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Les luttes contre les « grands projets inutiles » de l’Ouest convergent à Nantes

Durée de lecture : 7 minutes

29 février 2020 / Héloïse Leussier (Reporterre)



À l’appel de plusieurs collectifs, une « manifest’action » est organisée ce samedi 29 février à Nantes « contre les projets inutiles » tels que des contournements routiers, centres commerciaux, zones industrielles, ports ou encore surf park. Ils espèrent rassembler plusieurs milliers de personnes.

Les terres non-artificialisées sont précieuses : elles garantissent la biodiversité, l’absorption des crues et stockent du carbone. Pourtant, de nombreux projets dédiés aux loisirs, à l’industrie et aux commerces les grignotent un peu plus chaque jour. Dans l’ouest de la France, ce sont par exemple deux autoroutes à péage à l’est de Rouen, des poulaillers géants dans le Morbihan, une zone industrielle le long de la Loire, un surf park près de Saint-Nazaire, un port de plaisance à Brétignolles-sur-mer ou encore des bassines de rétention d’eau dans le marais poitevin. Contre cette « bétonisation », les collectifs locaux ont décidé d’unir leurs forces. Ils défileront ce samedi 29 février à Nantes (Loire-Atlantique) lors d’une manifestation « carnavalesque », dans le but de faire « le plus de bruit possible ».

Cette convergence s’organise depuis plusieurs mois. « Tout a commencé lors d’un weekend à la Zone à protéger de Chauvet [un terrain occupé durant l’automne pour organiser la lutte contre le projet de surf park près de Saint-Père-en-Retz], en septembre, où sont venus des opposants à d’autres projets comme le port de Brétignolles ou les bassines. On s’est rendu compte qu’on se connaissait peu alors qu’on avait tout intérêt à faire des choses ensemble », dit Loïc, militant impliqué dans plusieurs luttes de Loire-Atlantique.

« Nous avons mutualisé nos expériences et réfléchi à une stratégie commune »

Un weekend de convergence rassemblant plusieurs collectifs a été organisé à Brétignolles-sur-mer en janvier, puis un second à Rennes, début février, pour préparer la manifestation. « Cela nous a permis de mutualiser nos expériences, d’apprendre à nous connaître, et de réfléchir une stratégie commune », explique Vie, habitante de la « Zad de la dune », à Brétignolles.

En tout, une trentaine de collectifs ont répondu présents. Ils viennent de Loire-Atlantique, mais aussi de Bretagne, Normandie, et même des environs d’Orléans, avec un collectif opposé à un projet de déviation routier au-dessus de la Loire, le pont de Jargeau. « Maintenant qu’on s’est rencontré, on a créé des liens. Rien que ça c’est déjà une chose de gagnée », souligne Bertrand, du collectif Nantes contre le surf park.

Lors d’une manifestation, en octobre 2019, contre le surf park.

Ce projet controversé de bassin à vagues artificielles, à dix kilomètres de la mer, continue de faire des remous. Les maires du pays de Retz ont validé en décembre les critères permettant de transformer le terrain agricole qui l’abritera en terrain de loisir. Les entrepreneurs qui portent le projet ont présenté une énième refonte, pour le rendre plus écologiquement présentable, mais cela n’a pas convaincu les associations locales. L’enquête environnementale demandée par le département n’a pas encore été rendue publique. Les travaux n’ont pas commencé.

Du côté du port de Brétignolles, où la plage de la Normandelière est menacée par la construction d’un port de plaisance, les travaux sont à l’arrêt. Une trentaine de personnes vivent toujours sur une Zad à proximité. Le préfet a laissé entendre qu’il ne les expulserait pas tant que des recours juridiques contre le port sont en cours. Mais le maire continue d’afficher sa détermination.

« La Loire-Atlantique est transformée en banlieue, bétonnée à coups de lotissements, zones commerciales ou industrielles »

Avec l’approche des municipales, les projets urbains sont comme suspendus. Mais c’est justement parce que les élections arrivent que ces « confluences de luttes de l’Ouest » veulent se faire entendre. D’ailleurs, la ville de Nantes n’a pas été choisie au hasard. « La maire Johanna Rolland s’affiche comme chantre de l’écologie mais elle est surtout la championne de la métropolisation », affirme Loïc. « Sa politique d’attractivité transforme la Loire-Atlantique en banlieue, bétonnée à coups de lotissements, zones commerciales ou industrielles », selon les organisateurs de la manifestation.

