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Les Gilets jaunes à Paris : « C’est malheureux, mais sans violence, rien ne change »

3 décembre 2018 / Andrea Fuori et Nno Man (Reporterre)

Samedi, la vindicte populaire portée par les gilets jaunes a multiplié les feux partout en France et notamment à Paris, où plusieurs cortèges ont défilé : Justice pour Adama et étudiants, CGT, cheminots…

  • Paris, reportage

« Pour moins que cela, on a coupé des têtes. » Un tag sur l’Arc de triomphe résume l’ambiance révolutionnaire et irréelle qui flottait sur Paris samedi 1er décembre lors de « l’acte III » des gilets jaunes. Voitures calcinées, boutiques de luxe pillées, véhicules de police attaqués, tractopelle réapproprié, lampadaires à terre, avenues chics barricadées, affrontements place de l’Étoile… : ce n’est pas le drapeau rouge mais le jaune fluo de la sécurité routière qui est devenu l’étendard d’une colère quasi-insurrectionnelle.

Le gouvernement, en bunkérisant les Champs-Élysées par 4.000 gendarmes mobiles contrôlant sacs et identités, croyait priver le mouvement du foyer principal de sa révolte : il a multiplié les feux partout à Paris et en France. En immobilisant les gendarmes autour d’un seul symbole de la République, il a offert le reste de la ville à la vindicte populaire.

« Cette fois on est venus en famille avec des masques à gaz ! On a tiré les leçons de la semaine dernière ! » explique Claude, retraité, venu de Provins avec ses enfants –- tout aussi équipés. Vers 10 h, comme la semaine dernière, la place de l’Étoile est plongée sous un épais brouillard de gaz lacrymogènes. Mais cette fois, quelques centaines de personnes seulement sont allées sur les Champs en se pliant aux contrôles policiers. Le reste des manifestants se massent par milliers près de chaque barrage –- avenue de Friedland, de Wagram, etc. « J’ai plus de 60 ans, j’ai fait des manifs, mais je n’ai jamais vu ça : nous gazer alors qu’on est pacifiques ! On arrive dans un pays où on nous impose une dictature ! »

Les forces de l’ordre, installées depuis l’aube, emploient gaz, grenades assourdissantes et même flash-ball. Tout le quartier des Champs-Élysées est mité de barrages et de grilles anti-émeutes. « La prochaine fois ce sera quoi, ils vont bloquer tout Paris ? » maugrée une manifestante. Les charges des gendarmes succèdent aux contre-charges d’une partie de la foule, de plus en plus énervée, galvanisée par des « Ahou ! », « Macron démission », ou quelques Marseillaises. « Quand Macron dit “je ne céderai jamais”, il appelle à ce qu’on s’insurge ! » s’énerve Jacqueline, retraitée arrivée de Sarthe.

Jacqueline et Renan

« En 68 j’avais 12 ans, je ne pouvais pas manifester : eh bien maintenant on y est ! assène-t-elle. Il faut y aller, il ne faut pas laisser faire. On n’est pas là pour nous mais pour défendre nos enfants et nos petits-enfants, leur droit à vivre ! On ne cédera pas : s’il faut passer Noël sur les ronds-points, on le fera ! »

Chez tous les gilets jaunes interrogés ce matin, plus personne ne parle directement des taxes et des carburants. La révolte semble s’être élargie. Amin, Jamel et leurs collègues sont venus de Seine-Saint-Denis et des Hauts-de-Seine. « On vient grossir les rangs du mouvement. Cela concerne tout le monde, pas seulement des gens de province. Nous, on a des salaires convenables mais on est solidaires : le système est à bout de souffle ! On taxe les plus pauvres, à côté on retire l’ISF... Ça n’a aucun sens », explique Amin. Jamel regarde les affrontements d’un air grave : « Cela rappelle 1789, de la fumée partout, et des portables à la place des fourches ! »

