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Animaux

Une vie de misère attend les dernières orques du Marineland d’Antibes

Les spectacles d'orques ont été interdits en France, pas au Japon, comme ici au Kobe Suma Sea World le 1er juin 2024.

Les deux dernières orques du Marineland d’Antibes pourraient être envoyées au Japon dans un parc qui serait le « pire du pire ». Bassins trop petits, signes de maltraitance, stress... Les cétacés y sont déjà exploités.

Une vie de misère et de souffrance. Voilà ce qui attend Wikie et Keijo, les deux dernières orques du Marineland d’Antibes, si elles sont transférées au Japon, alerte l’une des plus éminentes spécialistes de l’espèce, Ingrid Visser, dans un rapport publié le 17 juin.

Lire aussi : L’impossible retraite de Wikie et Keijo, dernières orques du Marineland d’Antibes

La biologiste néo-zélandaise s’est rendue début juin dans le parc animalier marin Kobe Suma Sea World, au sud-est de l’archipel. Ce zoo flambant neuf fait partie des options actuellement sur la table pour accueillir Wikie et Keijo qui, en raison de l’interdiction prochaine de la détention et des spectacles de cétacés dans l’Hexagone, devront bientôt quitter leur bassin. Leurs conditions de vie au Japon risquent cependant d’être encore pires qu’en France, prévient Ingrid Visser.

Maltraitance, gencives percées, stress...

Première découverte préoccupante : la taille des bassins. Le Kobe Suma Sea World dispose de quatre piscines pour les orques, dont une consacrée aux soins médicaux. La plus longue et profonde, dédiée aux représentations, est encore plus petite que celle du Marineland d’Antibes (qui ne mesurait déjà que 64 mètres de long pour 11 mètres de profondeur). Au Japon, Wikie et Keijo n’auraient plus qu’un bassin de 40 mètres de long — soit environ huit fois la longueur d’une orque — pour 6,5 mètres de profondeur. « C’est un gros problème », dit Ingrid Visser à Reporterre.

Les quatre petites piscines pour orques du Kobe Suma Sea World. © Life Investigation Agency/Dolphin Project

À l’état sauvage, les orques peuvent parcourir plus de 100 kilomètres en une seule journée ; elles plongent régulièrement jusqu’à 500 mètres de profondeur, voire, dans certains cas, jusqu’à 1 kilomètre. Les contraindre à vivre dans un espace aussi rabougri revient, selon la chercheuse, à de la « maltraitance ».

Autre motif d’inquiétude : l’absence d’ombre. Tous les bâtiments situés à proximité des bassins ont été peints en beige clair, ce qui génère un fort éblouissement. « Les rayons du soleil se réfléchissent dans les yeux des orques, ce qui doit être extraordinairement douloureux », détaille la biologiste. Au Kobe Suma Sea World, tous les êtres vivants ne sont pas logés à la même enseigne, précise-t-elle. Les gradins des spectateurs — dont la surface est largement supérieure à celle des piscines — ont été pourvus de parasols métalliques géants, et certains dresseurs portent des lunettes de soleil. « Les orques, elles, n’ont aucun répit. »

Deux cétacés, Stella et sa fille Ran2, sont d’ores et déjà exploités par le parc. Leurs signes de mal-être pullulent, ne laissant rien présager de bon pour Wikie et Keijo en cas de transfert. Lors de sa visite, Ingrid Visser a constaté que les deux orques avaient des « comportements répétitifs anormaux » : « Elles nagent en minuscules cercles dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, ou alors elles s’allongent à la surface et ne bougent plus. Ce sont leurs deux seules options. »

Sept dents de la mandibule droite de Stella étaient usées jusqu’aux gencives et percées, le 1er juin 2024. © Ingrid N. Visser

Leurs nageoires dorsales sont affaissées ; la peau du menton de Stella est abîmée, et cernée de décolorations couleur moutarde. L’état de ses dents est tout aussi « lamentable », treize d’entre elles étant « usées jusqu’à la gencive et percées ». « C’est effroyablement douloureux, parce que les orques ont, tout comme nous, des nerfs reliés aux os de leur mâchoire », décrit Ingrid Visser. Ce problème est récurrent chez les orques captives, ces dernières en étant souvent réduites, par ennui, à mâchouiller de manière obsessionnelle les parties en métal de leurs bassins.

Certaines des marques de dents sur le flanc droit de Stella. © Ingrid N. Visser

Des images obtenues par drones ont également montré que Ran2 se frappait parfois délibérément la tête contre les parois de son bassin. Ingrid Visser a par ailleurs observé des traces de griffures sur la peau de Stella, signe d’une possible agression de Ran2 — de tels comportements agressifs n’ont jamais été observés, à l’état sauvage, entre une mère et sa fille. Tout aussi préoccupant : la biologiste a observé les deux orques en train de vomir du poisson, puis de le réavaler. « C’est clairement un signe de stress ».

« Comme dans un cirque des années 1960 »

Au-delà de la question du bien-être des orques détenues au Kobe Suma Sea World, la chercheuse déplore que le parc les exploite sans la moindre velléité pédagogique. Les animaux sont déclinés en une myriade de produits, allant de la casquette aux tongs en passant par les serre-têtes, les serviettes et les cookies. Mais rien n’est fait, en parallèle, pour permettre aux visiteurs d’en apprendre plus sur les caractéristiques fascinantes de ces êtres. « Il y a un panneau à côté du bassin, où on trouve le nom de l’espèce en anglais, en latin et en japonais, raconte Ingrid Visser. C’est tout ce que contient leur programme éducatif. Il n’y a rien d’autre. »

En une journée, les orques doivent participer à pas moins de cinq spectacles, au cours duquel les dresseurs s’assoient sur leurs visages, surfent sur leur dos, ou les forcent à taper dans des ballons avec leurs nageoires. « Ils les traitent comme dans un cirque des années 1960, dénonce Ingrid Visser. C’est peut-être ça le pire : on apprend aux enfants de la prochaine génération que c’est normal de traiter les animaux de manière aussi irrespectueuse. »

Stella franchit le petit panneau «  éducatif  », devant un stade rempli de monde au Kobe Suma Sea World. © Ingrid N. Visser

Le Kobe Suma Sea World ne constitue donc pas, selon la chercheuse, « un endroit approprié » pour Wikie et Keijo. « Les y envoyer irait à l’encontre de l’esprit de la loi [de novembre 2021 contre la maltraitance animale]. Si les spectacles de cétacés ont été interdits en France, c’est pour que le bien-être de ces animaux s’améliore. »

Un avis partagé par Lamya Essemlali, la directrice de Sea Shepherd France : « Il est inconcevable que l’État autorise un transfert vers le Japon. Ce serait le pire du pire. » L’activiste plaide pour la création d’un sanctuaire marin, où les deux orques pourraient enfin jouir d’une retraite. Sea Shepherd France a récemment déposé auprès du ministère de la Transition écologique un projet au large de Brest. L’association est « toujours en attente » d’une réponse. Pour Lamya Essemlali, « à part un sanctuaire, il n’y a pas de solution acceptable ».

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