Les extraordinaires aventures du pommier sauvage

1er août 2014 / Jean-Pierre Tuquoi (Reporterre)



C’est à un voyage à travers l’histoire des plantes et de leur manipulation par l’homme que nous invitent Les carnets du paysage, faisant prendre au lecteur des chemins de traverse inconnus. Et le plus extraordinaire de ces vagabondages est celui qui nous raconte la naissance de la pomme dans les montagnes du lointain Kazakhstan, et retrace l’odyssée de malus sieversii, l’ancêtre de toutes les pommes actuelles.

De la même façon que l’homme n’a cessé de réinventer et de remodeler des paysages, il n’a cessé de réinventer des plantes. Pour celles-ci, il dispose des techniques du bouturage, du marcottage, plus récemment du clonage ; pour ceux-là, les pépiniéristes sont aux avant-postes qui fournissent les végétaux nouveaux que les paysagistes réclament. Il y a là deux univers entre lesquels le dernier numéro de la revue Les carnets du paysage s’est employé à jeter des ponts.

Le rapprochement est fécond. Il s’apparente à un butinage, à une pérégrination pleine de surprises qui nous fait emprunter des chemins de traverse peu ou mal connus, des routes au balisage incertain : dans un article, le paysagiste Gilles Clément, qui s’est glissé dans la « peau » d’une plante, s’inquiète des manipulations que l’homme fait subir au végétal.

Plus loin, le plasticien Richard Conte nous fait rougir avec ses « pommes libertines » ; après un détour par la Chine ancienne – qui maîtrisait comme aucun autre pays les techniques de la greffe inventées en Mésopotamie – et les pépinières royales de Louis XIV et Louis XV, nous voici en compagnie d’André-Georges Haudricourt, un touche-à-tout inclassable, passionné de botanique autant que de phonétique et d’ethnologie, avant d’aller musarder chez des pépiniéristes passionnés et des artistes du land art.

L’odyssée de l’ancêtre des pommes

Chacun de ces vagabondages vaut le détour. Mais le plus extraordinaire est celui que nous propose Catherine Peix. Scientifique de formation, réalisatrice de documentaire par goût, elle raconte dans la revue la naissance de la pomme, fruit mythique s’il en fût, dans les montagnes du lointain Kazakhstan, non loin de la Chine. Elle le fait avec la passion communicative des nouveaux convertis.

Et pour cause : Catherine Peix est celle qui nous a fait découvrir dans un documentaire passionnant, Les origines de la pomme (2010), l’odyssée de malus sieversii, l’ancêtre de toutes les pommes actuelles. Sauvegarder ce qui subsiste de forêts primaires de malus sieversii est devenu pour elle une mission capitale.

On comprend d’autant mieux sa passion que raconter l’aventure de malus sieversii c’est plonger dans l’Histoire, celle de Catherine II de Russie et de Staline, celle des routes de la soie et du postcommunisme…


- Pommier en Lozère -

Deux hommes sont attachés à la fin de l’histoire. Le premier est Nikolaï Vavilov, le plus grand agronome russe du XXe siècle. C’est lui qui de retour d’un voyage en Chine par le Kazakhstan au début des années 1930 découvre par hasard dans la région d’Alma-Ata de véritables forêts de pommiers sauvages tous différentes. Certains ont plus de trois cents ans d’âge. Leur hauteur peut dépasser trente mètres et leur circonférence six mètres. Vavilov est convaincu qu’il se trouve au cœur du lieu de naissance de toutes les variétés modernes de pommiers.

Il a raison mais à Moscou les idées de Lissenko triomphent. On croit davantage à la volonté de l’homme qu’aux lois « bourgeoises » de l’hérédité et de la sélection pour améliorer les rendements. Vavilov est dans le mauvais camp. Il le paiera de sa vie.

Mais entre temps sa route a croisé de celui d’un de ses futurs disciples, Aymak Djangaliev. Lui est né en 1913 dans l’Oural, mais les vents mauvais de l’histoire l’ont contraint à s’installer au Kazakhstan où, après-guerre, il s’emploie à recenser de façon clandestine les espèces de malus sieversii menacées par la déforestation.

La carrière de Djangaliev est « chaotique, ponctuée de traversées du désert, de procès et de destructions de ses conservatoires ». Le chercheur réussit cependant à faire inscrire malus sieversii dans le Livre rouge des espèces à protéger et obtient des fonds internationaux pour le sauvegarder.

Pourtant, lorsqu’il meurt en 2009, c’est presque dans l’indifférence. A aucun moment les autorités de son pays ne lui ont rendu l’hommage qu’il méritait.

Trois après la disparation de cet homme, que Catherine Peix a eu la chance de rencontrer lors du tournage du documentaire, des feux criminels ont anéanti le verger expérimental qu’il avait créé.

La superficie des forêts de pommiers sauvages se réduit inexorablement. Aujourd’hui, c’est aux Etats-Unis, à Cornell University, que se poursuit pour l’essentiel l’étude de malus sieversii, ce pommier naturellement résistant à la tavelure, à l’oïdium et au feu bactérien et dont les fruits peuvent attendre 300 grammes pour les plus volumineux et douze centimètres de diamètre. En verra-t-on demain dans nos vergers ?


« Inventer des plantes », Les carnets du paysage n°26, Ed. Actes Sud et l’Ecole nationale supérieure du paysage, 240 pages, 26 euros.




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Source : Jean-Pierre Tuquoi pour Reporterre

Première mise en ligne le 30 juillet 2014.

Images :
. Chapô : Wikipedia (Apfelbaum de Gustav Klimt / Domaine public)
. Photo pommier : Reporterre

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