Les dérives du trail, loin des promesses de « sport nature »
Un coureur lors de la Diagonale des fous, au cirque de Mafate à La Réunion, en 2019. - © Richard Bouhet / AFP
Un coureur lors de la Diagonale des fous, au cirque de Mafate à La Réunion, en 2019. - © Richard Bouhet / AFP
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Dopé par les réseaux sociaux et l’attrait du dépassement de soi, le trail est devenu un sport de masse. Mais derrière son image de communion avec la nature se cache un tourisme sportif délétère pour la planète.
« Je veux que vous donniez tout pour les cinq dernières minutes ! » En haut d’une colline du parc du Héron, à Villeneuve-d’Ascq (Nord), Olivier Harduin s’époumone. Enseignant à l’université de Lille, il est le chef d’orchestre du club Métropole Trail Nature Villeneuve-d’Ascq. Depuis quatre ans, près de 200 coureurs s’y retrouvent chaque semaine pour s’entraîner et défendre une valeur forte : la protection de l’environnement.
« C’est la base de notre engagement, insiste-t-il. On veut avoir un impact sociétal réel et minimiser notre empreinte carbone. » Recyclage de chaussures et de bâtons de trail, achat de chaussettes fabriquées à 15 km de là, à Roubaix, limitation volontaire du nombre d’adhérents… « On est un peu les gardiens du temple de l’esprit trail de proximité avec la nature », sourit-il.
Ces valeurs sont loin d’être partagées par tous les acteurs de la course à pied en milieu naturel. Porté par les réseaux sociaux et l’essor des courses du circuit UTMB World Series — une série d’ultratrails organisés partout dans le monde —, le trail est pratiqué par plus de 1,4 million de personnes en France, selon la Fédération française d’athlétisme. Considéré comme « un sport de masse » par l’Observatoire du running 2025, il séduit surtout les catégories socioprofessionnelles supérieures, entraînées dans une « quête existentielle de la démesure et de l’envie d’ailleurs », observe le sociologue Olivier Bessy, auteur de Courir sans limites (à paraître), interviewé par Reporterre.
Des séjours trail all inclusive à l’autre bout du monde
Pour répondre à ces désirs d’aventure, influenceurs et agences de voyages se sont engouffrés dans la brèche, promouvant un tourisme sportif de plus en plus éloigné des valeurs fondatrices du trail. Soit simplicité, sobriété, et respect de la nature, comme l’indique l’Association internationale de trail running.
« Le trail n’est aujourd’hui pas un sport écolo du tout », tranche Olivier Bessy. Et ce, même si les voyages à l’étranger ne concernent « qu’une partie des pratiquants », difficilement quantifiable.
Stages all inclusive au Kenya pour moins de 1 000 euros, « immersion trail à l’île Maurice » encadrée par des guides locaux prônant une « découverte écoresponsable »… Les offres de séjours running à l’étranger pullulent, en Ouzbékistan, au Pérou, au Népal, en Jordanie ou en Namibie.
Ces propositions émanent autant d’influenceurs — comme le coach sportif et ex-candidat de Koh-Lanta Dorian Louvet — que d’agences spécialisées telles que Trail the World et Decathlon Travel. Tous jouent la carte de la découverte de paysages « époustouflants », invitant les traileurs à « succomber au plaisir de courir en pleine nature »… à des milliers de kilomètres de la France, en avion.
Chercher « l’exotisme dans des pays magnifiques »
Ces voyages sont extrêmement polluants : l’avion est l’un des modes de transport les plus émetteurs de gaz à effet de serre. Un aller-retour Paris–La Réunion, destination prisée pour des courses comme la Diagonale des fous, représente environ 2,5 tonnes de CO2 par passager, soit plus que le budget carbone annuel par personne pour respecter l’Accord de Paris (2 tonnes).
Les effets sur la biodiversité ne sont pas neutres non plus. « On façonne des chemins spécialement pour le trail, ce qui crée de l’érosion », dit à Reporterre le sociologue et ethnographe Simon Lancelve. Le passage répété de coureurs favorise en effet le tassement des sols et limite leur capacité à absorber l’eau.
