Les feux menacent la santé mentale des Australiens

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21 janvier 2020 / Lilas-Apollonia Fournier (Reporterre)



Les incendies qui détruisent la côte est australienne depuis septembre atteignent aussi le moral des habitants, en campagne et en ville. Les conséquences psychologiques des incendies du « samedi noir » de 2009 (173 morts) s’étaient fait sentir jusqu’à cinq ans après le drame.

  • Melbourne (Australie), correspondance

« Cet été est bizarre », constate Rob, la cinquantaine passée, qui fait face ce jour-là à la rivière Yarra, qui traverse Melbourne. « Les incendies qui touchent la côte est sont dramatiques. On en a eu des feux dans le pays, mais jamais d’une telle ampleur. Les gens sont tristes et ça change même le temps ici, en ville. » Il raconte comment il s’est senti déprimé pendant les fêtes de fin d’années, car d’épais nuages recouvraient le ciel. « Je me demande s’ils vont maintenir les tournois, avec la pollution qu’on a eue », s’interroge-t-il, en montrant d’un signe de tête les infrastructures de l’Australian Open au loin. 

L’Australien fait référence au pic de pollution qui a frappé la ville et a atteint un « niveau dangereux » mardi 14 janvier. Plusieurs joueurs ont dû abandonner leurs matchs ou entraînements et les autorités ont conseillé aux habitants de rester chez eux. « Je me suis sentie déprimée et anxieuse. J’avais un peu de mal à respirer et j’ai imaginé la situation que vivent les gens dans les zones en danger », raconte Kat, une habitante du quartier de South Melbourne. 

« Je me suis sentie déprimée et anxieuse. J’avais un peu de mal à respirer et j’ai imaginé la situation que vivent les gens dans les zones en danger », raconte Kat.

Rob et elle ne sont pas les seuls à être d’une humeur morose. Pour Yuming Guo, chef du service de recherches sur le climat et la qualité de l’air à l’université Monash de Melbourne, « les incendies ont un réel effet sur la santé mentale des Australiens. Le pic de pollution entraîne une faible visibilité et les gens se sentent dépressifs », remarque-t-il. 

« Cette période est particulièrement éprouvante pour tout le monde à travers le pays », affirme Christine Morgan, directrice de la Commission nationale de la santé mentale. « Les conséquences psychologiques des incendies du “samedi noir” de 2009 [qui ont brûlé une partie du Victoria et fait 173 morts] se sont fait sentir jusqu’à cinq ans après la catastrophe. » 

« L’ambiance donnait presque l’impression d’une apocalypse » 

Le gouvernement fédéral a débloqué 76 millions de dollars australiens (47 millions d’euros) pour apporter un soutien psychologique aux personnes touchées par les feux. « Il est d’une importance vitale de prendre en charge les gens sur le court et le long terme », a assené le ministre de la Santé, Greg Hunt, qui a reconnu qu’un possible stress post-traumatique peut surgir chez les victimes « dans les trois à six premiers mois »

Le Parti travailliste a appelé à mettre l’accent sur les écoles, en offrant un soutien psychologique. Une évidence pour la professeure en santé publique Lisa Gibbs, de l’université de Melbourne, qui s’appuie sur des recherches montrant que des enfants en bas âge avaient souffert de problèmes psychologiques sur le long terme, à la suite du « samedi noir » de 2009. 

« Après ce drame, les gouvernements auraient dû penser à un plan d’action contre les fumées toxiques », réagit Lucas, un informaticien français expatrié, qui ne comprend pas pourquoi les autorités n’ont pas pris plus de mesures contre le pic de pollution à Melbourne. Lui-même s’est senti plus faible qu’à l’accoutumée, mercredi 15 janvier au matin, lorsqu’il traversait le centre-ville. « L’ambiance donnait presque l’impression d’une apocalypse. »

« Après ce drame, les gouvernements auraient dû penser à un plan d’action contre les fumées toxiques », pense Lucas.

Cette situation met en colère Susan, une autre habitante. Elle critique ouvertement le gouvernement de Scott Morrison et appelle à respecter l’Accord de Paris sur le climat. « On a une politique à la Donald Trump, c’est honteux. Notre biodiversité unique est menacée d’extinction », s’emporte-t-elle. Plus d’un milliard d’animaux sont morts depuis septembre, entraînant « une détresse généralisée » chez les sauveteurs bénévoles de la faune, selon l’organisme Wildlife Victoria. 

« Il est clair que la perception des choses a changé cette année, analyse Lisa Gibbs. Les gens sont plus anxieux, même en ville. Dans certaines collectivités, on peut même parler de deuil collectif, sur plusieurs années. Le plus dur, ce ne sont pas les feux. C’est l’après : la perte de son bien, de son argent ou de proches. »


Les nouvelles en bref

• Grêle - Alors que des pluies torrentielles se sont abattues sur une partie de la côte Est, de la grêle de 4,5 centimètres de diamètre est tombée à Canberra lundi 20 janvier, en plein été. - Source : The Guardian

• Animaux - Le directeur du zoo Mogo Wildlife Park, en Nouvelle-Galles du Sud, a accusé les urgences de ne pas avoir porté secours au centre animalier cerné par les flammes, malgré ses nombreux appels. - Source : SMH





Lire aussi : « Les feux en Australie sont un message pour le monde : si votre hypocrisie continue, vous allez tous brûler »

Source : Lilas-Apollonia Fournier pour Reporterre

Photos :
. chapô : Sarsfield (Victoria), le 16 janvier. Peter Mackey / Flickr
. portraits : © Lilas-Apollonia Fournier/Reporterre

DOSSIER    Forêts tropicales Les feux en Australie

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