Les clowns ne font plus rire la police

11 mars 2015 / Emilie Massemin (Reporterre)

Ça ne rigole plus ! Accusé d’avoir lancé des pierres à deux policiers, ce qu’il nie vigoureusement, le clown Charlie a été condamné en novembre dernier à six mois de prison dont quatre avec sursis. Il est rejugé ce mercredi à la Cour d’appel de Toulouse. Loufoques, insolents et non-violents, les clowns activistes deviennent des cibles pour les forces de... l’ordre (ou du désordre, selon certains clowns).

Le 1er novembre 2014 à Toulouse, Charlie (pseudonyme), clown activiste, se joint avec des amis de la Brigade activiste des clowns (BAC) à une manifestation en hommage à Rémi Fraisse, décédé le 26 octobre au Testet. Ils tentent de désamorcer les tensions par l’humour. « Nous disons aux gendarmes mobiles placés en ligne de ne pas s’inquiéter, nous imitons leurs postures. Faire le clown devant les gendarmes mobiles, ça calme beaucoup de monde, explique-t-il. A un moment, une fleur est lancée en direction de les policiers. Je la leur tends, mais aucun d’eux n’en veut. »

La manœuvre clownesque est classique. Dans les manifestations, les clowns « jouent un rôle de tampon, lorsqu’ils se placent entre les cordons de police et les manifestants. Dans ces no man’s land, normalement interdits, il est assez remarquable de voir que les clowns, parce qu’ils ont un nez rouge, sont souvent tolérés par les policiers, moins indulgents par rapport aux manifestants. Les clowns, tout en se moquant des forces de l’ordre, parviennent à faire baisser les tensions et à endiguer souvent l’escalade de la violence », explique l’altermondialiste Amaury Ghijselings dans une interview sur l’artivisme.

« Comme je n’ai rien fait, je ne prends pas mes jambes à mon cou »

Mais quelques instants plus tard, place Wilson, la situation se dégrade. « Ça pète de partout. Des zonards balancent des trucs et insultent les policiers. Des lacrymogènes tapent sur les façades des immeubles. C’est une scène très oppressante, se souvient Charlie. Des gens se mettent à courir, je ne comprends pas pourquoi. Je vois des gars en sweater avec des casques, des boucliers et des matraques. Comme je n’ai rien fait, je ne prends pas mes jambes à mon cou. Quand je me retourne, ils sont déjà sur moi. (...) Ils me mettent les menottes et m’embarquent jusqu’au camion. »

Accusé d’avoir lancé des pierres à deux policiers, Charlie est placé en garde à vue. « Je suis entendu à plusieurs reprises dont une fois en confrontation, sans mon avocate. Je dis toujours que je n’ai rien fait, mais les policiers déclarent que je mens. » Jugé en comparution immédiate le 3 novembre, il est condamné à six mois de prison dont quatre avec sursis et à 100 € de dédommagements pour chaque policier, pour « violence avec arme sur personne dépositaire de l’autorité publique », « refus de prélèvement biologique » et « outrage ».

« Il fallait condamner des personnes »

Son avocate, Me Claire Dujardin, n’est pas étonnée par cette condamnation sur la base des seuls témoignages de quatre représentants des forces de l’ordre : « Cela arrive souvent dans des affaires de violences policières, d’outrage et de rébellion. Les policiers jouent sur le fait que leurs procès-verbaux font foi jusqu’à preuve du contraire. Or, en comparution immédiate, la personne accusée n’a pas le temps de se défendre et d’apporter des éléments contraires. On est sur des dossiers complètement à charge. »

Cette peine est à replacer dans un contexte de tension maximale, après le drame de Sivens. « De nombreux médias étaient présents, des policiers étaient campés devant le Palais de Justice. Il fallait condamner des personnes pour montrer qu’on ne pouvait tolérer un trouble à l’ordre public en plein centre-ville. »

« Les clowns apaisent les tensions »

Charlie fait immédiatement appel. Un nouveau procès a lieu ce mercredi à 14 h, à la Cour d’appel de Toulouse. « Je vais plaider la relaxe, indique Me Dujardin. Je vais souligner que nous n’avons que les témoignages policiers et pas de preuves concrètes sur la participation de Charlie à ces violences. L’autre axe de défense est d’expliquer aux magistrats que les clowns activistes interviennent pour apaiser les tensions, dénoncer l’absurdité de certaines situations et faire du lien entre les gens, grâce à des actions non-violentes antinomiques avec les faits reprochés à Charlie. »

Verdict dans un mois environ. En attendant, les amis de Charlie créent un site Internet, Liberté de rire, et lancent une souscription pour l’aider à payer ses frais de justice.

