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Les Zad, des laboratoires de résilience face à l’effondrement

11 juillet 2018 / Damien Soldadié

Selon les collapsologues, notre système va bientôt s’effondrer. Ils préconisent de construire des sociétés « résilientes » à plusieurs échelles : intime, locale, internationale. Pour l’auteur de cette tribune, la Zad de Notre-Dame-des-Landes est un modèle d’inspiration.

Damien Soldadié est étudiant en sciences et politiques de l’environnement, assistant-collaborateur d’Edgar Morin. Il s’est rendu sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes lors de la première semaine d’expulsion.


De nombreuses études scientifiques et indicateurs démontrent que nous dépassons chaque année les limites du système Terre de plus en plus tôt, que la déforestation, les pollutions atmosphériques et océaniques augmentent de manière fulgurante et que le réchauffement climatique, comme d’autres phénomènes, suit une croissance sans fin. Finalement, l’érosion de la biodiversité constitue un problème majeur. D’autres problématiques se greffent à ce diagnostic écologique sans appel, le nourrissent et sont alimentées par lui. L’économie financiarisée, criante d’instabilité, est l’une d’entre elles. La crise de 2008 a notamment entraîné l’effondrement partiel de la Grèce et a mis à mal la stabilité de nos sociétés. De plus, pas de système économique moderne sans matière première, sans énergies fossiles — surtout sans pétrole. Or, les principales ressources dont nos modes de vie dépendent ont vraisemblablement atteint leur pic, ou s’en approchent à pas de géant. Le constat est si dramatique que nous atteignons aujourd’hui la possibilité d’une disparition de nos sociétés dites modernes à l’orée des prochaines années (2020) ou de la prochaine décennie (avant 2030), par une action couplée de tous ces facteurs structurels et externes. C’est sur ce constat systémique : à la fois écologique, énergétique et économique qu’une nouvelle branche transdisciplinaire a vu le jour « la collapsologie », caractérisant l’effondrement de nos sociétés thermo-industrielles.

Imaginez nos systèmes socioéconomiques comme un trapéziste. À chaque va-et-vient de la corde, il s’élèvera de plus en plus haut (les sociétés croissent en complexité grâce à un apport d’énergie), du moins tant que son momentum lui permet de le faire (le momentum est le produit vectoriel de la masse d’un corps — ici la complexité des sociétés — par un vecteur vitesse — ici la croissance de l’apport d’énergie). Au paroxysme de la courbe que décrit son corps, le trapéziste lâche sa barre et continue de s’élever dans les airs durant quelques secondes (l’inertie accumulée par la société lui permet de croitre pendant quelques instants après le franchissement des seuils). C’est alors qu’entre en jeu un phénomène physique contre lequel il ne peut rien : la gravité (les limites thermodynamiques du système Terre). Cette dernière l’attire alors irrésistiblement vers le bas… Sauf que, là où il y avait jadis un filet de sécurité (par exemple, des services écosystémiques assurés par la toile de la biodiversité, qui est une caractéristique essentielle de la toile résiliente de nos sociétés), il ne rencontrera désormais que la dureté du sol et l’atterrissage sera d’autant plus dur que sa chute sera haute (plus les sociétés suivront une trajectoire croissante, plus elles détruiront l’environnement, moins elles seront résilientes).

Les Zads comme modèle de résilience

La résilience ou « potentiel d’un système à retrouver un état stable à l’issue d’une perturbation » est caractérisée par de divers paramètres selon les domaines d’application. Cependant dans notre cas, l’ouvrage Petit traité de résilience locale détaille les échelles interdépendantes d’une société résiliente : commune (tisser ensemble la toile de la résilience), globale (à l’échelle nationale et internationale), locale (à l’échelle d’une communauté, d’un village ou d’une ville en transition) et intérieure (à l’échelle intime).

Sur la Zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes (Zad de NDDL), les nombreuses voix de ses habitants ainsi que celles de ses défenseurs nous conjurent de nous inspirer de son modèle social, économique et écologique plutôt que de le détruire. Loin des images relayées par les autorités, qu’elles soient médiatiques ou policières, la Zad présente de nombreuses initiatives dont il nous faut tirer les enseignements. J’ai pu me rendre sur place, où j’ai recueilli les témoignages de zadistes (Michel, Alexandre Mahfoudhi, et Baptiste) et de quelques agriculteurs locaux.

La résilience commune définie comme « le tissage de réseaux d’entraide » se matérialise, entre autres, autour du réseau des Zad, au sein duquel celle de NDDL constitue un centre névralgique.

[La Zad de NDDL] est une zone de soutien matériel et moral à d’autres luttes. Il y a quelque chose d’assez significatif, c’est le réseau de ravitaillement des luttes, la Cagette des terres, qui a été mise en place dans la région de Nantes, au sein duquel la Zad participe beaucoup : à fournir ce qu’il faut en nourriture pour les grévistes sur les piquets de grève, les migrants qui sont sur le point de se faire expulser, etc. »
Michel (sylviculteur et ancien habitant des Cent Noms)

C’est très relié à Bordeaux, à Montpellier et à Toulouse par les comités, c’est une sorte de capitale culturelle de la France, il y a aussi des gens qui viennent d’Allemagne, c’est une grosse intensité. »
Alexandre Mahfoudhi (candidat aux législatives de 2017 à Bordeaux)

La résilience globale peut être en partie énoncée comme une harmonisation des régimes de temps des systèmes socioéconomiques et naturels, aujourd’hui désynchronisés. Cela passe par l’utilisation d’énergies renouvelables et efficientes, ainsi qu’une « réconomie » grâce au développement des low-Tech et des emplois modulables. Cette échelle macroscopique n’est pas celle de la ZAD prise isolément, cependant la question de l’extrapolation des initiatives de « réconomie » est à poser.

