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Youcef Brakni et Édouard Louis : « La politique est une question de vie et de mort »

30 novembre 2018 / Entretien avec Youcef Brakni et Édouard Louis

Le comité Justice pour Adama manifestera samedi à Paris aux côtés des Gilets jaunes. Deux de ses membres, l’activiste Youcef Brakni et l’écrivain Édouard Louis, expliquent cette démarche.

Youcef Brakni est un des piliers du comité Justice pour Adama, et Édouard Louis, écrivain, en est un des membres. Le premier, fils d’immigré algérien, vit dans les quartiers populaires, l’autre vient d’un village de la Somme, où son père était ouvrier. Ils étaient mardi soir à Bagnolet, pour un dialogue sur le thème « Quartiers populaires en banlieue et monde rural délaissé » (voir la vidéo de la soirée).

Ils expliquent à Reporterre pourquoi le comité Justice pour Adama a appelé à manifester samedi


Reporterre — Pourquoi rejoindre la manifestation des Gilets jaunes samedi ?

Youcef Brakni — Alors qu’on voit l’émergence spontanée d’un tel mouvement en France, on ne peut pas rester spectateurs. J’ai entendu la parole de ces manifestants, et je m’y reconnais totalement : « Macron démission, contre la misère, contre la difficulté. » J’entendais des femmes seules qui avaient du mal à nourrir leurs enfants ! Cela me parle.

Certes, on a vu des débordements racistes, homophobes, islamophobes. Mais dans des manifestations de gauche, j’ai déjà vu et eu affaire à des actes ou propos racistes. Je pense même que cela va être plus facile avec ce mouvement des Gilets jaunes de déconstruire le racisme qu’ils peuvent avoir. Ce racisme vient surtout d’une élite, de droite comme de gauche, qui depuis maintenant trente ans n’arrête pas de parler d’islam pour détourner de la question sociale, construisant un ennemi intérieur qui est symbolisé autour des musulmans et des habitants des quartiers populaires.



Édouard Louis, vous aussi allez manifester avec les Gilets jaunes et le comité Justice pour Adama. Pourquoi ?

Édouard Louis — Quand les Gilets jaunes ont émergé, j’ai vu presque visuellement les images de la souffrance, des images auxquelles je m’identifiais pour des raisons différentes. Comme Youcef, je voyais des corps qui souffraient, des corps qui disaient : « Je ne peux pas me nourrir. Je ne peux pas aller voir ma mère qui est train de mourir et je ne peux pas m’occuper d’elle parce que je n’ai pas les moyens d’aller là-bas. » C’est une des choses que j’essaye de dire et que dit le comité Adama : la politique est une question de vie ou de mort. « Vais-je pouvoir manger ? Pouvoir vivre ? Pouvoir survivre ? » Il faut remettre la question de la vie, la question de la mort au centre de la politique. Si vous êtes noir ou arabe en France, vous avez beaucoup plus de chance de mourir plus jeune que si vous êtes blanc. Quand vous êtes ouvrier, vous avez 50 % de chance de plus de mourir avant 65 ans que si vous appartenez à la bourgeoisie.

Donc, j’ai vu avec les Gilets jaunes l’émergence de cette parole. Et comme Youcef, je pense que ce mouvement est à construire. Là, on est dans une situation où des gens souffrent, le disent, réussissent à le dire. Mais les élites bourgeoises et les classes dominantes adoptent un langage méprisant à l’égard de cette souffrance. Si elles méprisent autant les Gilets jaunes, c’est que quelque chose est en train de se passer.

Comment faire pour créer une manière de dire tous ensemble : « Je souffre » sans racisme, sans homophobie ? Ce mouvement des Gilets jaunes, il est à venir, en fait.



Beaucoup de ceux qui se rebellent, qui sont montés à Paris et qui occupent des ronds-points aux quatre coins de la France, sont de la France rurale, des villages, des petites villes. Y a-t-il un lien entre ces petites villes et villages qui se sentent abandonnés et les quartiers populaires autour des grandes villes ?

Édouard Louis — Il y a plein de points communs. Des gens qui ne peuvent pas nourrir leur famille, qui ne peuvent pas subvenir à leurs besoins. Une situation d’exclusion sociale, l’impossibilité d’aller dans les villes, aussi bien que de voyager. Moi, mon père n’a jamais voyagé, il n’a jamais quitté la France. Mais il y a aussi des différences : ma mère n’a jamais été arrêtée par la police dans la rue, mon père non plus, ils n’ont jamais été exposés à cette violence.

