, mais c’est aussi ce qui fait la richesse de la Zad », explique Sylvie, qui y a élu domicile au printemps 2015.

« La forêt doit continuer d’être ouverte à tous » 

À entendre les avis des uns et des autres à travers la Zad, certains semblent des forces motrices, toujours prompts à lancer de nouveaux projets. D’autres sont dans une dynamique moins créative, ce qui ne les empêche pas de relever les manches quand un travail nécessite des bras. « Il y a deux quotidiens : celui de la lutte, et celui de la vie de tous les jours », décrit Camille. Celui de l’opposition à Pierre et Vacances, et celui de l’élevage et de la culture, de la passation des savoirs agricoles aux nouveaux arrivants. Et celui de participation à l’info-tour de la Coordination Center Parcs : ni ici, ni ailleurs !, une caravane passée par les différents lieux en lutte contre le groupe touristique et villes de la région pendant le mois d’avril.

Mais si la lutte se termine ? Pour l’un, la réponse est incertaine. Il préfère ne pas y penser. Pour une autre, il faudra partir, quoique avec une possibilité de retour : « Il faut voir à plus long terme que Pierre et Vacances. Si dans 15 ans, le groupe a abandonné son projet et que la forêt est revendue par petits bouts pour construire des villas privées, ce sera toujours le même combat. La forêt doit continuer d’être ouverte à tous. »

La Marquise, un ancien bâtiment de l’ONF.

Autour de la table, la discussion va bon train. On organise la suite de la construction de la cabane Palace Paillette. Question : comment apporter le sable qui servira à l’enduit ? Décision : l’apporter avec la fourgonnette, et décharger pour finir le travail dès que l’emploi du temps et le nombre de bras le permettront au cours du week-end. Car dès le lendemain, et pendant trois jours, se tient un évènement sur le thème de la critique du tourisme. Au programme : projection de documentaires, ateliers sur le tourisme, scène ouverte… « Il faudrait revenir demain, on va faire des gâteaux pour la fête ! »

La vie dans les Chambaran ne se résume pas qu’à la vie paisible du quotidien. L’opération menée par le Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie le 6 juin dernier en témoigne. Le matin de la perquisition, deux habitants du village de Roybon ont été agressés par cinq individus, cagoulés et armés de battes de baseball. L’une des victimes affirme avoir reconnu parmi ses agresseurs l’un des habitants des bois.

« Nous étions par terre, les mains attachées par des liens en plastique » 

200 gendarmes accompagnés d’un hélicoptère ont été déployés, selon le ministère public. « Nous étions par terre, les mains attachées par des liens en plastique. Ils ont retourné la Marquise, et en ont profité pour tous nous prendre en photo. » L’ensemble de la Zad a été perquisitionné dans un épisode « quasi-cartoonesque », comme le décrit une habitante : « Les gendarmes jetaient les vêtements par la fenêtre du premier étage. Avec du recul, c’était comique. » Un des occupants a été placé en garde à vue, puis relâché faute d’éléments suffisants pour l’inculper.

La violence, si elle n’est pas régulière, n’est pas inconnue. Selon les habitants des bois des Chambaran, à l’automne dernier, une cabane a été incendiée. En avril, c’est un camion qui a été la proie des flammes, laissant pour victime le chien d’un des zadistes. Ces derniers soupçonnent un groupe d’individus de Roybon avec qui ils ont déjà eu des différends.

Fin du repas, départ vers Palace Paillette. André, un ancien acteur de théâtre qui en a eu sa claque d’arpenter les planches, a rejoint le groupe. La cinquantaine, assis sur le sol de la camionnette, il raconte son écœurement du système de subventions du monde de la scène, et son arrivée par hasard à Roybon. « J’ai joué une pièce à quelques kilomètres, la région m’a séduit, je suis resté pour m’installer dans les environs », relate-t-il entre deux cahots.

La barricade Sud.

La fourgonnette s’arrête à un jet de pierre de Palace Paillette, qui se discerne à travers un bosquet. C’est l’heure de suer à décharger les lourds sacs de sable sous un soleil étouffant. À quelques encablures, Sylvain se prélasse au frais, protégé de l’astre par la couverture des branches. Son rôle aujourd’hui ? « Garder la barricade Sud », répond-il, en servant deux cafés. L’édifice en impose. Postée à une entrée de la forêt, la considérable enceinte de bois fermée par une chaîne garde la route. « C’est symbolique. Si les gendarmes veulent passer, ils y arriveront. » Et ils y sont arrivés. Sylvain a lui aussi été surpris au réveil, sorti de sa caravane, mis au sol, liens en plastiques autour des poignets, « et une botte sur la nuque », raconte-t-il en allumant une cigarette roulée. Avant, il a fait un BTS, fini ses études, n’a pas trouvé de travail. Il est arrivé par hasard à la Zad, sans penser rester. « Pourquoi je suis toujours là ? » La question reste en suspens quelques secondes. « C’est libre ici. L’aspect communautaire est important, on met tous la main à la pâte, on voit ce qu’on produit. Je préfère ça à être caissier et compter mes sous à la fin du mois. »

  • Le tour de France des Zad continue - À venir : la Zad de Kolbsheim, contre le GCO de Strasbourg


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[*Les prénoms ont été changés.


Lire aussi : Dans la forêt des Chambarans, opposants et zadistes poursuivent la lutte contre Center Parcs

Source : Moran Kerinec pour Reporterre

Photos : © Moran Kerinec/Reporterre
. chapô : la cabane Palace Paillette.

DOSSIER    Center Parcs et Roybon

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