Jean, un de leurs amis, était « anti-gilets jaunes » il y a trois semaines. « Je suis écologiste convaincu ! Mais j’ai compris que c’était de l’hypocrisie totale : ils augmentent le prix des carburants mais Total ne paie aucune taxe et peut faire des forages comme il veut en Guyane ! Ici les gens ne bougent pas juste pour leurs porte-feuilles, c’est une accumulation de déceptions. Il faut que ce mouvement se soulève partout en France et en Europe. »

La question écologique revient spontanément chez beaucoup des manifestants interrogés ce samedi. Vincent et Claudia, qui prennent la rue également pour la première fois, ont fabriqué leur gilet « jaune et vert » et portent en boutonnière le coquelicot du mouvement contre les pesticides. « L’écologie est le fondement de tout, mais le nerf de la guerre, c’est l’argent et le profit : tant qu’il y aura du profit, il n’y aura pas de respect de la planète et de l’humain. Toutes ces problématiques sont liées. On a créé un groupe Facebook pour réunir ceux qui partagent ce point de vue. »

Vincent et Claudia

Vers 12 h 30, l’Arc de triomphe est envahi après un recul du dispositif. Toute la journée des affrontements s’y dérouleront et déborderont sur les avenues huppées, dont l’avenue Foch, réputée pour abriter les plus grandes fortunes. Mais la couverture spectaculaire des violences a occulté l’autre enjeu de la journée : les alliances et les convergences avec les autres secteurs.

« Maintenant, les quartiers populaires vont se sentir légitimes à rejoindre le mouvement »

Le comité Justice pour Adama Traoré appelait à une grande manifestation à 13 h pour mettre « les quartiers en gilets jaunes », et pousser les autres forces des mouvements sociaux à franchir le pas.

Le rendez-vous était fixé à la gare Saint-Lazare. À 13 h 30, sur le parvis de la gare, on compte quelques centaines de personnes qui ont répondu à l’appel du collectif. Ça et là des autocollants « gilet jaune antiraciste » ou « gilet jaune antisexiste » sont collés sur les gilets clairsemés. Le cortège s’élance, rythmé par la Fanfare invisible, et, après un moment de flottement, agrège très vite des milliers de gilets jaunes fuyant les gaz de l’Étoile, emmenés par un cortège d’une cinquantaine de cheminots, criant « Macron nous fait la guerre, et sa police aussi ! Mais on reste “déter’” pour bloquer le pays ! ».

Youcef Brakni, porte-parole du comité Justice pour Adama, est satisfait. « C’est une démonstration de force : on a pu mobiliser des milliers de personnes en quelques jours pour faire entendre les revendications des quartiers populaires contre les violences policières, le racisme systémique, et pour l’égalité ! » Pour lui, les problématiques des quartiers populaires sont similaires à celles des territoires ruraux délaissés, et pire encore. « Dans nos quartiers on a 40 % de chômage, on fait face à un racisme systémique, et vit les mesures ultra-libérales en dix fois plus fort depuis quarante ans ! Avec les Gilets jaunes, l’enjeu est l’alliance autour d’objectifs communs : la démission de Macron, l’égalité pour tous ».

Alors que le mouvement des gilets jaunes est souvent dépeint comme raciste et homophobe, l’initiative du comité Adama est un symbole. « Il ne faut pas être spectateur mais prendre la rue pour donner une couleur antiraciste au mouvement des gilets jaunes, ne pas laisser le terrain à l’extrême-droite et aux revendications anti-migrants ! Maintenant qu’on a appelé, le reste des quartiers vont se sentir légitimes à rejoindre le mouvement. Cela va aussi pousser le reste du mouvement social à suivre. ». Assa Traoré marche en tête du bloc Justice pour Adama : t-shirt jaune du comité et gilet jaune par-dessus.

Assa Traoré.