La spécialisation à outrance sert une industrie qui a pris une certaine direction […] Quand tu es débrouillard, tu peux apprendre énormément, mais il faut accepter de ne pas être dans l’efficacité permanente, il y a des moments pour aider les autres, pour apprendre, pratiquer, se spécialiser […] C’est une question de mélange »

Baptiste (étudiant en architecture et habitant des Fosses noires)

 Ici, c’est bien qu’il y ait plusieurs économies qui coexistent. Il y a les cultures vivrières, du maraîchage potager, il y a plein de lieux sur la Zad avec un potager. Nous, c’était le cas aux Cent Noms, on était autosuffisants en légumes (et énergétiquement) […] L’agriculture communiste, c’est-à-dire qu’on produit en groupes spécialisés par types de ressources […] Une agriculture marchande, avec des gens qui font du sarrasin et des galettes qu’ils vendent sur les Amap […] un en maraîchage légal qui vend sur les marchés des villages alentours et il espère à terme, tirer un revenu de son activité […] je trouve qu’il y a un bel équilibre entre tout ça. »

Michel

 Chez “Abracadabois”, on a mis en place la gestion raisonnée de toutes les forêts de la Zad […] Ça nous fournit notre bois de chauffage, de construction et de charpente pour les projets collectifs […] Cela commence par des grands temps de réunion et d’autoformation où on fait des sessions sur les colonies forestières, sur le bûcheronnage, sur l’entretien du matériel, sur la sylviculture et tous les métiers de la forêt, mais on n’est pas obligé de tout apprendre. Le “Hangar de l’avenir” à Bellevue a été construit majoritairement à la main, de la coupe aux finitions. L’idée c’était de se dire “on expérimente et on voit si on y arrive”, le résultat c’est qu’on y arrive fort bien. »
Michel

La résilience locale, qui redonne aux individus la capacité d’agir par leur ancrage dans un territoire présente trois attributs : une relocalisation de la puissance, le déploiement d’activités et de pratiques permettant de s’adapter à l’évolution des conditions biophysiques et économiques, et finalement l’instauration d’un rapport attentionnel au territoire. Sur la Zad, il existe donc une collusion entre le local et le global, cependant l’enracinement dans le territoire autorise l’émergence de formes locales de résilience : gestion raisonnée des forêt, agriculture vivrière, locale et responsable, diffusion des savoirs et des pratiques, attachement des habitants et valeur symbolique du bocage.

Pour moi la Zad, c’est un mythe tu vois, on habite le mythe… C’est ce qu’ont toujours fait les hommes, habiter dans une construction imaginaire et là on se réapproprie la capacité de se créer notre propre vaisseau onirique. Et c’est ça qui est beau ! »
Alexandre

La résilience intérieure nous invite à accueillir les émotions relatives aux prises de conscience écologiques ou sur le probable effondrement de nos sociétés afin de les confronter pour mieux les surmonter et s’engager sur la voie de la transition.

 J’étais très inquiet sur la question de l’avenir, du climat et de la destruction de la biodiversité. Je vois bien que ce n’est pas seulement quelque chose d’extérieur à nous, c’est aussi une destruction de nous-mêmes. En plus de ça, c’est toucher au beau, c’est détruire le beau qui a de la valeur à mes yeux, auquel je suis sensible, et cela m’attriste profondément. »
Michel

 Être en lutte ça te permet de rencontrer des gens qui ne sont ni dans le cynisme ni dans le défaitisme. Des personnes qui ont encore la niaque, encore quelque chose de joyeux, d’offensif, qui donne de l’espoir. »
Un ami militant de Michel

Il ne s’agit pas d’ériger la Zad de NDDL comme un modèle parfait face à l’entropie de la modernité, comme la solution idéale aux cataclysmes qui font et feront rage. Néanmoins, il est important de souligner la force de son caractère hétérogène, si précieux aujourd’hui. Malgré la récente orientation des discours de la classe dirigeante autour de « la libéralisation de l’emploi » ou de « la flexibilité », ce sont toujours les mêmes mécanismes de domination qui, œuvrant dans l’ombre, réduisent à néant l’émancipation des individus.

Plus que jamais, il est essentiel de lancer un triple appel, à l’instar de celui initié par Rob Hopkins avec le mouvement des villes en transition. Celui de la tête pour questionner nos modes de vie contemporains et en imaginer de nouveaux en harmonie avec les écosystèmes, celui des mains pour donner vie à ces initiatives et l’indispensable appel du cœur pour trouver la force, le courage et l’envie de vivre la résilience ensemble.




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Lire aussi : « Entropia » : comment vivre heureux après l’effondrement

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : le lieu de vie les Domaines, aux accès condamnés. Zad Nadir

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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