Il y a à la fois des similitudes et des différences. Mais les différences ne se sont jamais opposées à l’existence d’un mouvement. Le mouvement gay ou le mouvement antiraciste, le mouvement anticolonial, le mouvement féministe, n’auraient pas été aussi puissants s’il n’avait pas existé d’autres mouvements. Il y a quelque chose dans les mouvements qui est de l’ordre de l’imitation. Parce que je vois quelqu’un se révolter, je peux aussi me révolter. Je suis là et je peux dire : « Je souffre. » Je peux dire : « Il y a quelque chose d’insupportable qui se passe. » Donc, les gens ne sont pas obligés de se retrouver dans tout et d’être d’accord sur tout pour se battre ensemble.

Youcef Brakni — Il y a aussi l’expérience d’une oppression, l’expérience de se sentir minoritaire dans un pays, dans un groupe quel qu’il soit. Cela crée des convergences. En ce qui concerne la ressemblance entre quartiers populaires et zones rurales, il y a quelque chose de commun, c’est la relégation géographique. Il y a des stratégies urbaines pour enclaver ces territoires, pour empêcher la libre circulation des individus. C’est encore plus violent en province qu’à Paris, mais à Paris aussi cela existe. Moi, quand j’étais adolescent en Seine-Saint-Denis, je ne bougeais pas beaucoup, parce que c’est très difficile de bouger entre banlieues, très difficile d’aller de ville en ville dans le 93. Les stratégies urbaines de transports en commun ne sont pas dues au hasard. Et avec la « gentrification », on expulse les classes populaires, noires, et arabes toujours plus loin.

Donc, il y a ces points communs mais il y a des spécificités : le fait qu’on ne peut pas circuler à cause de notre couleur de peau. Quand on est noir ou arabe, on est entravé dans notre circulation. Il y a une sorte d’« assignation à résidence ». On reste bloqué, on ne peut pas circuler. Mais la spécificité ne veut pas dire qu’il n’y a pas de possibilités de lutter ensemble. Au contraire : on va venir samedi, avec notre gilet jaune, notre tee-shirt jaune sur lequel est inscrit « Justice pour Adama ». Et on va dire : « On vit le racisme, on vit les violences policières. » Venez, on y va ensemble, on renverse Macron. « Macron démission », cela me parle !



La révolte des Gilets jaunes est partie d’une question écologique : la contestation de la taxe carbone. Mais pas tellement pour contester l’écologie, plutôt l’injustice. Comment l’écologie pourrait-elle être un ferment de quelque chose dans ces différents territoires ?

Édouard Louis — La question qui a produit la révolte des Gilets jaunes est la question de classe : le fait qu’on exonère les grandes entreprises qui, elles, polluent énormément, beaucoup plus que trois régions ouvrières ensemble. Les gens n’ont pas envie de la destruction de la planète.

Par ailleurs, on n’est pas obligé de prendre — comment dire ? — au premier degré ce que disent les individus quand ils se révoltent. Quand des gens disent : « L’écologie, on s’en fout, ce sont nos vies qui comptent », cela exprime la situation de détresse d’un corps qui fait qu’on dit cela. Quand on est en colère, quand on est blessé par quelque chose, parfois on dit quelque chose de violent à quelqu’un qu’on aime, à la personne qu’on aime, à l’homme qu’on aime, à la femme qu’on aime… Et, après, on s’interroge, mais pourquoi j’ai dit cela ? Pourquoi j’ai été traversé par quelque chose comme çà ? Cela paraît anecdotique, mais en fait, c’est très politique. Quand on entend des déclarations violentes sur le racisme ou contre l’écologie parmi les Gilets jaunes, c’est une continuité de la violence des dominants, qui accule les gens à une situation de précarité tellement immense, tellement extrême, qu’ils finissent par exploser et dire des choses violentes.



Dans les quartiers populaires, quel est le regard sur l’écologie ?

Youcef Brakni — La question écologique est fondamentale dans les quartiers populaires. Une tour est ce qu’il y a de pire d’un point de vue écologique : il n’y a pas d’isolation, on chauffe l’extérieur ; les ascenseurs sont souvent en panne ; les dalles du sol peuvent être collés avec de la colle ultrachimique. D’ailleurs j’ai déménagé pour cela, je craignais que mon enfant respire ce produit. J’habite non loin d’ici, près du plus gros échangeur autoroutier d’Europe, à la porte de Bagnolet. Quand j’ouvre ma fenêtre le matin, il y a autant de pollution qui rentre que de pollution qui sort ! On sait les cancers que peuvent développer ces pollutions, les maladies, les allergies.