Lors d’une manifestation, en octobre 2019, contre le surf park.

Ce samedi, un cortège doit partir de la Carrière Misery, à l’ouest de Nantes. Sur cet ancien terrain vague, où plantes et humains ont évolué librement pendant des années, la ville a passé un coup de bulldozer et implanté un jardin avec cascade artificielle et plantes exotiques. Elle prévoit d’installer une attraction appelée « l’Arbre aux Hérons » de la compagnie La Machine. Ce projet de plusieurs dizaines de millions d’euros fait grincer des dents localement. Ses opposants regrettent qu’un tel investissement serve à attirer des touristes plutôt de la culture et du lien social.

« Recréer un maillage » après Notre-Dame-des-Landes

Nantes, c’est aussi une ville des luttes, à proximité de Notre-Dame-des-Landes, de la ZAD et du projet d’aéroport abandonné. « La réputation de la ville n’est pas volée. Ici, il y a plus de militantisme. Des gens viennent de Paris pour manifester à Nantes, parce que c’est Nantes », observe Vie, qui a habité à Lille avant de venir s’engager dans la région. « L’ouest de la France a cristallisé ces dernières années des luttes très dynamiques. Le terrain est fertile. Cela nous semble intéressant de rejoindre cette cohésion », confirme Charles, du collectif Désobéissance écolo Paris, présent à la manifestation. Notre-Dame-des-Landes peut apparaître pour certains comme un symbole de lutte victorieuse. Mais pour de nombreux ex-zadistes, cela reste aussi et surtout les expulsions de 2018, quand les bulldozers ont violemment balayé potagers, cabanes et projets de vie alternatifs. Et les vifs débats sur « l’après », qui ont animé différents groupe d’opposants à la suite de l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport, ont laissé leurs traces. « Il faut recréer tout le maillage qui a été créé entre différents comités locaux de différentes régions », affirme Loïc.

Les habitants actuels de la Zad seront également présents, avec leur réseau de ravitaillement des luttes, la Cagette des terres. L’association NDDL Poursuivre Ensemble, qui regroupe de nombreux opposants historiques à l’aéroport, fait également partie des organisateurs de la manifestation.

La « zbeulinette » de la Cagette des terres arrive à Nantes dans la manifestation.

« Notre association a été créée dans le but de soutenir les projets actuels sur la Zad, mais aussi de lutter contre les Grands projets inutiles et imposées. C’est dans notre ADN de participer à de tels rassemblements », explique une membre fondatrice, Dominique Le Lay. NDDL Poursuivre Ensemble compte plusieurs centaines d’adhérents, engagés à lutter depuis des années contre l’aéroport... « et son monde ». « Au-delà des grands projets, il faut lutter contre tous les petits projets qui, mis bout à bout, ont en commun d’accaparer des terres et d’être peu démocratiques. Il y a beaucoup de copinage dans ces projets. La population est peu ou pas consultée. Il faut que les dominants arrêtent de considérer que le bien commun leur appartient », argumente Alex, militant à Extinction Rebellion.

Pour faire connaître leurs combats au plus grand nombre, les organisateurs ont prévu un « Village des luttes », dans le centre de Nantes. Trois cortèges partant de différents endroits de la ville y convergeront dans l’après-midi. Le rassemblement se veut festif, avec chars, masques et déguisements. Une actions de « blocage symbolique et artistique » dans un lieu tenu secret devrait égayer l’après-midi. Les manifestants espèrent être le plus nombreux possible. « Tout dépendra de la météo... », glisse une personne de l’organisation. « On devrait être au moins 2.500 », espère une autre. Sur Facebook, environ 3.900 personnes avaient fait part de leur intérêt vendredi matin. « Il n’y a pas d’objectif chiffré, le plus important, c’est les liens qu’on est train de créer entre nous », estime une autre. A priori, ce premier événement devrait être suivi d’autres actions de convergence dans les prochains mois.





Lire aussi : Rendez-vous à Nantes pour libérer l’Ouest du béton

Source et photos : Héloïse Leussier pour Reporterre
sauf la Cagette des terres jeudi 5 décembre, à Nantes. © Yves Monteil/Reporterre

DOSSIER    Grands Projets inutiles Étalement urbain

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