C’est la première fois qu’un clown écope d’une peine aussi lourde. Mais d’autres activistes au nez rouge ont également eu affaire à la justice, ces dernières années. Le 27 octobre 2014 à Albi, Manon (vidéo, témoignage à 0’24") et Catherine sont embarquées et accusées d’avoir frappé deux policiers, alors qu’elles s’enlacent lors d’une manifestation en hommage à Rémi Fraisse. Le 13 févier 2014, des clowns sont jugés pour « détournement de l’armée au profit de l’ennemi » (sic) et relaxés, après avoir organisé une farce au siège de la Sofema, une entreprise d’armement.

A la Sofema

Clandestine Insurgent Rebel Clown Army

Cette répression policière pour faits de violences interroge. Car si l’on se plonge dans les origines du mouvement clownesque, on s’aperçoit qu’en dépit de son vocabulaire belliqueux, il est fondamentalement non-violent. La Clandestine Insurgent Rebel Clown Army (CIRCA) est née en 2003, quand des clowns « clandestins, insurgés et rebelles » décident de protester contre la guerre en Irak à l’occasion d’une visite du président des Etats-Unis, George W. Bush, en Grande-Bretagne.

Son objectif, détaillé dans son manifeste, est clair : « Ridiculiser le pouvoir pour mieux le combattre ». Son mode d’action l’est tout autant : imiter, amplifier, parodier pour ridiculiser, de manière 100 % non-violente. Ses cibles favorites ? La police et l’armée, mais aussi « toutes les choses sur lesquelles on a des choses à dire. En tant que clown, on peut être partout », insiste Charlie. Gaz de schiste, McDonald’s, pollution de la Seine, vente d’armes... nul n’est épargné par la BAC.

Concrètement, comment agissent-ils ? Dans un texte fondateur publié en 2005, « Faire la guerre avec amour », John Jordan, alias Kolonel Klepto, donne un exemple d’opération menée par des « quinze ’clownbattants’ de la CIRCA, vêtus de pied en cap de tenues de combat rehaussées d’une fourrure verte et rose, coiffés de passoires en acier étincelant » au centre de recrutement des forces armées de Leeds : « Des ballons en forme de saucisses géantes hululaient à travers la pièce, des modèles réduits d’aéroplanes remplis de sorbet faisaient des loopings au-dessus des bureaux de la Royal Air Force, un clown rampait sur le sol en époussetant les bottes des soldats avec un plumeau, tandis qu’un autre lisait à voix haute le dernier communiqué de la CIRCA, qui détaillait l’absurdité de la passation du pouvoir en Irak, annonçant l’occupation de Leeds par la CIRCA et l’établissement de l’Autorité Provisoire des Clowns. »

Cette tradition loufoque et parodique ne s’est pas perdue. Entre autres actions, en juin 2014, la Brigade activiste des clowns investit le salon de l’armement Eurosatory, à Villepinte. Une dizaine de clowns « reporters de guerre » entreprennent de couvrir l’événement. Armés de faux micros et de fausses caméras, ils essaient d’interviewer les vendeurs d’armes et leurs demandent s’ils ont conscience que les conflits lointains se préparent ici. Les réactions des personnes parodiées sont variables, raconte un clown qui souhaite conserver l’anonymat. Certains se justifient, d’autres sont agressives, d’autres enfin se prennent au jeu et décident de rigoler avec les activistes.

- Voir la vidéo Eurosatory 2014

Clowns à Eurosatory

« Le mime permet de faire passer des messages, confirme Baptiste Camille (pseudonyme), clown lui aussi. Quand les gens voient trois militaires dans une gare, ils ont peur. Quand ils nous perçoivent juste derrière eux, armés d’énormes pistolets à eau, en train de les imiter, ils se marrent puis se posent des questions. » En faisant de la police et de l’armée les principales cibles de leurs pitreries, les clowns s’attaquent en outre à la question de la hiérarchie, qu’ils refusent de reproduire dans leurs rangs. « Chez les clowns, il n’y a pas de chef. On part du principe qu’il faut apprendre à décider ensemble avec humilité, dérision et lâcher-prise. »

Seulement, le climat se tend pour les nez rouges. Si la répression policière n’entame pas la détermination des troupes clownesques, elle attaque tout de même leur moral. « Maintenant, j’ai peur d’aller à une manifestation et de me refaire choper, confie Charlie. Mais je n’ai pas du tout arrêté d’être activiste clown. Depuis mon arrestation, je suis déjà ressorti avec mon nez rouge vendre de l’amour à la Saint-Valentin. Pour moi, c’est le meilleur outil pour faire passer mes messages. »


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Lire aussi : La BAC attaque ! Les clowns à Notre-Dame-des-Landes

Source : Emilie Massemin pour Reporterre

Photos : Brigade activiste des clowns
. chapô : Charlie et les policiers à Toulouse, en novembre 2014

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