Arpad, en licence d’histoire à Strasbourg, est venu dans le bloc étudiant. « Il ne faut pas rester sur des revendications étudiantes sectorielles : la colère est générale. La vie chère touche tout le monde, y compris les étudiants. » Alors qu’une nouvelle mobilisation contre la hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers hors UE se tenait le même jour, « il ne faut pas s’enterrer dans nos facs, mais mettre tous les secteurs dans la rue. »

Arpad

Les porosités commencent à s’intensifier : « À Strasbourg, Lille, Nantes, Paris, des étudiants mobilisés réfléchissent à rejoindre les gilets jaunes. » Le 30 novembre une trentaine de lycées en France étaient bloqués, pour protester contre le système Parcours Sup et la réforme du bac. Parfois en solidarité avec les gilets jaunes. Pour l’étudiant : « ce gilet, il faut le mettre, et apporter nos revendications au mouvement. »

Le cortège est un mélange étrange d’un public habitué aux manifestations et d’une moitié de manifestants arrivés de l’Étoile. À sa tête flottent le drapeau noir, le drapeau français, le drapeau arc-en-ciel pacifiste, le drapeau de la Normandie, ou encore une banderole du Comité de libération et d’autonomie queer - « feignasses x fièr-es de l’être ! » Cette foule hétérogène finit par rejoindre Rivoli, où un cordon de gendarmes mobiles les bloque, les asperge de canon à eau et de gaz lacrymos –- qui finissent même sur les balcons des immeubles cossus.

Torya, porte un gilet orange « SNCF ». Comme samedi dernier, cette cheminote de Paris-Est et de Sud Rail est venue avec une cinquantaine de collègues du « collectif inter-gare ». « J’essaie de faire des ponts entre les groupes de gilets jaunes et les cheminots, car nous avons des revendications communes, notamment sur la défense des services publics », explique-t-elle. « Nos pratiques aussi se rapprochent : à Nice par exemple, les Gilets jaunes se structurent peu à peu en assemblées générales égalitaires. »

Torya

« On apporte un point de vue ouvrier sur certaines de leurs revendications parfois anti-sociales, comme la ’baisse des charges’ ou le ’refus de l’assistanat’. Eux nous bousculent sur nos modes d’action. » poursuit-elle. Avec les autres, elle a fait grève pendant 3 mois au printemps 2018 : « Une défaite ! Les directions syndicales qui négocient avec le gouvernement ou le patronat nous tuent ! Le mouvement des gilets jaunes est spontané, il refuse ces représentants qui parlent à la place des gens sur le terrain. Leurs manifestations sont non autorisées alors que nous on est toujours bien gentils et disciplinés. C’est un exemple, une leçon à regarder avec humilité. »

La question qui revient chez tous les syndicalistes interrogés est la même : la grève. « La chose qui nous différencie avec les gilets jaunes ? Eux bloquent des ronds-points mais n’arrêtent pas le travail comme en 68. Moi, pour descendre dans la rue je fais grève. Il faut qu’on arrive à amplifier ce mouvement par une grève générale. C’est un scandale que les directions syndicales n’appellent pas encore. »

La direction de la CGT, qui se tenait à distance des gilets jaunes au début du mouvement, a tenté un rapprochement timide en appelant samedi 1er « l’ensemble du monde du travail à se mobiliser, quelle que soit la couleur du gilet » pour sa manifestation contre le chômage et la précarité, prévue de longue date. Samedi, pourtant, son défilé Répu-Bastille n’a pas cherché à rejoindre les champs et le rouge y restait la teinte écrasante.

À 17 h, alors que, rue de Rivoli la foule se clairsème ou rejoint l’Étoile, tandis que les pompiers — applaudis — finissent d’éteindre le feu sur une voiture de police banalisée, un manifestant reçoit un texto : « Ça crame rue de la Paix ! » La troisième partie de la journée commence.