Il y a un autre aspect des choses. Mon pays d’origine n’est pas seulement l’Algérie, mais le Sud global. Ce soir, nous sommes dans une salle où il y a de la lumière à volonté parce que l’armée française est présente au Niger et que la France exploite l’uranium pour rien du tout et détruit des tribus touareg-berbères.

Les parents ou grands-parents des Français d’origine étrangère étaient souvent paysans. Comment cela joue-t-il ?

Youcef Brakni — Nos parents étaient paysans. Beaucoup d’ouvriers immigrés cultivaient des jardins partagés. Voilà une anecdote : mon beau-père est Marocain, venu de la région du Rif, comme plusieurs de ses collègues d’usine, dans le Nord. Il avait un jardin potager magnifique. Il arrivait à tout faire pousser sur une petite surface, des petits pois, des haricots, des poivrons. Tous les voisins venaient avec leur panier. Nos parents nous ont transmis cette fibre. Quand je vois que Total va exploiter le gaz de schiste en Algérie, et pomper les nappes phréatiques sous le Sahara — une immense réserve d’eau douce, millénaire — c’est inadmissible. Alors qu’en France, où il y a eu une forte mobilisation, Total arrête. Je ne comprends pas que les écolos français ne se disent pas que ce qui se passe en Algérie est inadmissible.



Le comité Justice pour Adama lutte contre la violence qu’exerce l’État français depuis des années sur les jeunes des quartiers populaires. Depuis quelques années, cette violence s’exerce aussi contre les luttes écologiques, avec la mort de Rémi Fraisse ou les mutilations subies par Robin Pagès, à Bure, ou Maxime Peugeot, à Notre-Dame-des-Landes, contre les paysans, aussi, avec l’homicide de Jérôme Laronze, dont la famille est maintenant en lien avec le comité Justice pour Adama. Peut-on dire que la violence de l’État ne s’exerce plus seulement contre les noirs et les arabes, mais contre toutes les populations marginalisées et qui entreraient en rébellion ?

Édouard Louis — Il existe quand même une différence dans le système. Quand on est écolo, évidemment il y a eu des cas très violents. Mais on n’est pas exposé à la mort de la même manière que quand on est un noir ou un arabe dans une banlieue : là, il y a vraiment un système installé depuis très longtemps et qui est lié à l’histoire coloniale.



Mais cette violence n’est–elle pas en train de s’élargir, parce qu’il y a tellement de rébellions, de colères, de malaises que l’État étend ses méthodes coloniales terroristes à d’autres populations ?

Édouard Louis — Oui, cela, c’est certain, il y a une montée en puissance de la violence d’État, c’est-à-dire de la capacité à tuer des gens, de la volonté de tuer des gens, de mettre fin à leur vie. C’est une question essentielle. Et cela se joue à l’échelle mondiale.

Si on pose la question écologique, on pose la question de classe. C’est ce que produit le mouvement pour Adama, un mouvement à l’intérieur duquel toutes les questions sont posables parce qu’elles sont pour la première fois réellement articulées.



Dans la politique, ce qui est en jeu, ce n’est pas un taux de taxe, un prix de l’essence, mais la vie et la mort des gens, avez-vous dit. C’est la question politique posée par les quartiers populaires. Est-ce pour cela, Youcef, que vous dites que ce mouvement est révolutionnaire ? Et que vous êtes la vraie France ?

Youcef Brakni — Oui, la vraie gauche ! (rires). Un mouvement presque révolutionnaire, dans le sens où l’on veut une rupture avec le système. Dans le sens où il ne peut plus y avoir de retour en arrière. Qu’il faut que ce système d’oppression soit détruit et qu’on puisse reconstruire sur des bases égalitaires. Que tout le monde ait le droit de vivre et de circuler librement.

Édouard Louis — Le comité Justice pour Adama n’est pas seulement un mouvement politique, c’est un mouvement sur le mouvement politique. C’est-à-dire qu’il interroge radicalement les manières de penser la politique, les hiérarchies dans la politique, comment on croise les problèmes entre eux.

- Propos recueillis par Hervé Kempf



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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Hervé Kempf/Reporterre

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