L’arbre, notre semblable

28 février 2017 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



Peter Wohlleben, forestier « écologique », a développé une intime connaissance des arbres. Dans son ouvrage « La Vie secrète des arbres », il nous guide dans le monde passionnant et secret de ces majestueux végétaux, laissant penser qu’il n’existe, entre eux et nous, aucune différence de nature.

Pourquoi les végétaux attirent-ils moins les hommes que les animaux ? Pourquoi sommes-nous davantage sensibles au spectacle d’un troupeau de chevreuils ou de baleines à bosse qu’à celui d’une forêt de hêtres ? À cause de l’évolution qui, au plus profond de notre être, nous a éloignés du monde végétal, affirme Peter Wohlleben dans La Vie secrète des arbres. Pour l’homme, la vue d’un ciel uniformément bleu est associée à un sentiment de plénitude et d’apaisement alors que, du point de vue d’un arbre, il ne peut qu’être synonyme de dur travail puisque la lumière est le carburant de la photosynthèse, ce phénomène par lequel l’arbre transforme le gaz carbonique et l’eau en sucre pour sa croissance.

Notre difficulté à entrevoir le monde végétal tient également à l’échelle du temps. Elle est différente de la nôtre. La jeunesse d’un arbre dure dix ou vingt fois plus longtemps que celle d’un être humain et sa vie s’étale sur des siècles voire davantage. Le déploiement des feuilles, la pousse des rameaux appartiennent également à une temporalité différente. En définitive, l’arbre donne l’impression d’être presque immobile, comme un objet.

Il faut à l’arbre surmonter des épreuves inouïes s’il veut atteindre le grand âge 

C’est cette représentation que le livre de Wohlleben combat au fil des chapitres. Son objectif — et il l’atteint — est de nous faire découvrir la richesse de la vie des arbres et sa proximité avec celle des humains. Il parle d’or. Forestier traditionnel pendant une vingtaine d’années en Allemagne, l’auteur gère aujourd’hui, au sud de Cologne, une forêt selon un mode « écologique ». Son regard sur la forêt a changé. À force d’arpenter son mandala, d’observer de près ce qui s’y passe saison après saison, de relier ses expériences aux travaux d’autrui, il a compris que les arbres sont sensibles à la douleur, qu’ils ont une capacité à mémoriser et à communiquer entre eux, qu’ils ont un sens du goût et de la solidarité, que des parents-arbres vivent avec leurs enfants… C’est ce monde secret et passionnant qu’il s’efforce de faire partager.

Le lecteur va de surprise en surprise au fur et à mesure qu’il avance dans la vie d’un arbre. Il découvre que si un hêtre produit près de deux millions de faînes au cours de sa longue vie (400 ans), une seule au bout du compte deviendra un arbre adulte, et qu’une loi aussi implacable s’applique au peuplier et au milliard de graines qu’il fournit. Quelle que soit l’espèce, « un arbre engendre un seul et unique successeur (…) Il n’y aura qu’une seule [graine] gagnante ».

On comprend mieux cette hécatombe en découvrant les aléas de la vie d’un arbre. Il lui faut surmonter des épreuves inouïes s’il veut atteindre le grand âge. Il doit être bien accroché au sol et bien équilibré, ne pas avoir perdu une branche maitresse ou une partie du houppier, afin de résister à un ouragan dont la poussée équivaut à deux cents tonnes ; il doit conserver intacte son écorce pour en interdire l’entrée aux parasites — scolytes, chenilles, et autres prédateurs — qui rêvent de percer cette peau végétale ; il doit disposer de ressources en eau considérables (un hêtre adulte peut propulser 500 litres d’eau par jour dans ses branches et ses feuilles) et d’une alimentation suffisante ; il doit être capable de nouer des relations fructueuses avec les champignons dont le réseau de filaments constitue le prolongement indispensable des racines ; il doit… Que ne doit-il pas ?

« Les pointes des racines sont équipées de dispositifs similaires à un cerveau » 

Wohlleben brosse un portrait tout en empathie de l’arbre. Il le voit comme un être vivant à placer sur le même plan qu’un animal. Le rapprochement est contesté, mais ne peut-on pas assimiler les racines à un cerveau ? Prudent, l’auteur se contente de rappeler que « le débat qui anime la communauté scientifique depuis des années est vif », mais on sent bien de quel côté il penche. Secrètement, il est convaincu qu’il n’existe pas de différence de fond entre le végétal et l’animal. Et de citer les travaux d’un botaniste allemand pour qui « les pointes des racines sont équipées de dispositifs similaires à un cerveau ». Pour l’auteur, en fait, la division que nous avons établie entre le monde végétal et animal est arbitraire : elle repose sur le fait que, pour se nourrir, l’un utilise la photosynthèse tandis que l’autre ingère des organismes vivants. La véritable différence est ailleurs. Elle « concerne le temps nécessaire au traitement des informations puis à leur transformation en actions ». Il est bref dans le règne animal, lent lorsqu’il s’agit du végétal. Rien qui permet pour autant d’établir une échelle des valeurs entre les deux.

Dire qu’il n’y a pas de différence de nature entre le végétal et l’animal débouche sur des questions embarrassantes, du type : Y a-t-il des méthodes d’abattage des arbres préférables à d’autres ? Faut-il continuer à faire brûler des buches de bois ? Doit-on utiliser le bois pour fabriquer du papier, des meubles… ? Autant de questions qui nous semblent absurdes en ce début de siècle, mais dont rien ne dit qu’elles ne seront pas débattues un jour (comme cela a été le cas avec la question de la souffrance animale). « L’exploitation du bois doit se faire dans le respect des besoins spécifiques des arbres. Cela signifie qu’ils doivent pouvoir satisfaire leurs besoins d’échange et de communication, qu’ils doivent pouvoir croître dans un véritable climat forestier, sur des sols intacts, et qu’ils doivent pouvoir transmettre leurs connaissances aux générations suivantes. Au moins une partie d’entre eux doit pouvoir vieillir dans la dignité, puis mourir de mort naturelle », conclut l’auteur.

Le débat est lancé.


  • La vie secrète des arbres. Ce qu’ils ressentent. Comment ils communiquent, par Peter Wohlleben (traduit de l’allemand par Corinne Tresca), éditions Les Arènes, Paris, 272 p., 20,9 €.



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Lire aussi : L’arbre est un génie. Voici son livre

Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Photo :
. chapô : Unspash (Natalie Thornley/CC0)

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