Sur place, une longue traînée de fumée noire ensevelit les dorures de la place Vendôme jusqu’à celles de l’Opéra. Elle s’envole de nombreuses petites barricades crépitantes de sapins de Noël. Des dizaines de manifestants les alimentent avec ce qu’ils ont sous la main : poubelles, trottinettes en libre accès, tuyaux de chantier.

Un passant interpelle une gilet jaune : « Vous devriez manifester pacifiquement, sinon vous aurez l’opinion contre vous ! ». Elle répond : « C’est malheureux mais si il n’y a pas de violence il n’y a aucun changement ! Vous croyez que ça s’est passé comment en 1789 ? La première des violences c’est la politique antisociale de Macron ! » Un autre renchérit : « les feux expriment la colère, ce ne sont pas des casseurs mais des gilets jaunes qui s’énervent à force d’être gazés et méprisés ! »

À 18 h, l’air est à nouveau respirable sur la place de l’Opéra. Des pompiers qui ne savent plus où donner de la tête éteignent les feux un par un – mais il semble toujours s’en allumer d’autres ailleurs dans le quartier. Soudain un gilet jaune crie « À la Bourse ! Tous à la Bourse ! » Un cortège de deux-cent personnes, avec et sans gilets, s’engouffre dans la rue du Quatre Septembre. En quelques minutes il double de taille et avance aux cris de « Ah, anti, anticapitaliste ! » et « Paris debout soulève-toi ! ».

Arrivés devant le palais Brongniart, ancien siège de la Bourse de Paris, les manifestants marquent un temps d’arrêt, comme sidérés par leur propre audace. Aucune force de l’ordre n’est présente. Seule une grille est à franchir pour atteindre ce vieux symbole de la finance. Poussée, tirée, elle tombe. Une quarantaine s’engouffrent, attaquent les portes vitrées de l’imposant édifice, rentrent dans les bureaux. D’autres prennent des sapins posés sur la place pour s’en servir de combustible. « Arrêtez, c’est pour une association ! » crie quelqu’un. Ils sont reposés fissa et le cortège repart en vitesse. Après un arrêt confus devant l’Hôtel de Ville illuminé et tout aussi désert de forces de police, il finit par se disperser à la Bastille vers 19 h 30.

Toute l’après-midi et la soirée ces scènes d’émeute se répéteront dans la moitié nord de la ville-Lumière. Comme si ces foules incontrôlées avaient voulu déterrer l’héritage de la tradition révolutionnaire.

20 h 30. En lisière de l’Étoile, un calme étrange est revenu sur le carrefour de Saint-Augustin dans le 8e. L’odeur du plastique brûlé et des lacrymos flotte partout. Les voitures slaloment pour éviter les restes de barricades fumantes. Des fourgons de police traquent quelques bandes de jeunes qui semblent s’attarder. Une soixantaine de gendarmes bloquent le boulevard Haussmann et protègent les vitrines rutilantes du Printemps. À côté, celles de la BNP, de Monoprix, d’HSBC, et tant d’autres sont ravagées. « C’est pas moi qui vais les plaindre ! » marmonne un passant. Un conducteur de scooter contemple le tableau : « On dirait que les Français se réveillent... Et peut-être même plus que prévu ». Il sourit.

Le prochaine épisode de la révolte des gilets jaunes s’annonce samedi 8 décembre sur Facebook. « Nous irons tous chercher [le président Macron] comme il l’avait demandé. Il faut qu’il assume. » C’est aussi samedi qu’est prévue une grande marche pour le climat.


EN PROVINCE AUSSI

De nombreuses manifestations de Gilets jaunes se sont déroulées samedi, souvent émaillées d’affrontements avec la police. A Bordeaux, Marseille, Poitiers, Saint-Étienne.... et à Toulouse, comme nous le racontons ici.



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Lire aussi : Gilets jaunes : le dossier pour comprendre la révolte

Source : Andrea Fuori pour Reporterre

Photos : © Nno Man/Reporterre
. à Toulouse : © Vladimir Slonska-Malvaud/Reporterre

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