Les arbres, des « humains du règne végétal »

21 juin 2017 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Ingénieur forestier de formation, docteur en sciences naturelles, Ernst Zürcher est un amoureux des arbres, mais pas un doux rêveur. Dans « Les Arbres, entre visible et invisible », il tente de répondre en scientifique à des questions disparates qui conduisent le lecteur de surprise en surprise.

On croit tout connaître des arbres. Des montagnes de livres existent qui nous expliquent ce qui les distingue les uns des autres ; d’autres révèlent les secrets de leur reproduction sexuelle ou les outils qu’ils ont créés au fil des millénaires pour se défendre contre les agressions extérieures ; d’autres encore racontent pourquoi certains arbres vivent des milliers d’années et d’autre pas…

En réalité, on sait peu de choses sur eux. Dans ce XXIe siècle qui prétend tout connaître ou presque, les arbres conservent l’essentiel de leur mystère. Comment font-ils pour résister au vent, à la neige ? Quelle force les anime qui maintient horizontales les branches d’un séquoia qui pèsent des centaines de kilos ? Comment réussissent-ils à alimenter en eau une cime parfois située à plus de cent mètres du niveau du sol ?

D’autres questions renvoient à des notions plus mystérieuses. Pourquoi, gamins, éprouvons-nous le besoin de grimper aux arbres, d’y construire des cabanes ? Comment expliquer que les hommes, aussi loin que l’on remonte dans la nuit des temps, ont investi certains arbres — comme l’if ou le chêne — de pouvoirs mystérieux jusqu’à en faire des « arbres sacrés » ?

Des millions de Japonais qui pratiquent chaque année des « bains de forêt »

Voilà le type de questions disparates auxquelles s’efforce de répondre Ernst Zürcher dans son livre. Car, ce qui intéresse l’auteur, ce sont les liens à la fois visibles et invisibles qui unissent l’arbre à son environnement. Il y a beaucoup à apprendre d’eux. Les arbres, écrit-il, « peuvent être vus comme semblables à des “humains du règne végétal”, qui nous aident à sentir battre le cœur du monde — hors de nous et en nous. Par la prise de conscience d’une appartenance à un même monde, nous pourrons retrouver nos rythmes profonds et recevoir des forces nouvelles ».

Dit ainsi, on pourrait redouter que l’ouvrage verse dans un bric-à-brac new age ennuyeux et vain. Ce n’est pas le cas. L’auteur n’est pas un doux rêveur, mais un scientifique qui a beaucoup lu et médité. Ingénieur forestier de formation, docteur en sciences naturelles, Ernst Zürcher a ses lettres de noblesse : ses publications se comptent par dizaines et il enseigne entre autres à l’École polytechnique fédérale de Zurich. Lorsqu’il invite, par exemple, le lecteur à un voyage à l’intérieur des tissus et des structures cellulaires de l’arbre pour comprendre le miracle du cheminement de l’eau et des sels minéraux dilués à travers des vaisseaux parfois interminables, il le fait avec rigueur et compétence. Un souci identique transparait lorsqu’il met en évidence l’influence sur la germination et la croissance des arbres des mouvements de la Lune (et sa position par rapport aux autres corps célestes). À défaut d’être toujours aisée à suivre, la démonstration est solide. Les conclusions qui en découlent accréditent d’ailleurs souvent des dictons anciens, qu’il s’agisse d’abattre des arbres à la meilleure période ou de construire une habitation en bois.

À l’intérieur des tissus et des structures cellulaires de l’arbre se déroule le miracle du cheminement de l’eau et des sels minéraux, dilués à travers des vaisseaux parfois interminables.

Dans ce voyage au long cours illustré des magnifiques dessins au crayon de David Dellas, où il est autant question des forêts que de l’arbre en tant que tel, le lecteur va de surprise en surprise. Qui sait qu’au Japon des millions de personnes pratiquent chaque année, sous contrôle médical, des « bains de forêt », une sorte de thérapie forestière qui, pour diminuer le stress et renforcer les défenses immunitaires, mise sur l’effet positif des substances aromatiques volatiles dégagées par les arbres et les sols forestiers ? Autre sujet d’étonnement, la capacité de certains arbres à annoncer le temps des prochains jours. Un épicéa desséché, en pleine terre, lève ses branches par beau temps, mais les baisse avant l’arrivée de la pluie. Plus étonnant, des expériences récentes conduites dans des universités japonaises, à partir d’électrodes implantées dans le tronc, ont mis en évidence chez certaines variétés d’arbres une capacité à prédire les tremblements de terre. Le mécanisme (déjà observé chez des animaux) est encore inexpliqué. Comme dotés d’antennes, les arbres enregistreraient les perturbations électriques corrélées aux mouvements de la croûte terrestre.

Consacrer un temps à l’apprentissage des arbres et de la forêt dans les écoles

On pourrait multiplier les exemples de bienfaits mis en avant par l’auteur de ce qu’apporte le bois matériau, qu’il s’agisse de se loger, de se chauffer, voire de cuisiner (une planche à découper en bois est bien plus hygiénique que le polyéthylène à cause de l’effet bactéricide de la lignine et des constituants naturels du bois).

Si l’on doit adresser un reproche à l’auteur, c’est d’en faire trop dans son ode à l’arbre et à la forêt. Dans la préface (élogieuse) du livre, le botaniste Francis Hallé ne se prive d’ailleurs pas de lui lancer quelques piques. « Dans les zones polluées dont la faune a disparu, est-il vrai que les jeunes arbres “ressentiraient comme un manque” l’absence des chants d’oiseaux et des bruissements d’insectes », s’interroge-t-il ? Hallé n’y croit pas. Mais ces réserves sont peu de choses. Le livre de Zürcher est celui d’un amoureux des arbres qui sait communiquer sa passion. Lorsqu’il clôt son livre en préconisant de consacrer un temps à l’apprentissage des arbres et de la forêt dans les écoles, ou de protéger les arbres les plus vieux, ceux qui sont porteurs de mémoire, au même titre qu’un être humain, on ne peut que lui donner raison.


  • Les Arbres, entre visible et invisible, de Ernst Zürcher, dessins de David Dellas, préface de Francis Hallé, éditions Actes Sud, septembre 2016, 288 p., 29 €.




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Lire aussi : L’arbre, notre semblable

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Dessin : © Félix Blondel/Reporterre

Photo :
Unsplash (Gabriel Jimenez/CC0)

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