Pourtant, beaucoup d’organisateurs de voyages sportifs n’y voient pas d’inconvénient. « Si on me propose de courir à La Réunion demain, je saute dans le premier avion, s’enflamme Claudie Laval, directrice de l’agence Trail to be alive. Je n’ai pas mauvaise conscience à emmener des gens chercher l’exotisme dans des pays magnifiques. Quand on part au Kilimandjaro, en Tanzanie, on permet à des villages entiers de vivre, tout en respectant la nature. Ce n’est pas très dérangeant de prendre l’avion. »
Elle précise toutefois qu’une « compensation carbone », à savoir de l’argent donné à la fondation GoodPlanet, est proposée aux 20 à 70 participants de chacun de ses onze stages annuels. Du greenwashing classique : les ONG environnementales ont plusieurs fois dénoncé l’inefficacité des dispositifs de compensation carbone « qui ne peuvent être considérés comme équivalents aux réductions d’émissions préconisées par le Giec », selon le Réseau Action Climat.
« Ce n’est pas très dérangeant de prendre l’avion »
Chez Decathlon Travel, la directrice Estelle Verdier assure vouloir « réduire année après année le bilan carbone des séjours vendus » et « inciter à réserver en France » — sans toutefois fournir d’éléments concrets. Du côté de la Fédération française d’athlétisme, on joue les équilibristes. Ce tourisme « permet de mettre en valeur des territoires », affirme Emmanuelle Jaeger, présidente déléguée. « Mais on n’incite pas à prendre l’avion. »
Des « souvenirs frime »
Les réseaux sociaux, d’Instagram à l’application sportive Strava, jouent un rôle central dans le développement de la discipline comme dans l’envie de destinations lointaines des amateurs de course. « Les gens veulent vivre quelque chose d’intense et le montrer à tous. Ce sont des souvenirs frime. Il faut que ça claque, montrer qu’on n’est pas n’importe qui », résume Olivier Bessy. Simon Lancelve confirme : « Les traileurs sont à la recherche d’une reconnaissance sociale, d’un certain prestige. Ils disent aimer être dans la nature, mais c’est surtout une esthétique. »
Une affirmation qui ne concerne pas tous les traileurs, nuance tout de même Olivier Harduin. Son club participe régulièrement à des évènements collectifs comme le World Clean Up Day — 2 000 litres de déchets collectés — au lac du Héron en septembre.
Ces comportements sont néanmoins encouragés par les influenceurs, mais aussi par les grandes messes du trail, comme l’Ultratrail du Mont-Blanc (UTMB), devenu une forme de Graal. Cet événement annuel a généré 18 600 tonnes de CO2 en 2024, principalement à cause des transports, selon les chiffres des organisateurs. « On essaie de mettre en place des mesures comme la compensation carbone pour limiter notre impact. On voit tous qu’il y a un problème, on sait qu’on ne fait pas tout bien mais au moins on essaie de bouger », se justifie Fabrice Perrin, directeur développement durable d’UTMB Group.
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« On est aujourd’hui dans un vrai business, avec une économie du trail qui s’amplifie. On se retrouve davantage dans une logique de domination de la nature — notamment par des hommes riches — que dans une logique de préservation. Les traileurs sont devenus des consommateurs. Aujourd’hui, la nature, c’est la société de consommation, avec la consommation d’un symbole », analyse Olivier Bessy.
Comment aller vers plus de sobriété ?
Alors, que faire ? « Donner du pouvoir d’action aux pratiquants, les accompagner pour devenir de véritables “consom’acteurs”, capables d’avoir un impact positif sur l’environnement et sur la société », plaide Olivier Harduin, du Métropole Trail Nature Villeneuve-d’Ascq.
« Il faut surtout arrêter la mise en spectacle, tonne Olivier Bessy. Revenir à quelque chose de plus sobre, avec moins de courses. » Une sobriété difficile à enclencher : le nombre de trails organisés en France a encore crû de 11 % entre 2023 et 2025, selon la Fédération.
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Pour Emmanuelle Jaeger, il faut aussi soutenir le développement du tourisme sportif en France. Plusieurs stations de trail accessibles en train ont vu le jour ces dernières années dans les Alpes, en Normandie ou le long de la Loire.
À Villeneuve-d’Ascq, les traileurs ne perdent pas espoir. « On veut éveiller les consciences, dit Olivier Harduin. Mobiliser, fédérer, encourager, féliciter… Voilà notre credo pour un sport plus durable et solidaire. »